‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 38 sur 52 · HENRI CHANTA VOINE · texte numérisé non relu

HENRI CHANTA VOINE

Si Emmanuel des Essarts a par moments les fières ambitions de Ronsard, Henri Chantavoine

(1) Poèmes sincères; Satires contemporaires ; Ad mcinoriam, — Calman-ï.évy, éditeur ; Au fil des Jours ; Lemerre, éditeur.

serait philotle Du Bellay de notre Pléïade. Il écrit des articles qui sont parfois des poétiques. Il fait de la criti(|ue5 du journalisme, des conférences, et entre temps, des vers. Multiplicité d'occupations, et de vocations, et — j'aime ti'op la poésie et aussi la franchise pour ne pas le dire — multiplicité fort regrettable. Du reste, mieux que personne Henri Chantavoine sait que la Muse fait payer à ses favoris leurs absences et leurs infidélités, et qu'un talent dispersé risque fort de n'être ni achevé ni puissant. On l'a dit depuis longtemps, et lui-même le redit en épigraphe d'un de ses sonnets «ars longa, vita brevis ». Mais avant d'être un artiste^ et même un humaniste, on est un homme. Il faut d'abord vivre sa vie, il faut vivre sa poésie : puis, l'écrire, s'il reste du temps disponible. Temps délicieux pour Henri Chantavoine, j'en suis sûr; ce qu'il aime le mieux faire lui aussi, je gagerai que c'est faire des vers, mais sommes-nous ici-bas pour le plaisir, ou pour le devoir, pour les devoirs? Et puis, une vie ouverte à tout, hospitalière à tout, et tâchant de tout comprendre pour tout aimer, c'est déjà un poème.

Au surplus, l'harmonieuse variété de cette vie se retrouve dans les productions poétiques. Jeune homme, Henri Chantavoine commença par l'émotion et puhW'd Poè?7ies siiicères (1877) ; il continua par l'ironie, chère — trop chère — à tout Norma-'

lien, et écrivit Satires contemporaines (1882) ; connut alors une grande douleur qui lui dicla ces élégies touchantes recueillies sous ce titre Ad Memoriam {I88i); puis, adouci et mûri par la souffrancCj l'agressif humoriste d^antan fît désormais place à l'ohservateur indulgent, qui prépara et composa à loisir^?/ /?/ des Jours (1889) ; enfin, las souvent du fracas de Paris, lui aussi répète le cri « 0 rus quandoqueego te adspiciam ! » Il soupire et aspire vers la nature, mais sans vouloir quitter d'ailleurs l'humanité ni les humanités, car dans sa a campagne » il y a des amis et des livres, si nous en croyons du moins ou les jolies chroniques en prose qu'il adresse de son «jardin » au Journal des Débats., ou les jolis sonnets qu'il nous offre çà et là dans quelques Revues (Revue bleue. Revue des poètes, etc.), savoureuses primeurs qui nous permettent d'attendre la corbeille entière, tout en nous la faisant désirer.

On voit la charmante évolution ou gradation de cette poésie, tendre et belliqueuse d'abord, comme il sied à la jeunesse, puis douloureuse et sereine, comme il convient après la souffrance.

Lenior et meliorfis accedente senecta

dit encore Horace en un si beau vers ; et Chantavoine encore, même bien avant la vieillesse, réa lise le précepte dans sa vie. A d'autres de Ten blà-

mer, sous prétexte qu'ayant commencé par le sel, il finit par le sucre. Outre qu'il est toujours piquant à son heure, quand il le veut, et conire qui il le veut, et le doit, c'est encore un signe d'élection poétique, que de savoir et vouloir avrc tout faire du nn'el.

Ils n'ont pas d'amertume et pas de jalousie

A voir les autres triomphants ; Aller, sans croire au mal, sur la route choisie, N'est-ce pas, grâce à Dieu, toute la fantaisie Des poètes et des enfants?

J'extrais ces vers d'Au Fil des Jours^ le volume qui à tout prendre, donne le mieux la mesure de Tauteur, ainsi que sa manière, cette manière sans prétention, sans pédantisme « à la française ». On y trouve, en effet, successivement toutes les notes, vibrant sur le clavier du poète, au courant des heures et des saisons, la note intime {Nocturne^ Découragement^ Sérénité) ; la note patriotique {Noël d'Alsace^ le Bataillon scolaire^ la Fin du siècle^ Aux jeunes gens) et aussi la note g-rœcoromaine {Sonnets antiques) qui ne pouvait manquer à un hvmianiste. Et dans tout cela, rien qui ressorte, de façon éclatante et excessive au profit d'une strophe et aux dépens des autres. Mais si les vers de Henri Chantavoine sont difficiles à citer, ils sont très agréables à lire. Au fil des jours :

on avance à travers ce livre, coinino on descend en barque une jolie rivière, au fil dd l'onde tranquille et pure, parfois avec le désir d'une tempête absente, pourtant avec sécurité et reconnaissance, car si, par moments, l'on-voudrcut être secoué davantage, on est en somme ravi do ce couraut qui vous entraine et vous berce, tandis (|ue d'un doigt levé le pilote montre les étoiles du ciel :

Et la sérénité des choses éternelles

Donne au regard pensif de ses noires prunelles

La profondeur des nuits et la clarté des jours.

FRÉDÉRIC F LES S ISO)

Si Henri Cliantavoine tient quelque peu d'Horace, Frédéric Plessis — qui est moins éclectique et moins pliilosoplie, mais qui en revanche a je ne sais quoi de plus original et de plus tranché — fait plutôt songer à Properce, à ce Properce qu'il a étudié dans une remarquable monographie critique. Et l'ayant fait revivre en prose, il semble aussi non par imitation, mais par tempérament et par aptitude, le recommencer en vers, sur beaucoup de points tout au moins. De même que Properce, jusque dans ses vers élégiaques et élégants,

(l) La Lampe d'Argile ; Vcsper. — Lemcrre, ôdileiir

sentait son Oinbrio, do moine Plessis, sous l'artiste (lécoleà chaque page le Breton. La Bretagne, son berceau, eut son premier soiiriro, elle provoque son dernier vœu :

Grèves de mon pays natal, ô solitude,

Où sur le sable ferme et sur les rochers rudes

Tout le jour, à six ans, je courais les pieds nus...

Bretagne ! donne-moi, puisque je me soumets,

Une place à côté d'un enfant et d'un père,

Tombe deux fois sacrée à mon cœur, où j'espère

Ne rien voir et ne rien entendre désormais,

Et croiser pour toujours., ayant fini ma tache,

Ces bras, ces faibles bras, qui n'étaient point d'un lâche !

De tous les élégiaques romains, Properce n'estil pas le plus viril , et par moments , le plus grandiose? [1 n'a qu'une nacelle et rêve d'un navire ; il ne fabrique.» qu'une cbapelle à Cyntbie, lui qui sorigeait à bâtir, comme Tauleur de l'Enéïde, un temple de marbre ou de granit à la patrie romaine. Et de même, dans ce groupe d'humanistes, Frédéric Plessis apparaît comme le plus militant. Un héroïsme latent est en lui qui ne trouve point de dérivatif, et sa main qui porte la plume a la nostalgie du glaive :

O République ! Empire ! ô souvenirs de Rome ! Poèmes qui chantiez dans mon cœur déjeune homme, L'accord de l'avenir et de l'antiquité ! Patrimoine latin de la France, ma mère...

Comme l'inaction alors me semble amère.

Comme ma main voudrait un glaive à mon côté,

Une plume. . et c'est tout ! Au lieu de vivre, écrire ! Penser ! et sur soi-même amèrement sourire !

Enfin. Properce a la versification savante, condensée, d'un tissu serré, d'un effort opaque et dur. Et Plessis de môme. Ces vers de La Lampe cV Argile sentent un peu trop l'huile, et ces poésies de Vesper ne laissent point assez filtrer la séi*énité de l'étoile du soir.

Mais dans tout cela, rien de banal vraiment. Une couleur antique, mais une âme ardente, brûlée de toutes nos passions modernes ; une imagination de bucoliaste s'efforçant à la résignation et à l'apaisement :

Le silence se fait dans la plaine ; la brise S'apaise ; le soir tombe, et sur la route grise, Cette blancheur — là-bas — amis, c'est un tombeau.

Il est temps de revoir le foyer plein de cendre,

Et de me résigner, sans retard, à suspendre

Au tronc d'un pin sacré mon dernier chalumeau ;

mais un cœur de chevalier ou de justicier inoccupé, sentant sonner en lui la diane des purs et fiers combats :

Marche droit sur la force et la mêlée humaines Et parmi les méchants ourdissant leurs complots,

Brandis et fais siffler tes divins javelots,

Et pousse à plein collier le char d or que tu mènes.

PIERRE DE NOUIAC{\] et PIERRE DE BOUCHAUD [i)

Si j'ai la fantaisie de portraiturer ensemble ces deux poètes, ils no m'en voudront point, j'en suis certain, de ce rapprochement qui leur permet de fraterniser môme ici. Dans les photographies de famille ne voit- on pas souvent deux visages réunis dans le même cadre? Or, Pierre de Nolhac et Pierre de Bouchaud sont de la même famille. Ils ont entre eux non seulement des affinités de goûts, mais une réelle parenté d'àmes. Ils semblent plus frères que s'ils portaient le même nom, eux qui d'ailleurs ont le même prénom, frères par leurs inspirations, leurs admirations, leurs adorations.

Leurs inspirations : elles sont to^iles pénétrées d'humanisme. J'ouvre leurs volumes, et je vois presque les mêmes titres, et des titres ou sous-titres artistiques. Pierre de Bouchaud intitule une de ses poésies : Rêve cV humanisme (Rythmes et Nombres)

(1) Paysages d'Auvergne; Paysages de France et d'Italie. Lemerre, éd. {2) Rythmes et Nombres ; les Mirages ; le Recueil des Souvenirs. — Lemerre, éditeur.

et à qui la dédie-t-il? à Pierre de Nolhac. Et comme si une pièce de vers ne suffisait pas à marquer la sympathie d'un cadet pour son aîné, le même Pierre de Bouchaud consacre un livre entier, celuilà en prose, au même Pierre de Nolhac. Et de peur que cette œuvre, un peu écrasante pour un vivant encore très jeune, ne blessât la modestie de qui en était l'objet et le sujet, il la glisse ingénument ou ingénieusement sous les auspices de la Société d'Etudes italiennes, de telle sorte qu'elle parût tout ensemble un éloge de Nolhac et un hommage à l'Italie.

Italie! ce mot nous dit la principale admiration ou adoration des deux poètes. Certes, tous les rimeurs français du xix^ siècle ont chanté l'Italie (qui au contraire fut plutôt raillée par Régnier, du Bellay, et ceux du xvi^); mais personne ne parla d'elle avec plus de culte et de tendresse que Pierre de Nolhac et Pierre de Bouchaud. Ils l'aiment parce qu'ils la visitent, ou la visitent parce qu'ils l'aiment; et môme lorsque en politique l'Italie cessait d'être notre sœur, elle ne cessait pas en poésie d'être leur amante. Et l'un dit :

Terre de grâce et de clarté Un enfant t'est venu de France Qui te demandait la science :

Tu lui révélas la beauté.

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el Tau Ire dit

L'adorateur fervent et pur de ta beauté Te doit un culte saint, noble et docte Italie, Où ta lumière blonde au bleu du ciel s'allie Pour te diadèmer de grâce et de clarté.

Mais clans l'Italie, ils ont une terre de prédilection, et ce n'est ni la cité des papes^ ni la cité des doges, ni la merveilleuse voisine du Vésuve, mais €'est Floi'er^ce si bien nommée, fleur de sourire et <le lumière oi^i revolent sans cesse ces deux âmes de poètes, comme une double abeille fraternelle et gauloise. Et le premier s'écria j

Florence de Laurent, Florence de Marsile, Qui goûtais le savoir comme une volupté. Tes villas répétaient les échos du Pœcile, Peuple chrétien ému de l'antique beauté;

De grands vieillards pareils à des rois qu'on exile. Avaient porté la Grèce aux murs de la cité; Athènes, qui par eux parlait en cet asile, Instruisait et charmait une autre humanité.

et le second liiodula :

En carillons légers, en notes argentines

Résonnent dans le soir les cloches florentines..,

Des sites de Fiesole et de Vallombrosa,

Parmi l'odeur du lys et du pur mimosa,

On entend les douceurs de leurs voix se répondre

De village en village...

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