HENRI DE RÉGNIER
Je ne sais si les Symbolistes ont un chef attitré, mais celui qui passe pour l'être, c'est bien, je crois, Henri de Régnier. Il doit ce prestige ou cette primauté, peut-être tout simplement à l'aristocratie de son nom, mais aussi à des dons poétiques qui sont vraiment de premier ordre.
Et d'abord il a plus que tout autre le sens des symboles. Il en invente et sait traduire en poèmes
(1) Œuvres poétiques : Premiers poèmes ; Poèmes (1887-92) ; les Jeux rustiques et divins; les Médailles d'argile. — Société du Mercure de France.
ceux qu'il invente. Telle de ses compositions, par exemple V Homme et la Sirène^ Le Compagnon^ La Couronne^ est un chef-d'œuvre du genre. Il excelle à nous conduire au seuil du mysière et du songe. Le tapage des honnnes ne l'empèclie pas d'entendre la mélodie secrète qui monte du fond de notre être. Les faits, les phénomènes, les mille accidents et broderies de l'existence ne lui voilent pas la trame souterraine, latente et persistante. La margelle du puits ne lui dérobe pas la profondeur de l'eau. Les murs de la cité ne lui masquent pas l'univers. Il communie avec l'espace, le temps, les saisons, le soleil, les forets, les eaux, toutes les forces de la Nature. Bien plus, il semble être une de ces forces. L'auteur des Roseaux de la flûte est une sorte de roseau chantant et piesque inconscient qui vibre à tous les souffles en voyage.
Je l'aime aussi pour sa distinction et sa discrétion. Il lui arrive de produire un grand effet avec des riens :
Un petit roseau m'a suffi A faire chanter la forêt,
dit-il quelque part, et c'est vrai Rien de commun dans ses confidences ; rien de trivial ou de libertin, même dans ses sensualités. Je^goùte assez l'odelette suivante et l'assonance des vers m'y plaît
elle-même pour ce qu'elle laisse à l'aveu d'atténué et de cliucliottant :
Si j'ai parlé De mon amour, c'est à l'eau lente Qui m'écoute quand je me penche Sur elle; si j'ai parlé De mon amour, c'est au vent Qui rit et chuchotte entre les branches ; Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau
Qui passe et chante
Avec le vent ;
Si j'ai parlé
C'est à l'écho.
Si j'ai aimé de grand amour
Triste ou joyeux,
Ce sont tes yeux ; Si j'ai aimé de grand amour, Ce fut ta bouche grave et douce,
Ce fut ta bouche ; Si j'ai aimé de grand amour Ce furent ta chair tiède et tes mains fraîches Et c'est ton ombre que je cherche.
(Les jeux rustiques et divins, Odelette.)
Donc, le verger poétique de Henri de Régnier est riche en fleurs exquises, mais qu'il est étroit ! Ce « roseau de la flûte » est loin d'être la lyre, toute la lyre humaine. Il chante Tâmo des choses plutôt que les choses de l'àme. Le royaume de l'inconscient et du songe a sans doute ses palais
somptueux el féeriques: mais une conscience lumineuse, un grand cœur épris de justice et de splendeiir morale, c'est aussi de la poésie. Henri de Régnier donne parfois le frisson du beau, jamais celui du grand.
Et puis, il ne se renouvelle pas. il n'enrichit pas sa matière, il n'élargit pas son horizon. Dans les Médailles d'argile, sa dernière production, il y a un peu moins du Mallarmé et un pou plus du José- Maria de Heredia, mais c'est toujours la même glaise, le même tour de main du même potier, c'est-à-dire les mêines images et les mêmes procédés.
Les images ! Elles sont presque toutes mythologiques et archéologiques. Et voici le cortège des nymphes, des faunes, des satyres, des chimères ; et voici le mobilier des stèles, des cippes, des urnes. Et allez donc ! — Les procédés ! oh ! qu'ils sont usés depuis Hugo ! Et comme ce symboliste ressemble aux romantiques dans ce qu'ils ont de plus artificiel! Pourquoi, en effet, cet étalage d'antithèses reluisantes dont Tune se range à la vitrine du premier hémistiche et l'autre en face à la vitrine du second :
Avec ses flûtes d'or et ses flûtes d'ébène...
Oùrif du deuil s'allie aux myrtes de l'espoir...
Le bruit d'une eau d'argent qui rit dans des fleurs d'or...
Le clair corail qui saigne et la perle qui luit...
MÉDAILLONS DE POLTKS 373
A la lampe d'argent une lampe d argile...
Des débris de cristal et des morceaux d argile...
Ce sont là do jolis vers sans donto, mais repétés et multipliés par dizaine on centaine dans tons les poèmes, tellement que sion en faisait la cneillette, on en pourrait remplir une double corbeille.
L'une tressée en or, Tautre faite d'argent.
C'est encore un vers de Henri de Régnier, séduisant mais agaçant virtuose, qui fait de la poésie un jeu, et encore plus savant et aristocratique que <( divin et rustique », intéressant et inachevé poète qui habite, sirion une « tour d'ivoire », du moins un atelier de porcelaine, dont les fenêtres sont ouvertes sur le Rêve et la Nature, mais non sur la Vie et l'Humanité.
JEAN MOREAS (U
Si Henri de Régnier est le représentant le plus en vue de Técole symboliste prise dans son ensemble, Jean Moréas est le chef d'un groupe dissi-
(1) Œuvres poétiques ; Les Syrtes (sans nom d'éditeur). Les Caiiti- Unes (Vanier) ; le Pèlerin passionné (Vanier) ; Autant en emporte le vent (Vanier) ; Eriphijle; Enone au clair visage, et Sylues ; les Stances (I" et H* livres). — Bibliothèque artistique et littéraire.
dent, souvent dénommé T « école romane ». Elle songeait, en effet, à remonter le cours de notre littérature jusqu'aux romans de chevalerie et à retrouver ainsi les sources initiales de notre poésie. Et cette école ou pléïade comptait, non sept étoiles, mais cinq : Jean Moréas, Raymcnd delà Tailhède, Maurice du Plessys, Ernest Raynaud, et le critique de la constellation, Charles Maurras. Aujourd'hui la pléïade est dispersée, réduite en fragments, mais les débris en sont peut-être bons.
Je dis peut-être, car Moréas lui-même nous a donné jusqu'ici plus de promesses que de vraies œuvres. Ses livres, assez nombreux, sont surtout des plaquettes, et parfois si minces qu'on est tenté de leur appliquer le titre de l'une d'entre elles : « Autant en emporte le vent ! » On annonce il est vrai, de lui, les derniers livres des Stances, et la traduction en vers de VIphigénie d'Euripide, mais les volumes se font non moins attendre que les vents à la flotte grecque. Cette attente est d'ailleurs fort honorable pour Jean Moréas, mais qu'il prenne garde d'être seulement un nom, et que ses poésies ne deviennent le rêve d'une ombre ou l'ombre d'un rêve.
Et pourtant j'aime assez cette indolence détachée et hautaine :
Les morts m'ccoutcnt seuls, j'habite les tombeaux.
Jusqu'au bout je serai rennemi de moi-même.
Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux.
Sans récolter jamais je laboure et je sème.
Je ne me plaindrai pas Qu'importe l'aquilon, L'opprobre et le mépris, la face de Tinjure ! Puisque quand je te touche, ô lyre d'Apollon! Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure !
Moréas, on le voit, n'est pas modesle. Mais, en vers, cette fierté lyrique ne déplaît pas. On sait qu'en cela encore il imite Malherbe ou Ronsard, lui qui les imite en tout, et trop, et beaucoup trop- Savez-vous ce que j'aime le mieux de lui ? Les Syrïes, ses premières poésies publiées sans nom d'éditeur et composées sans intention arrêtée de pasticher quelqu'un. Dans ces poésies de jeunesse, je trouve je ne sais (|uoi de neuf et de passionné qui me touche :
Oh ! ne me tente plus de ta caresse avide,
Oh ! ne me verse plus l'enijsTante liqueur
Qui coule de ta bouche — amphore jamais vide —
Laisse dormir mon cœur, laisse mourir mon cœur.
Dans les Camilénes encore, des notes originales saisissent :
Bon menuisier, bon menuisier,
DaiTs le sapin, dans le noyer.
Taille un cercueil très grand, très lourd,
Pour que j'y couche mon amour.
Toc, toc, toc, — il cloue à coups pressés, Toc, toc, le menuisier des trépassés !
Qu'il soit tendu de satin blanc, Comme ses dents, comme ses dents ; Et mets aussi des rubans bleus, Comme ses yeux, comme ses yeux.
Puiis vint le Pèlerln passionné qui avait déjà, en dépit du titre, moins de personnalité et de passion. Et Moréas alors devint célèbre. On parla de sa naissance grecciue, de son âme hellénique; on le compara à Chénier, à Ronsard. Et, pour justifier la couiparaison, il voulut faire du néo-classique et du néo-grec, et, comme il était bien doué, il en fît à merveille :
O Lune, je le sais, non tu n'as pas, vénale,
A Pan barbu livré ta couche virginale.
Mais les feux doux-amers te renflammant aussi,
Par les yeux d'un berger dans sa jeunesse tendre,
Sur le mont carien tu as voulu descendre.
Noms et souvenirs mythologiques, mots composés, hiatus, choix et place des épithètcG, tout rappelle, en effet, la première Pléiade, mais recommencer Ronsard trois siècles et demi après Ronsard, quelle vaine entreprise !
Moréas l'a senti lui-même, car il semble entrer dans une étape nouvelle ; et s'il a encore des maîtres, il les choisit plus émus et plus profonds,
Euripide, Racine, Lamartine. Et tandis qu'il avance vers l'automne de la vie, il a des mélodies plus graves, plus pensives et plus pleines :
Sur les grands marronniers qui perdent leur courroux^ Sur l'eau, sur le tardif parterre et dans mes yeux, Tu verses ta douceur, pâle soleil d'automne ;
et tandis qu'il erre près de la Seine brumeuse, il rêve, accoudé sur le balcon des souvenirs, à la mer lumineuse qui baigne la plage athénienne, la rive natale.