LES MORTS
MADAME PAUL FEVAL
Plusieurs mois se sont écoulés déjà depuis le jour où, par un beau soleil de printemps, une foule émue et recueillie accompagnait à la dernière demeure la dépouille d'une femme de bien, trop vite enlevée à son époux et à ses enfants. On déplorait, avec des regrets sincères, avec une sympathie respectueuse pour la famille si cruellement éprouvée, une fin vraiment prématurée et que rien n'avait fait prévoir. Au lendemain de ces funérailles, nous voulions, sans aucun retard, consacrer quelques pages à la mémoire de ce parfait modèle des mères et des épouses chrétiennes ; mais il nous sembla que mieux valait ne se point hâter, et qu'un éloge, qui ne saurait être une biographie, gagnerait à être exprimé plus discrètement. Frappée d'un mal subit, madame Paul Féval expirait après une très courte maladie, à l'ombre de cette basilique du Sacré Cœur, près de laquelle elle avait souhaité vivre ses derniers jours, et dans ce mo-
deste logis, bâti au flanc de la montagne, loin du tumulte et des agitations de la grande ville, loin des amis oublieux, des souvenirs de gloire terrestre, loin de tout, enfin, de tout ce qui est du siècle, mais peutêtre plus près de Dieu.
Elle laissait après elle un mari malade, éloigné déjà de tout ce qui faisait naguère sa joie: le travail, le commerce des lettrés, l'apostolat de la plume. Elle laissait quatre filles, dont deux ont revêtu les livrées du Seigneur, et quatre fils. Elle laissait d'autres parents, moins proches, mais aimés, et de nombreux amis. Parmi ces amis, beaucoup d'humbles et de pauvres. Je vois encore, dans l'église, près du cercueil, une ouvrière, portant le deuil des veuves, le visage ravagé par les misères et les combats de la terrible vie des laborieux, pleurant à chaudes larmes ; elle conduisait un garçonnet chétif, et quand ils jetèrent, l'un et l'autre, l'eau bénite sur la bière chargée de couronnes, ils sanglotaient, et la mère, défaillante, dit en serrant étroitement l'enfant sur son cœur : c< Elle est au ciel ! mais qu'allons-nous devenir? »
Je ne saurais me dissimuler que la tâche que j'entreprends est difficile et délicate. Ce n'est pas d'une haute et puissante princesse que j'ai à par" 1er; d'une dame illustre par la naissance, renommée par la beauté, revêtue de tous les prestiges du rang, de la richesse, des grandeurs humaines; mais sim-
plement d'une incomparable épouse, d'une mère admirable, d'une chrétienne comme il en est peu dans ce temps où nul ne sait ou ne veut se résigner. Elle fut l'image de la vaillance, de la résignation, du dévouement. Cependant les femmes comme madame Paul Féval n'ont pas d'histoire : elles ne recherchent ni les privilèges bruyants ni Téclat. Elles ont des vertus solides qui se cachent. Et les événements de leur existence laborieuse, uniforme, ignorée, se déroulent à l'abri des curiosités de la multitude. Leur vie ne renferme, certes, aucune péripétie romanesque. Aussi ne meproposé-je, en donnant madame Paul Féval pour exemple, que de montrer quelle influence peut exercer l'épouse chrétienne d'un homme de lettrjes chrétien.
C'est une opinion répandue que l'état de mariage ne convient pas aux hommes qui vivent particulièrement de la vie intellectuelle. Sans admettre absolument cette opinion, il faut néanmoins reconnaître que la régularité, les soins de détail sont peu compatibles avec l'exercice des facultés de l'imagination, et que les sollicitudes et les soucis du ménage, la tâche absorbante de l'éducation de la femme et des enfants ne peuvent que surexciter et troubler un esprit déjà dominé à peu près uniquement par l'inquiétude du travail, le labeur obstiné, les veilles prolongées. Autrefois les clercs, seuls à mener cette existence intellectuelle où les satisfactions et les besoins matériels n'existent que pour une part minime, étaient voués au célibat: les magistrats, les médecins se mariaient rarement, les artistes mêmes évitaient de se donner les inquiétudes de la famille.
La vie de l'écrivain de professioa est tout à fait anormale, et, pour ainsi dire, factice. Il crée le monde dans lequel il gravite, et se meut avec ses créations. Il subit l'obsession continue de l'idée, la tyrannie de la pensée, hors des réalités vulgaires et des nécessités prosaïques. Il s'attache principalement à son œuvre, toujours en éveil, dès qu'il s'agit de son labeur, mais entièrement fermé aux conventions sociales, aux convenances mondaines, voire à ces habitudes quotidiennes qui constituent l'harmonie du foyer. Soumis à des études patientes, difficiles, à des observations de tous les instants et de toutes les situations, il rapporte au but de ses constants efforts tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend ; il se forme une idiosyncrasie spéciale qui en fait un être à part dans notre société, société comparable à un jeu de surfaces planes et polies qui se heurtent sans se choquer.
L'artiste, — qu'on me permette d'employer ce terme générique — a sinon le mépris, du moins l'indifférence des intérêts mesquins, du gain forcé, de l'économie, de l'ordre domestique. Il obéit à des inspirations supérieures, souvent contraires aux obligations qu'il a contractées ; il se laisse emporter bien au delà du cercle social où il devrait être fixé ; rien n'arrête sa fantaisie vagabonde; il n'est pas le maître de son caprice. Impressionnable au plus haut degré, parce que tous les ressorts de la vitalité sont, en lui, surexcités, il ressent profondément, exaspère ses propres douleurs, exagère ses joies, n'est jamais modéré dans ses sentiments, outre ses sensations, souffre plus que le commun des hommes, possède, de même, plus facilement, la plénitude du contentement.
Ainsi que lecomédien sur ses tréteaux, il est en vue, objet de discussion, admiré par les uns, sifflé par les autres; s'il n'a pas appris de bonne heure à demeurer insensible au blâme comme à l'éloge, il se plonge en des alternatives de colère et de bonheur, qui l'épuisent également. Il est sujet à d'immenses découragements, lorsqu'il voit ce que d'autres ont fait qu'il ne peut faire : il s'efforce vainement d'atteindre le point culminant de son art. Toujours il est arrêté par des obstacles qui l'irritent.
Le travail intellectuel produit les mêmes fatigues que le travail matériel ou musculaire, fatigues encore augmentées par l'effort de la création,aussi cruelles au point de vue psychologique qu'au point de vue physiologique. C'est, dans les deux cas, une déperdition de forces considérable, qui n'est presque jamais compensée, pour l'artiste, par un repos équivalent. En effet, la journée faite, l'ouvrier s'amuse ou dort. L'artiste n'a pas de journée: on peut dire qu'il travaille dans la veillée et dans le sommeil, partout oh il est, où qu'il soit, même lorsque sa présence en un lieu de plaisir démentirait son dessein de travailler. En marchant, il pense ; en parlant, il étudie ; en lisant, il amasse ; en priant même, il examine. Toutes ses actions sont tendues vers le même but; ses pas, ses démarches, ses relations, les spectacles de la nature ou de la rue, les rires, les douleurs et les deuils, tout enfin, ce qui est, pour les autres, la vie, n'est pour lui que la préparation à cette vie factice qui commence dès qu'il prend la plume.
Et alors, le résultat de cette énergique concentration des facultés de l'esprit, est un enfantement labo-
rieux, difficile, véritable lutte symbolisée jusqu'à un certain point dans l'Ecriture, par la lutte de Jacob avec l'Ange. Et quel que soit, d'ailleurs, le produit élaboré par une si étrange et si puissante dépense de forces physiques et morales, la conséquence demeure identique. Il faut autant de peines pour écrire un méchant roman que pour bâtir un chef-d'œuvre, et les malheureux qui s'évertuent à pasticher misérablement Shakespeare se donnent autant de mal, sinon plus, que le vaste génie qui concevait le Roi Lear, ou Macbeth, et réussissait du premier coup.
L'artiste, pénétré de sa mission, respectueux des dons qu'il a reçus, convaincu, par l'expérience et par la foi, qu'il n'a pas droit au bonheur, ayant le génie, l'artiste a médiocrement cure des intérêts de fortune, de rang, d'avenir. Sa fortune, c'est son talent qu'il est porté à croire inépuisable ; son rang, c'est sa gloire, qu'un sentiment bien humain agrandit à ses yeux ; son avenir, c'est le succès, auquel il ne cesse de croire, et dont il est sûr. Si pénibles que soient les misères qu'il endure, il les supporte sans impatience, étant certain d'y mettre un terme ; il a oublié le passé, il dédaigne le présent, il espère. Il s'accoutume donc à cette existence au jour le jour, faite de combats, d'espoirs, de déceptions, de travail ininterrompu, de longues rêveries, que des ignorants ont voulu stygmatiser du nom de bohème!... Il n'a point, certes, l'exactitude du commerçant dont chaque ligne est portée sur quelque grand livre^ dont chaque lettre est copiée dans un registre spécial, dont chaque signature est notée sur un carnet d'échéance. Il a inventé tant de coups de théâtre inattendus, tant d'heureuses
péripéties, qu'il les allend pour lui-môme, et se fait du hasard une sorte de fétiche. Il prend de là une insouciance persistante des soucis pécuniaires, un mépris souverain du «confortable» bourgeois, une haine formidable des hiérarchies qui le repoussent, refusant de lui assigner un rang déterminé, à lui, l'égal des princes, et que d'obscurs contempteurs écartent des voies bien entretenues où cheminent paisiblement les ambitions officielles.
Telle est, prudemment esquissée, la vie de l'artiste. Ce siècle pourtant Ta un peu transformée. Un peintre n'est plus un gueux, et gagne beaucoup d'argent, et tel littérateur fait envie à des banquiers. Mais il y a d'autres motifs pour justifier l'opinion que j'ai citée. Un écrivain, par exemple, souffrirait également d'épouser une femme qui lui serait supérieure, ou une femme qui lui serait inférieure. Dans le premier cas, son orgueil serait atteint; dans le second, sa vanité aurait à souffrir. Il faut donc que cette femme soit assez intelligente pour comprendre son mari, assez habile pour le guider sans lui porter ombrage, assez sage pour se contenter du rôle modeste qui lui est attribué. Elle a le gouvernement de la maison, comme la femme forte de la Bible, mais ne s'immisce point dans les hautes spéculations et les hautes visées de celui dont elle est la compagne. Elle doit pourtant s'associer à ses travaux, lui donner par son commerce agréable et fidèle la sensibilité, Fattrait, le charme, qui manquent souvent aux penseurs, et le garder, par sa propre influence des influences néfastes. Situation délicate, presque périlleuse, qui exige, avec un tact infini, une profonde connaissance du cœur.
Le mariage de Paul Féval eut lieu dans les circonstances les plus singulières ; il semble que la Providence l'ait guidé par la main, pour le jeter, naufragé de la vie parisienne dans un port de salut. Il a, luimême, dans le dernier volume des Etapes d'une conversion raconté ce grand événement auquel il ne songeait point. En plein succès, déjà célèbre, idole de la popularité, gagnant des sommes énormes, — il fut tout à coup foudroyé par une immense douleur, et par une terrible maladie. La douleur, il l'a chantée avec l'accent du plus sublime désespoir dans le Drame de la Jeunesse (livre retiré de la circulation) ; la maladie, décrite dans le Coup de Grâce, était la névrose, cette épouvantable névrose qui sature le siècle entier, maladie de peuple décadent, surmené, exacerbé — disent les médecins et les naturalistes, — par toutes sortes d'abus et d'excès, par la violence des sensations, l'âpreté du travail, la recherche des jouissances, l'écrasante fatigue des efforts quotidiens.
Le romancier se mourait, frappé à la fois au moral et au physique. Il cherchait un asile. Il le trouva chez le docteur Pénoyée, qui eut son heure de célébrité. Le docteur Pénoyée était un ouvrier, serrurier disent les uns, arquebusier, disent les autres, qui n'avait appris à lire qu'à trente-cinq ans passés. Il ne parlait pas correctement français, mais il faisait des cures surprenantes. Ardent disciple d'Hahnemann, il exerçait, l'un des premiers à Paris, la médecine homœopa-
thique, et son ordonnance verbale, un peu fantaisiste en la forme, affirmait à Féval ceci : « Vous n'êtes pas malade du tout, mais vous allez en mourir et ce ne sera pas long. » Il emmena chez lui le névropathe, lui donna l'hospitalité au sein de sa famille, et commença le miracle de le guérir.
Or le docteur Pénoyée avait une fille « jeune personne très douce, très ferme, et très pieuse aussi, à mon insu, car elle n'avait point occasion de le montrer dans le milieu où nous étions; il me serait malaisé de dire à quel degré je la voyais peu et mal. Elle vivait beaucoup dans sa chambre, et beaucoup à l'église quoiqu'il n'en fût jamais question; elle parlait rarement et se montrait plutôt sereine que gaie. »
Paul Féval avoue ingénument qu'il n'accordait à cette jeune fille aucune espèce d'attention. Il fut amené à demander sa main par un sentiment bizarre : il voulait, en s'alliant avec lui, témoigner sa reconnaissance au bon docteur qui Tavait sauvé; il payait ainsi une de ces dettes que des montagnes d'argentne paieraient point. Résolu, en outre, à mettre de l'ordre dans sa conduite, songeant à faire une fin, la trentième année ayant sonné, épris de la famille où tout le monde lui plaisait, hormis sa future, qui ne lui déplaisait pas, puisqu'il ne l'avait encore jugée ni en bien ni en mal, il se décida, mais sans réfléchir autrement à la grave détermination qu'il allait prendre. « L'idée du mariage, sacrement établi par Dieu, le principal des contrats que l'homme puisse signer en ce monde, effleura tout au plus mon esprit en passant, mais ne s'approcha même pas de mon cœur. »
Voyez le joli portrait que le maître, après tant d'an-
nées, trace de sa fiancée au jour béni des fiançailles. « Quand mademoiselle Marie entra pour le déjeuner de midi, je la regardai enfin pour tout de bon. Elle n'était pas de celles qui se voient ainsi du premier coup, mais j'aperçus pourtant dès ce moment comme un reflet de l'or pur qui était au fond de son cœur, et je fus frappé comme tout voyageur qui, après avoir parcouru un pays en long et en large, y fait soudain une découverte inattendue. Elle était beaucoup moins timide que je ne croyais, et si elle ne se montrait pas entièrement dès le début, ce n'était assurément pas sa faute, car elle ne dissimulait rien d'elle-même. Gela me plut, mais avec mes mœurs de roman et de comédie, j'eus, dès ce moment, une vague inquiétude de n'être pas le plus fort, en cas de bataille contre elle dans l'avenir, et ce n'était point là une crainte tout à fait chimérique. »
Dès ce temps-là déjà, dès ces belles années de jeunesse confiante et d'amour, aux heures joyeuses oîi naissait le premier-né, si l'époux se targuait avec orgueil d'apprendre à l'épouse la science de la vie, l'épouse préparait le retour de l'époux à la science du salut. « Chaque heure me la faisait mieux juger; elle s'enhardissait à me montrer les ferventes confiances de sa pensée, quand le bien-aimé petit ange dormait entre nous deux et bien souvent je suis resté en admiration, littérairement parlant, devant les solidités enfantines de cette foi, pleine de vaillance, mais aussi de discrétion qui s'affirmait avec une simplicité si tendre, avec une si fière candeur... Nous ne parlions jamais religion, dans la rigueur du terme; je me croyais, en cela comme en tout, beaucoup plus fort
qu'elle, mais je fuyais néanmoins, évitant la bataille par mes fameuses leçons, entremêlées d'anecdotes ou de gaietés... Elle no me poursuivait point sur le terrain de mes déroutes et j'aurais dû sentir dès lors à quel point je me trompais sur sa prétendue faiblesse. En l'absence de tout apprêt et de tout calcul, elle avait innée la victorieuse prudence des conquérants de l'apostolat qui laissent entrer l'ennemi dans leurs retranchements et l'y enferment. En ce temps, j'aurais éclaté de rire si quelqu'un m'eût dit que Marie, ma femme-enfant, mon élève à qui j'apprenais l'a b cdes petites choses mondaines, avait la prétention de convertir son maître! Et pourtant il est bien certain qu'à cette école dont j'étais le professeur en titre, c'était moi seul qui profitais. »
On sait combien fut prodigieuse la fortune littéraire de Paul Féval; il partageait la vogue avec Alexandre Dumas, cet étonnant conteur, dont on lisait les œuvres pleines de bonne humeur sous toutes les latitudes : Féval fut longtemps populaire ; ses feuilletons émerveillaient Paris et la province, faisaient monter le tirage des journaux qui se les disputaient à coups de primes ; on le préférait au sombre Frédéric Soulié, et même à Eugène Sue, socialiste aux gants roses, devenu républicain par des mésaventures de salon. Romans historiques ou prétendus tels, interminables récits de cape et d'épée, légendes bretonnes, il produisait tout,
et par quantités, et dans chaque livre on trouvait des pages supérieures, une extrême originalité, une ironie amusante, des portraits pris sur le vif. Il inventait des combinaisons compliquées, embrouillait et débrouillait les intrigues les plus singulières, exploitait les situations extraordinaires, fouillait les bas-fonds de la société, dévoilait les plaies secrètes, et toujours avec un entrain, une verve, une gaieté à intéresser le plus farouche quaker.
Paul Féval régnait dans tous les journaux, célèbres et puissants, pendant toute la durée de l'Empire; les chroniqueurs citaient son nom en toute occasion; les bibliographes s'épuisaient à louer ses livres; la mode, divinité capricieuse, em.pruntait des noms à ses héros, et les bourgeois donnaient à leurs filles les noms de ses héroïnes. Il présidait la société des gens de lettres; une cour d'élèves et d'admirateurs l'entourait; il avait autant d'amis qu'il pouvait en nourrir, et comme chez les patriciens de Rome, ses antichambres étaient encombrées de clients.
Enfin l'Empereur l'invitait à Compiègne et attachait sur sa poitrine l'étoile de la Légion d'honneur. L'écrivain, devenu illustre, avait donc toutes les gloires et tous les privilèges. Il avait aussi la richesse. J'ai fait, ailleurs, l'analyse de son œuvre gigantesque par le nombre, plus de cent volumes, que dis-je? peutêtre deux cents. Cette facilité de production, cette étonnante puissance de travail étaient, on le pense bien, récompensée par ces Grésus modernes, les journaux. Mais ce n'était pas encore assez que la littérature, et Paul Féval se mit au théâtre. De ses principaux ouvrages à succès, tels que le Bossu, ou les
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Mystères de Londres, il tira des drames qu'une foule enthousiaste allait applaudir tous les soirs. C'était une source de bénéfices considérables, dont on ne se peut faire aucune idée, quand on n'a point pénétré au fond de l'antre mystérieux des coulisses. Auteur dramatique, romancier, poète, publié à des centaines d'éditions, reproduit par des milliers de journaux, traduit dans toutes les langues parlées en pays civilisé, Paul Féval n'avait, en vérité , rien à désirer, et pouvait jouir en paix d'un bonheur légitime et bien gagné, car il était vraiment l'artisan de sa fortune.
Eh bien! ce qui étonne plus encore que cet amas de volumes, que ces montagnes de pages entassées, Pelions de romans sur des Ossas de feuilletons! ce qui surprend plus encore que le talent prodigieux dépensé prodigalement à amuser pendant trente années ses contemporains^ c'est que dans tous ces livres et dans toutes ces pièces, l'auteur n'a pas tracé une seule ligne contre la Religion. Et c'est là que s'affirme l'influence de l'épouse, de la femme d'élite qui ne voulait point heurter de front les préjugés du romancier, ses idées maintenues dans une indifférence tiède par l'atmosphère intellectuelle où il vivait, mais qui, sagement, avec prudence, avec l'habileté des faibles, entretenait dans le cœur et dans l'esprit de son mari — les croyances anciennes, endormies peut-être, mais non point mortes.
Un mot dit à propos, un conseil, voilé sous un apologue, une critique spirituelle, un encouragement aimable ont peut-être épargné au grand écrivain le regret d'avoir prononcé une parole pernicieuse. Et c'est en voyant auprès de lui cette femme qui, s'écartant des
réunions mondaines, se vouait à la tâche sacrée d'élever ses huit enfants, lui conservait le respect des choses saintes, lui donnait l'exemple de la prière, qu'il garda le culte de l'honneur catholique. Jamais un mot contre les enseignements de l'Eglise, jamais une erreur volontaire, jamais une moquerie. Sans doute, il sacrifiait aux mœurs de son époque, et plus d'un de ses livres portait l'empreinte d'un scepticisme léger : il s'accommodait trop facilement peut-être des théories commodes en matière de morale; mais, au moins, il ne se complut jamais dans le vice et n'en fit point l'apologie; onne pouvait reprocher à ses romans qu'une certaine complaisance en fait d'amourettes, çà et là quelque tableau un peu cru. un peu monté en couleur, mais aucune maxime vraiment dangereuse, aucune intention de nuire, aucune secrète satisfaction d'exciter les mauvais penchants du lecteur.
C'est bien à madame Paul Féval que le maître dut cette circonspection qui le faisait traiter de « clérical » longtemps avant son retour public à la foi de ses jeunes années; ce fut aussi au souvenir de son admirable père, cet intègre et austère magistrat dont il a tracé un si magnifique portrait dans le premier volume des Etapes d'une conversion^ au souvenir encore de sa mère et de cette noble famille, si chrétienne et si dévouée, qu'il avait naguère laissée en son pays de Bretagne. Il conservait la mémoire de son enfance, des premiers Ave balbutiés sur les genoux maternels, de la première communion, des fêtes si touchantes qui ouvrent à l'imagination des enfants de si poétiques horizons. Et ces fêtes, ces joies intimes, ces événements heureux, il les revoyait, il les revivait dans son foyer, avec ses filles
et ses fils auxquels il donnait l'éducation la plus religieuse, et qu'il avait eu garde de confier à Yalmaparens universitaire, aux lycées laïques, aux pensionnats élégants.
Les prières, les vœux, la longue et prudente patience de l'épouse chrétienne devaient être couronnés enfin du succès qu'elle souhaitait si ardemment et qui, s'il est permis de le dire, dépassa ses espérances. Il fallait ce que Féval a appelé « le coup de grâce. » Beaucoup de gens se sont mépris, volontairement ou non, aux causes de cette conversion prévue par tous ceux qui connaissent le maître. Je puis dire ici que bien des années avant cet événement , je m'étais souvent aperçu des préoccupations de mon maître à l'égard des choses religieuses : que de fois il m'interrogeait sur les doctrines catholiques, sur nos auteurs, notre presse, nos journaux. Avec quelle admiration il me parlait de Louis Veuillot, par exemple. Un jour, à propos d'un livre célèbre de M. Ferdinand Fabre, couronné par l'Académie française, il me parla du prêtre et de sa mission sociale; il en parla avec une ferveur sincère, avec un amour qui s'ignorait. Il poussait, dans nos petites controverses religieuses, le respect de la foi jusqu'au scrupule. Il m'enviait de croire, et je vis des larmes dans ses yeux, lorsque je citai la parole relative à la foi du charbonnier. Un autre bien grand homme de lettres, Octave Feuillet m'avait déjà dit : « Que vous êtes heureux de croire 1 » Féval répétait fréquemment cette exclamation. L'évêque de Mau-
rienne, à qui j'avais porté quelque pages sur le sacerdoce copiées dans les Amours de Paris^ titre bien profane I — s'écria après les avoir lues : « Cet homme agonise du désir de croire! » Mais il croyait déjà et n'avait que le tort de ne pas mettre sa conduite en rapport avec sa croyance.
Il ne faut donc point écouter les malveillantes rumeurs qui ont voulu établir une corrélation entre la ruine et la conversion. Le converti était vraiment indigne de ces calculs. Il n'y songea point et fut, un instant, douloureusement blessé qu'on y Ht allusion; puis il se résigna; la calomnie ne l'atteignait pas.
La vérité est que la conversion vint au moment de la ruine et que madame Féval saisit cette occasion de montrer à son mari l'unique consolation. Dieu veut qu'on pense à lui surtout quand on souffre. Il est le suprême appui, la seule espérance. Dans le Coup de grâce les très simples et très touchantes péripéties de ce drame bourgeois sont racontées avec l'accent attendri de la vérité. Pourquoi le père de famille avait cherché ' à tirer meilleur parti de l'argent qu'il avait eu si grand' peine à gagner; pourquoi il l'avait placé au trésor de Sa Hautesse le Sultan, très hospitalier à l'argent des chrétiens; comment le sultan fit banqueroute à ses créanciers ; quel désastre s'ensuivit pour la nombreuse famille du romancier qui subvenait encore, et en même temps, à l'éducation de ses enfants, qui avait quatre filles à doter et quatre fils à pourvoir. Tout cela est dit avec douceur et résignation dans ce livre éloquent Le Coup de grâce.
Lorsque madame Féval apprit que tout était consommé, qu'il ne restait pas un sou de l'épargne si
longuement amassée, qu'il fallait restreindre le budget du ménage, peut-être diminuer les dépenses des enfants, supprimer une large part de l'aisance dans laquelle on vivait, renoncer à des habitudes de confortable, en un mot recommencer l'existence laborieuse, malaisée des jours d'antan, à un âge où l'on a le droit de jouir du bien-être et de prendre du repos, cette admirable femme n'eut pas le moindre sentiment de révolte : elle ne récrimina pas, elle n'accusa son mari ni de maladresse ni d'imprévoyance, elle l'aimait; elle ne fit nul reproche et ne formula nulle plainte. Elle eut un instant de regret, non pour elle, mais pour les enfants, accoutumés à la certitude de la fortune et qui auraient à souffrir peut-être. Puis, après ce premier mouvement si humain, elle se mit à genoux, pria, se releva fortifiée, et tenta de faire comprendre à son mari que dès lors il ne restait plus rien qui l'éloignât de Dieu. Ce fut sa première pensée : le retour au bon Dieu, qui éprouve ceux qu'il aime. « Dieu m'aime beaucoup, disait Féval avec un sourire, car II m'a rudement châtié. »
La grâce n'eut pas, cependant, un effet immédiat. La conversion ne fut pas spontanée. L'homme hésitait, en face du grand problème : il avait cette forme particulière de vanité que le catéchisme appelle « respect humain ». Il lui semblait pénible à lui, auteur illustre, applaudi par des foules pendant un quart de siècle, d'aller se mettre à genoux devant un pauvre prêtre, fort indifférent aux glorioles littéraires, et qui ne voudrait voir, à ses pieds, qu'un pénitent. Peut-être pensait-il, aussi, des catholiques, ce que lui en disait un personnage en qui il est permis de reconnaître l'ex-
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cellent baron Taylor: « les catholiques comme vous prétendez l'être ne sont pas dans la circulation, ils forment un groupe à part, on ne les aime pas, et tout ce qui touche à la franc-maçonnerie, c'est-à-dire un peuple énorme, les déteste très activement, — très mortellement. C'est à tort, je ne prétends pas le nier, c'est boutique contre église, mais rien n'est puissant comme la boutique. Moi qui vis près des catholiques, je les tolère supérieurement et me sers de leur charité pour venir en aide à ce qu'ils appellent avec dédain ma philanthropie; cependant je les juge: il n'est pas contestable qu'ils manquent de charme, tout à fait; ce ne sont point généralement de joyeux camarades, ni dans l'art, ni dans les affaires, ni dans le plaisir. Ils passent, sauf certains moines très avisés, pour abhorrer le talent, et sauf certains grands évoques, humanisés par l'éclat de leurs propres dons, pour avoir une frayeur atroce du génie : leurs écrivains, qui sèchent sur tige, faute de rosée, pourraient vous renseigner à cet égard. Ils ont de la vertu, c'est vrai, mais elle est restrictive et gênante ; ils ont de la prudence, mais c'est celle qui glace ; de la réserve, mais c'est celle qui garrotte et arrête. Bref ce sont des saints désagréables, un tantinet cauteleux et jaloux, et de plus, très mal cotés en bourse.
« On se défie d'eux comme Athènes faisait pour Aristide et peut-être avec plus de raison; le pli en estpris, d'ailleurs, profondément et vous ne changerez pas cela. Je pourrais vous citer des exemples curieux et tristes de gens dans votre cas: j'en ai connu qui sont devenus les bêtes noires de leurs meilleurs compagnons et suspects, vous m'entendez bien, sérieuse-
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ment suspects à certains membres de leurs familles! Ami, le courant ne va pas de ce côté-là, au contraire. Il faut mourir en Dieu, c'est mon avis, mais il faut vivre sur la terre! »
Ainsi parla le baron Taylor, et son langage ne différait pas sensiblement de celui d'un bourgeois lettré et sensé, nourri de bonnes intentions. Je ne sais pas ce que dit madame Féval pour rétorquer ces arguments de sophistes ; mais à coup sûr, si l'un fut l'avocat du diable, l'autre fut l'avocat du bon Dieu. Assurément, il y avait péril pour Paul Féval. 11 abandonnait une haute situation^ des amis puissants, des chances de fortune nouvelle; il allait exciter des colères, des haines, et ce qui est encore plus terrible, des moqueries ; peut-être aussi pouvait-il craindre de se trouver en face de certaines défiances, de certains doutes. La question des intérêts, qu'il fallait bien aborder, avec huit enfants à élever, se présentait défavorablement : les journaux catholiques ne sont pas riches, et ils sont encombrés : la librairie catholique, en pleine persécution rehgieuse, avec des expulsions et des suppressions de traitement, était menacée de la crise qu'elle traverse. Vivre de sa plume est un problème que peu d'écrivains résolvent, surtout quand il y a de si lourdes charges qu'une grosse famille. Que faire?
Pour traiter de toutes ces choses, que je dis ici brutalement, car la vérité est toujours brutale, il n'y avait qu'un esprit fin, délié, expert; il s'agissait de rassurer un hésitant, de rompre les derniers liens qui l'enchaînaient, d'adoucir le sacrifice, d'encourager une âme troublée, de verser un peu d'espérance dans un cœur près de sombrer dans le désespoir. Madame
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Paul Féval fut l'ange visible qui opéra ces prodiges. Et pourtant, même après ces prodiges accomplis, même après la résolution prise de dépouiller le vieil homme, selon l'admirable expression du Livre Sacré, l'œuvre n'était pas achevée. Il y manquait la sanction divine, l'irrésistible contrition, la grande poussée qui jette le pénitent aux pieds de la croix, et sous la main du prêtre. Il fallait un miracle. Il eut lieu. Non pas le miracle absolu, défini, tout à fait d'ordre surnaturel, même par la forme apparente. Mais une rencontre providentielle, un lointain souvenir évoqué, la céleste et invisible influence de ce frère de Paul Féval, ce « Charles » de la Première Communion qu'il a peint si grand et si saint, qu'on est tenté de croire à un caractère imaginé, inventé. La scène qui raconte ce mystérieux événement forme le chapitre IX du Coup de Grâce. C'est un acte de grande vertu que de l'avoir imprimée. L'humilité étonne toujours les orgueilleux que nous sommes.
Paul Féval revint donc à Dieu, tout entier. Il voulut que tous ceux de ses livres qui pourraient être corrigés, le fussent. Il se soumit à des mutilations cruelles pour un auteur, qui a le respect de son art. Quant aux autres livres, qu'il eût été difficile de corriger, il les racheta. Il sacrifia une somme considérable à les racheter aux éditeurs, et il les détruisit, héroïquement. Il ne voulait pas qu'une seule page restât
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qui pût témoigner contre lui. Pour bien comprendre la sublime abnégation d'une pareille obéissance, il faut être artiste : il faut se représenter que les œuvres d'un artiste sont ses enfants ; il faut savoir qu'il y a autant d'héroïsme chez un poète qui brûle ses vers, ou chez un peintre qui efface son tableau, que chez un Abraham couchant son Isaac sur le bûcher. Ce douloureux sacrifice, la destruction de livres qu'il aimait, Paul Féval le fit courageusement. Déjà il avait quitté sa belle demeure de l'avenue des Ternes, pour venir se loger près de l'église du Sacré-Cœur à Montmartre. Lui et sa femme disaient adieu au monde : ils s'exilaient, pour ainsi dire, de leurs anciennes relations; ils apportaient, dans ce quartier perdu, l'exemple de leur résignation et de leur piété.
Il se trouve que, presque sans avoir parlé d'elle, j'ai fait ici toute l'histoire de madame Féval. J'ai montré l'œuvre de sa vie : la conversion de son mari. Trente ans d'efforts et de prières, couronnés par la plus glorieuse victoire. On juge l'arbre à ses fruits. L'arbre ayant donné sa récolte, s'est desséché, puis est tombé. L'épouse chrétienne ayant achevé sa tâche a pu chanter le Nunc Dimdtis du patriarche, et Dieu l'a entendue. A quoi bon, maintenant, dire qu'elle fut charitable? Qu'elle donnait beaucoup, et savait donner? Pourquoi parler de son zèle, de son dévouement aux œuvres pieuses, de son culte ardent pour le Cœur Adorable de Jésus ? Faudrait-il encore révéler son amour infini pour le compagnon de sa vie, si cruellement frappé, ou raconter les nouvelles infortunes dont il fut assailli, la spoliation dont il fut victime, les souffrances endurées? Non. C'est bien inutile,
puisque lout est (ini. L'épouse est au ciel, el l'époux se prépare à la rejoindre. L'un et l'autre auront la récompense éternelle qu'ils ont cherchée.
Il y a quelques jours, j'allais voir mon maître Féval dans l'hospitalière et riante maison des religieux que le peuple de Paris appelle — nom bizarre et si touchant! — les Frères Sergents de Dieu ! — Je l'embrassai. Nous parlâmes de celle qu'il a perdue^ pour si peu de temps. Le vieillard se mit à pleurer et mon cœur déborda: — Ah! lui dis-je, ne pleurez pas: c'était une sainte! Alors, avec un sourire comme je n'en ai jamais vu de si beau, avec un regard qui allait par delà le ciel bleu rayonnant sur nos têtes, il murmura, doucement :
« Oh! oui, mon enfant, une sainte ! »
Ah f Seigaevii", donnez-moi la foi'ce et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût ! Charles Baudelaire.
Ces deux vers admirables résument presque les Fleurs du Mal, où ils représentent le profond sentiment religieux vibrant dans l'âme du poète, et je cherche vainement leur équivalent dans l'œuvre entière de George Sand, qui, mieux encore que Baudelaire aurait pu les proférer, et qui n'a eu ni cet élan d'humilité, ni cette idée nette et puissante de la chute. George Sand a toujours plané dans une bonne foi imaginaire, n'ayant d'autre religion qu'un vague déisme, d'autre culte que celui de la nature et des penchants naturels, et jouissant de ce privilège singulier d'être déclassée sans avoir perdu l'estime publique, en apparence. Elle-même révéla de lamentables égarements, et le monde, si sévère justicier qu'il soit d'habitude, fut pour elle d'une indulgence extrême. On ne la blâma pas plus qu'on ne la plaignit: on s'accoutuma à
oublier qu'elle avait été épouse et mère, et l'on ne voulut voir en elle qu'un écrivain comblé des dons les plus merveilleux que puisse départir la Providence à une créature humaine, sans vouloir toutefois convenir qu'elle abusait de ces dons, et retournait contre son Dieu les armes que Dieu lui prêtait.
Elle fut une des gloires de cette génération de 1830 qui exerce une influence indéniable sur notre siècle, et qui est partie, lambeaux par lambeaux, laissant plus de souvenirs que de regrets, après avoir écrit une des plus belles pages de l'histoire littéraire. La pléiade compta beaucoup d'illustres, et n'en compte plus un seul. Combien sont morts d'une façon terrible ? Combien ont cessé d'exister avant même que de mourir? C'est Lamartine expirant, en cherchant à ressai- \ sir les débris de sa gloire, et ne pouvant avoir de statue que ses créanciers n'aient été payés!... C'est Gérard de Nerval accrochant une corde à la fenêtre grillée d'un bouge, et se pendant, comme Judas, parce que ne croyant plus au souverain bien de la vie, il espérait se réfugier dans le souverain bien de la mort... C'est Alexandre Dumas, le grand amuseur, frappé d'idiotisme, oubliant et sa renommée et son propre nom, et rendant le dernier soupir au milieu de nos désastres, sans que personne s'aperçût qu'il n'était plus. fC'est Alfred de Musset, le poète illustre, dont un Juv'énal seul pourrait décrire les derniers moments, et -ij'estMichelet, enterré avec le fracas du scandale. Victor Hugo est le seul qui reste, pour son châtiment Le magnifique poète, l'enfant sublime, on sait ce qu'il est devenu: un maniaque sénile,un servile adulateur des multitudes le fétiche d'une coterie.
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Aucune gloire n'a survécu, intacte et indiscutée, àla\ révolution littéraire de 1830, et le siècle achevé, neut^^ être ne restera-t-il que les noms, sans les œuvres.' Déjà l'oubli s'est fait, pour beaucoup de ces aventureux chevaliers de la plume, et quand on voit où est arrivée l'école littéraire de ce temps-ci, on est facilement persuadé que l'abondance de la production n'est qu'un gaspillage des forces intellectuelles, et que de cette armée d'écrivains, il ne restera qu'une poignée d'hommes, et certainement ceux que nous apprécions le moins.
A aucune autre époque, on n'a compté plus de femmes auteurs. L'exemple de George Sand en a séduit un grand nombre, aussi bien que la soif de briller, l'ardeur de savoir, et ce besoin de se déclasser, et cette facilité à dévoyer qui sont propres aux sociétés en décadence. Je dirai, avec un anonyme célèbre: « Toutes le3 fois que je lis à la devanture d'un libraire un nom de femme mis en vedette, j'éprouve un involontaire sentiment de tristesse mêlé de colère, en songeant que cette femme qui s'offre ainsi en pâture à la curiosité publique, a quelque part, près ou loin, un mari, un fils, un frère, que son exhibition de chaque jour doit faire rougir ou trembler ^ » Ceci ne s'applique, on le pense bien, qu'à celles qui ont fait bon marché de tout principe, qui écrivent, non pour moraliser, mais pour corrompre ; le nombre en est grand.
Amantine-Lucile-Aurore Dupin, naquit le 5 juillet 1804, au château de Nohant, où elle est morte le 8 juin 1876. Sa grand'mère, fille naturelle de Maurice de