S&Ô MÉDAILLONS DE POÈTES
Et de même, dans leurs volumes, de page en page, on entend se répondre les hymnes des deux poètes carillonnant la gloire de l'unique cité, Florence.
Mais s'ils se répondent, se répètent-ils ? Pas entièrement. Ces deux chantres de l'Italie gardent leur originalité jusque dans leur fraternité. Pierre de NolhaCj qui habite souvent les musées et les bibliothèques, est plus érudit, plus savant^ jusque dans sa versification. Il tente même des a essais métriques )y^ et de notre c pléiade ))^ il est l'Antoine du BaïF. Pierre de Bouchaud en serait plutôt le Ponthus de Tyard, né lui aussi sur les collines du Maçonnais, et ces deux poètes, Tyard et Bouchaud, Benjamins de deux Pléiades, ont je ne sais quoi d'aimable et d'accueillant. Ouvrez les volumes de Pieire de Bouchaud, ils sont remphs de sympathiques dédicaces, et tout recueil de ses poésies est aussi uu recueil de ses amitiés. Hospitalier pour les sentinumts, il l'est aussi pour les idées, et sur i< Les Cheniins de la vie », c'est le litre d'un de ses ouvrages en prose, cueille toutes les fleurs de Testhétique et de la pensée. La sûre perfection de la forme ne répond pas toujours chez lui à l'intéressante somptuosité de sus rôves ; Pierre de Nolhac, venu de l'Auvergne, est plus solide, plus mâle, plus élevé (voir sa poésie Ad Morlem^ qui est de toute beauté), mais Pierre de Bouchaud, venu des
coteaux lyonnais, reste charmant dans sa nonchalance inclinant vers la courtoisie et le mysticisme.
ANDRE BELLESSORT (1).
Nice, sous tes palmiers que la nuit est clémente, Et comme je suis loin de nos tristes hivers ! Je me reprends à croire au charme des beaux vers Et je respire en paix près de la mer dormante L'ombre des orangers et des citronniers verts.
Je ne me souviens pas si j'ai mis une année Ou l'espace d'un jour à descendre vers toi. J'arrive, et je ne sais plus ni comment ni pourquoi ; Mais je puis dire enfin « ma Méditerranée » Au flot limpide et bleu qui roule jusqu'à moi
Ton ciel français dorant ta campagne romaine Etait si beau ce soir dans son coucher vermeil Que mes yeux de barbare en perdent le sommeil, Et voudraient prolonger d'une existence humaine Cette première nuit au pays du soleil.
Ces beaux vers harmonieux, d'un rythme si large et si plein, ne sont point du tout d'un « barbare »5 mais d'un autre humaniste. L'âme d'André Bellessort est tout embaumée elle aussi des villas
(1) styles et poèmes ; La Chanson du Sud. — Lemerre, éditeur.
horatierines ou cicéronieimes, pareille à celte rose qu'il décrit ainsi :
La rose que voici vient de Bordighera
Et garde eiicor, passant de mes mains dans les tiennes,
Le frisson parfumé des nuits italiennes.
Donc, Bellessort est tout imprégné d'italianisme, de lalinisuje, de liltératurisme ; il en est même chargé. Ne s'accuse-t-il pas spirituellement quelque part d'avoir fait trop de (( rhétoriques » ? Mais si elles lui ont donné du goût et du nombre, elles lui ont laissé tout de même sa sensibilité et son imagination.
Sa seiisibilité. Ecoutez ces vers d'une mélancolie discrète et si pénétrante :
Elle naquit trop loin de moi Sous un ciel chaud et triste Là-bas au pays du grand Roi :
Les mers nous séparaient de leurs flots d'améthyste.
Il a fallu qu'elle pleunlt Bien des larmes amères, Et que très longtemps elle errât Dans le désert sacré des veuves et des mères.
Et quand nos pas se sont croisés, Sur la pénible route où cheminent les âmes, Ce fut dans nos premiers baisers Nos blessures que nous baisâmes.
Je murmurai : « Tu viens bien tard. » — (( Hélas ! » répondit-elle, Et je sentis à son regard <3u'elle tremblait déjà pour sa beauté mortelle.
Son irnag-inalioQ. De tous ces poètes humanistes, Bellessort est certainement celui qui a la plus riche palette. Il a toujours de la couleur et souvent de la splendeur. Ses facultés descriptives, qui se révélaient dans son premier volume. Mythes et Poèmes, s'accusent au point de s'étaler dans le second : La chanson du SucL Oui ! que son être frissonne au seuil du vieux paradis latin ou qu'il frémisse à l'entrée du jeune paradou américain, de part et d'autre il accueille et recueille toutes les formes helles et toutes les helles ivresses, car si le premier don de l'orateur est, comme on l'a dit, d'avoir une âme-écho, le premier don du poète est d'avoir une âme-calice.
JOSEPH CASTAIGNE[\).
Dans ma « Pléiade » je crois apercevoir encore une étoile, mais celle-là plus effacée, toute voilée de timidité. Joseph Castaigne n'a cru devoir
<1) Le Coin vert. — Lemerre, éditeur.
ofTrir au public — jusqu'ici tout au moins — qu'une seule œuvre poétique, mais il mérite pourtant d'être signalé ici, lui qui d'ailleurs a signalé les meilleurs de nos poètes humanistes dans son excellente étude intitulée La Poésie dans r Université (Armand Colin, éditeur), lui qui a peuplé son « coin vert » non seulement de souvenirs intimes, mais d'ombres chères à tous les lettrés. II y reçoit tour à tour le Thr^ice Orphée, l'Italien Pétrarque, le Gaulois La Fontaine. Il y fît même entrer Rudel et Mélissinde, le troubadour et « la princesse lointaine y> bien avant que Edmond Rostand les eût fait monter sur la scène. Et cet enfant de la Charente y sourit à Marguerite d'Angoulême :
Rien qu'en fermant les yeux je puis nettement voir Sur le soleil couchant se profiler en noir Angoulême, et la tour où naquit Marguerite.
Ce qu'il aime dans son pays, ce n'est pas seulement son berceau, mais celui de la femme qui restaura les humanités. N'avais-je pas raison de ranger parmi les humanistes ce gracieux poète sentimental ?
Et près de lui — et après lui — j'aimerais à peindre ces poètes non moins réservés, mais non moins dignes d'attention, Ernest Dupuy, l'auteur des Parques^ volume épuisé, mais inoublié ;
€t, l'auteur masque de Cendres chaudes et des Poèmes irréels^ où sont projetés tant de beaux paysages psycliologiques ; mais je respecte avec déférence la modestie ou rincognito de ces délicats qui, ne voulant pas être des professionnels de la poésie, sont tout de même des poètes.