‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 42 sur 52 · ALBERT SAMA1N · texte numérisé non relu

ALBERT SAMA1N

Oh ! le beau livre musical et songeur que Au Jardin de l'Infante d'Albert Samain ! C'est à mon sens le chef-d'œuvre de la production symboliste, jusqu'ici tout au moins. Et qu'il est doux de le reprendre et de le relire à l'heure du crépuscule, et de pénétrer avec lui dans un site élyséen et taciturne t Tel génie poétique, c'est presque tel paysage à telle heure du jour. Lamartine, c'est un large fleuve pacifique sous un beau soir d'automne ; Vigny, c'est une colline aurorale et hautaine, d'où le penseur voit poindre sur l'humanité

(1) Au Jardin de l'Infante ; Au flanc du vase. — Société du Mercure de France.

« le règne de Tesprit » ; Leconle de Lisle, c'est, dans un ciel exotique, un soleil de midi implacablement lumineux. x\insi de suite. Eh bien, Albert SamaiUj c'est un lac mystique sous une nuit lunaire. Voyez ou plutôt écoutez :

Comme de longs cheveux peignés au vent du soir, L'odeur des nuits d'été parfume le lac noir. Le grand lac parfumé brille comme un miroir,

La rame tombe et se relève, «

Ma barque glisse dans le Rêve.

Ma barque glisse dans le ciel Sur le lac immatériel.

Des deux rames que je balance,

L'une est Langueur, l'autre est Silence.

Las des poètes qui étaient dans leurs rimes des déclamateurs, des sculpteurs, des orfèvres, des joailliers, las des mots, des fanfares et des mosaïques, nous atteignons enfin, sous le signe poétique, la poésie pure. Mais écoutons encore :

Quand la nuit verse sa tristesse au firmament, Et que, pâle au balcon, de ton calme visage. Le signe essentiel, hors du temps se dégage. Ce qui t'adore en moi s'émeut profondément.

Voici que les jardins de la Nuit vont fleurir.

Les lignes, les couleurs, les sons deviennent vagues.

MÉDAILLONS DK POÈTKS 379

Vois, le dernier rayon agonise à tes bagues.

Ma sœur, entends-tu pas quelque chose mourir?...

Mets sur mon front tes mains fraîches comme une eau

[pure,

Mets sur mes yeux tes mains douces comme des lleurs;

Et que mon ame, où vit le goût secret des pleurs

Soit comme un lis fidèle et pale à ta ceinture.

C'est la Pitié qui pose ainsi son doigt sur nous..

« Vagues »), en effet, dans cette description, les «ons, les couleurs et les lig-nes ; mais comme le u signe essentiel », non seulement du visage de l'amie, mais de tout le paysage, est nettement dégagé ! Et quelle vérité, quelle chasteté, quelle profondeur dans 1 émotion ! Jamais peut-être la poésie n'avait pénétré, plus subtile et plus sûre, dans le monde du rêve et de la mélancolie. Il est impossible d'être plus précis... dans le domaine de Tiniprécis. Et notons que Samain parvient à ce résultat sans rompre avec la poétique traditionnelle. Plus habile ou plus simple que ses compagnons d'école, il fait gémir, même au clavier classique, tout son cœur symboliste. C'est qu'à vrai dire, il ne fréquentait pas les cénacles. Il « se développa seul », nous dit sa notice littéraire. Son âme. divine infante, écoutait de loin et sans envie, le bruit des poètes forains. Et si son second volume Au FLANC DU VASE, cst d'uu travail si achevé, qu'il

nous ramène Irop^ par endroits, à ]a poésie artiste^ pourtant Albert Samain continuait de fuirle.s chinoiseries ou pitreries raffinées, et défaire son paiuj simpleiuent, dans la paix du Seigneur. Nous comptions sur lui, comme sur un grand espoir. Mais, hélas ! nous apprenons au dernier moment qu'il vient de mourir. La poésie est en deuil.

FERNAXD GREGHW

Fernand Gregh, hii aussi, a déserté les esthètes et les baladins. II s'est « évadé ». Il est descendu vers les hommes et la v ie. Qu'il soit loué pour cela 1 Et certes, son premier livre, la Maison de l'Enfance, était délicieux, traduisant les regrets ineffables que laisse la maison où Ton naquit ! Douce apparaît cette demeure, et si lointaine, et si joyeuse!

Du seuil clair, des rosiers montaient jusqu'à son faîte Les oiseaux y faisaient une rumeur de fête !

Et si songeuse !

Alentour un grand parc rêvait plein de statues,

Et des vasques dormaient dont les eaux s'étaient tues.

(Il hn Maison (îc l'Enfance ; \a Beauté de vivre. — Calniann-Lcvy éditeur.

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Et ce n'est pas seulemenl la maison, c'est l'enfance qui se vet de poésie inyslérieuse et blanche, renfaiice qui, lorscju'on Ja vivait, était presque toute animale, et qui, maintenant qu'on Ta vécue, réapparaît loule sérapliique.

Omon enfance! ô grand souvenir ! Suis-je digne, Ame aujourd'hui pleine de soir, pécheur méchant, Pèlerin triste qui m'en vais le front penchant. De chanter ta joie aime et ta blancheur insigne?

L'àg-e d'innocence est si vite écoulé ! Un désir a passé sur l'âme, un baiser sur les lèvres, et l'âge de mélancolie est commencé.

Qu'avons-nous fait, ma triste enfant, ma pale amie ? Et rien n'est changé, l'heure est douce et le bois dort .. Mais tu pleures, je fuis tes grands yeux que j'aimais, Et quelque chose en nous s'est brisé pour jamais .. Et bientôt, et bientôt il faudra que je meure !

Le beau vers à prolongement que ce dernier vers ! Et de ces vers, aux longues résonnances attendries, le volume est plein. Mais le livre n'en était pas moins trop limité au rêve et â la sensation. Il était d'une inspiration monotone et trop constamment ténue et menue, même en deliors d'un menuet célèbre. Etd'autre part, si personnelle que fût l'émotion, la manière rappelait trop souvent

celle de Samain ou de Rodenbach, deux eiichan-leurs disparus. Et enfin, les quelques libertés prises avec la prosodie semblaient plus voulues qu'opportunes, el inquiétaient assez inutilement les bons académiciens qui avaient couronné le jeune poète. Et donc, la « maison de l'enfance » était çà et là la maison de l'artifice. Avec la Beauté de VIVRE, Fernand Gregli est entré dans la réalité et la forte simplicité. Il a compris que s'attendrir sur soi et son berceau, ce n'est au fond que de l'égoïsme. Tant d'autres souffrances sont plus intéressantes et plus réelles! Le poète, tout en rêvant à son passé, doit créer en lui et projeter hors de lui, pour l'avenir, un grand rêve de justice. Il doit s'apitoyer sur les malheureux, les miséreux, peiner pour eux, batailler pour eux.

Je rêvais aujourd'hui, pensif comme naguère, Rêveur toujours, penchant mon front même rieur, Mais le cœur plein d'un grand soleil intérieur, Comme un héros qu'exalte un souvenir de guerre.

Car. ô Maison, pendant que tu dormais close, J'ai livré la bataille au destin, j'ai vécu.

Comme on Ta dit, les travailleurs aussi ont droit à la « beauté ». Plus que les oisifs et que les bourgeois, ils tiennent au pain de 1 idéal. Il leur faut donc des poètes. Soyez sûrs qu'un poète est

toujours plus compris des ouvriers (|ue des snobs. Et je l'aime mieux chez les humbles qu'à la Bodinière. Et c'est pourquoi Fernand Gregh a bien fait d'ouvrir toutes larges les portes de la vie, et, laissant sommeiller pour un temps la « Maison de l'Enfance )), d'entrer hardiment dans la « Maison du peuple ».

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