‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 45 sur 52 · MADAME LA LUNE · texte numérisé non relu

MADAME LA LUNE

Elle passe, très lente, en sa robe de rêve, Parmi les liserons et les roses pâmées, De ce pas indolent dont marchent nos aimées, Quand le vent du désir en leur âme s'élève ;

Elle passe à travers le pays des mensonges ; Chaque fleur pour la voir entr'ouvre sa corolle, Et dans le blanc silence on dirait que s'envole L'oiseau miraculeux de l'amour et des songes.

Elle passe au milieu des mondes léthargiques...

(Au Bois Joli.)

Et Vicaire aussi, pourrait-on dire, passait ici-bas dans un monde léthargique, à la fois près et loin des hommes, et tout ensemble narquois et naïf, païen et mystique. Il a publié A la bonne franquette, mais aussi, ne l'oublions pas, le Miracle de

SALNT Nicolas et Marie-Magdelelne. Marion et Robin traversent son œuvre, mais aussi la fée Titania et la Belle au bois dormant. 11 a composé avec Jules Truffier, non seulement La Farce du mari refondu^ pleine de verve gauloise, mais aussi ces Fleurs ^'ai;r// tout embaumées de senteur printanière et chaste. Ne lui reconnaître que du naturel et de la gaieté, c'est lui faire tort de tout une moitié [de son talent. Vous croyez Temprisonner dans une ferme ou un cabaret, ce poète, et soudain, d'un; seul coup d'aile, il est en plein songe, en plein mystère, en plein « bois joli ». Toute sa vie il resta un rêveur et un enfant :

Je suis resté l'enfant toujours émerveillé

Qui croit à la bonté des hommes et des choses,

disait-il, dans une pièce adressée à Verlaine, cet autre prince de la Rêverie et du Mysticisme. Verlaine et Vicaire, frères surplus d'un point ; et, même lorsqu'ils trempaient leurs lèvres dans la liqueur verte, l'un et l'autre baignaient leurs âmes dans le « bleu » . Et tous les deux sont morts d'avoir trop aimé l'une et Tautre ivresse.

En réalité, Gabriel Vicaire aima et fréquenta surtout le monde des apparences:

Je suis sorti, le cœur dolent.

De la forêt des apparences,

dit-il tristement, et d'ailleurs sans ainerlurne, car jusqu'au bout il resta bon enfant et plein de mansuétude, rappelant ainsi La Fontaine ((u'il rappelait d'autre part — si je marque les ressemblances je sais les différences et les distances — par sa facilité de vie... et de versification. C'est qu'en effet, depuis La Fontaine, les vers les plus faciles à lire que nous ayons sont peut-être ceux de Gabriel Vicaire : mais celte limpidité coulante ne les empêche pas d'être d'un labeur et d'un art achevés. Toutefois, Vicaire a le goût moins sûr et nioins sobre que le maître du xvii^ siècle. Il pèche çà et là par mièvrerie ou prolixité. La note est claire, exquisement filée et perlée, mais il y a des langueurs ou des longueurs. Saluons pourtant d'un vif regret cet oiseau de passage qui vécut et chanta en marge de la vie, (|ui oublia généreusement d'amasser son grain de mil pour l'hiver, et partit avec l'automne, en bénissant ce a bois joli » qui l'avait dupé peut-être mais ravi :

Et vous, formes sans nombre où j'ai no^^é mon être, Ad ieu ! vous par qui j'ai vécu, soufTcrt aussi, Tourbillonnez sans moi dans la forêt du Maître; J'emporte votre image et je vous dis : « Merci ! »

(Le Clos des Fées).

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