‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 40 sur 52 · LE BATAILLON DES SYMBOLISTES · texte numérisé non relu

LE BATAILLON DES SYMBOLISTES

J'ai Ju avec un grand inlérôt le livre publié par MM. Ad. van Bever et Paul Léautaud sur les représentants et les œuvres delà jeune école poétique, livre intitulé Poètes d'Aujourd'^hui (1880-1900).

En dépit des promesses de l'introduction, l'esprit de ce recueil de biographies et de morceaux choisis est certainement trop exclusif. Quand on prétend donner un catalogue des poètes qui ont produit et compté ces vingt dernières années, il est enfantin d'ignorer des noms tels qu'Edmond Rostand, Edmond Haraucourt, Maurice Bouchor, Jean Aicard, Auguste Dorchain, François Fabié, Anatole Le Braz, etc. Mais si les Symbolistes ont tort d'enfermer toute la poésie contemporaine dans les bureaux du Mercure de France et toute la moisson dans l'étroit sillon des Verlaine et des Mallarmé, ils le font avec une naïveté si entière qu'elle en devient touchante et n'est plus déplaisante. Et puis, s'ils portent des œillères, ce n'est pas une raison pour en porter à notre tour. Si, dans l'armée poétique d'aujourd'hui,

ils ne voient que le bataillon qu'ils croient à l'avant-garde^ ce bataillon toutefois mérite l'attention et le regard. Sans doute il n'a pas gagné et ne pouvait gagner complètement la victoire, étant assez mal armé (je vous prie de croire que je ne fais pas de jeux de mots) quant à sa prosodie et quant à son idéal. Les vers-libristes reculent déjà de toutes parts : et ceux qui s'obstinent à composer des vers inogarniques et amorphes n'ont plus guère d'admirateurs que dans le sous-sol des cafés littéraires. La consonne d'appui des Parnassiens a cédé, il est vrai, mais dans la juste limite, et la rime ne s'amincit pas au point de redevenir l'assonance. D'ailleurs, l'idéal des Symbolislos était leur point faible plus encore que leur prosodie. Ils furent trop exceptionnels, trop excentriques, trop égoïstes surtout, et j'ajouterai trop rétrospectifs. Le prétendu bataillon « d'avant-garde » marchait surtout à reculons. Il rétrogradait vers Malherbe, vers Ronsard, vers Théocrite, vers tout l'olympe alexandrin et païen. Ils avaient l'imagination puérile et pédante, anti-humaine et anti-sociale. La poésie de demain seraévangélique et démocratique, et ils ne le voyaient pas ; ou plutôt si, les mieux doués d'entre eux l'ont vu, et se sont déjà évadés de leur prison vers le plein jour de la réalité vi^ vante et fraternelle.

Tous au reste ont eu gain de cause en ceci, c'est

que la poésie doit fuir, comme peste, la vulgarité et la platitude si chères aux auteurs et diseurs de monologues, c'est qu'elle doit éviter aussi l'iuipassibilité et la rigidité si chères aux Parnassiens. L'excellent et incontestable résultat obtenu par eux, c'est qu'elle sera désormais moins sonore et plus suggestive, moins plastique et plus intérieure, moins intellectuelle et plus musicale, c'est qu'elle ne se bornera pas à peindre des objets ou à définir des idées, mais évoquera des rêveries, des sentiments, des états d'àmes, car si die est analyse, elle est surtout synthèse, et, conmie ils disent, symbole.

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