Lftlre de Junius
Saxe, l'illustre vainqueur do Fontenoy, avait épousé en secondes noces M. Dupin de Francœuil. (l'était une femme lettrée, mais imbue de l'esprit philosophique du dix-huitième siècle, incrédule, grande admiratrice de Voltaire, à la fois aristocrate rigide et librepenseuse, fort sévère quant aux bienséances, mais très frivole quant aux idées. Elle était toujours en lutte avec sa bru, qui était plébéienne et qui s'en glorifiait, peu instruite, sans éducation, antipathique à tout ce qui touchait à l'ancien régime. C'est par ces deux femmes, ou plutôt entre elles, qu'Aurore Dupin fut élevée.
« Dans ses libres jeux avec les petits paysans du voisinage, George Sand oubliait les leçons de sa grand'mère, et apprenait à mépriser les convenances extérieures et les usages d'une société despotique à laquelle elle ne se soumettrajamais, qu'elle attaquera inême souvent. Si elle reconnaissait qu'elle était femme par sa sensibilité et son imagination, elle avouait aussi qu'elle se séparait de son sexe par son horreur pour les parures, pour les plaisirs du monde, les caquets insipides et les conversations vides. A la société des femmes, elle préférait celle des hommes, qui savaient du moins faire vibrer dans son esprit des cordes plus franches et plus pleines i. » A quatorze ans, elle fut mise en pension à Paris au couvent des Dames augustines anglaises; elle y fut longtemps indisciplinable, puis elle devint pieuse, et lut avec ardeur l'Evangile, V Imitation de Jésus- Christ, \q Génie du Christianisme.
A Nohant, dès son retour, elle retomba sous l'influence do sa grand'mère, et sous son inspiration, elle
1, Revue politique et littéraire.
lut la Théodicée de Leibnitz,la Profession de foi du vicaire savoyard, les Lettres de la montagne, le Contrat social. Ce fut pour elle, alors, le naufrage de la foi calholiq ue. Elle s'enthousiasma pour Jean-Jacques Rousseau, le \ plus immonde philosophe et le plus dangereux so- l phiste qui soit. Elle s'imprégna de sa religiosité son- \-H|^ timentale, de la sensiblerie de la Nouvelle Hélohe, des \ théories fausses de VEmile. On la maria, sur ces en- -' trefaites, avec le baron Dudevant, dont elle ne tarda pas à se séparer.
Elle vint à Paris en 1832. Pour qui voudrait connaître ce qu'était alors, dans la capitale, la vie littéraire, 11 n'y a pas de meilleur guide que le roman de Balzac, les Illusions perdues, livre éloquent et superbe, inspiré sans doute pard'amers désenchantements, mais où les vices, les passions, les rancunes, les haines des contemporains de son auteur sont flagellés, et où les misères,lescombats, les affreux secrets dujournalisme sont décrits avec une douloureuse éloquence. « Mon pauvre enfant, dit Loustcau à Rubempré, je suis venu comme vous, le cœur plein d'illusions, poussé par l'amour de l'art, porté par d'invincibles élans vers la gloire : j'ai trouvé les réalités du métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère. Mon exaltation, maintenant comprimée, mon effervescence première me cachaient le mécanisme du monde ; il a fallu le voir, se cogner à tous les rouages, heurter les pivots, me graisser aux huiles, entendre le cliquetis des chaînes et des volants. Gomme moi, vous allez savoir que sous toutes ces belles choses rêvées, s'agitent des hommes, des passionset des nécessités. Vous vous mêlerez forcément à d'horribles luttes, d'oeuvre à œu-
vre, d'homme à homme, départi à parti; où il faut se battre systématiquement pour ne pas être abandonné par les siens. Ces combats ignobles désenchantent l'âme, dépravent le cœur et fatiguent en pure perte; car vos efforts servent souvent à faire couronner un homme que vous haïssez, un talent secondaireprésenté malgré vous comme un génie. La vie littéraire a ses coulisses. Les succès surpris ou mérités^ voilà ce qu'applaudit le parterre ; les moyens, toujours hideux, les comparses enluminés, les claqueurs et les garçons de service, voilà ce que recèlent les coulisses. Vous êtes encore au parterre, il en est temps: abdiquez avant de mettre un pied sur la première marche du trône que se disputent tant d'ambitions, et ne vous déshonorez pas, comme je le fais pour vivre! »
Voilà dans quel monde fut lancée madame Dudevant; elle n'abdiqua point; elle mit le pied sur la première marche de ce trône dont un drap d'or cache les ais pourris, et, résolument, elle se jeta dans la mêlée. Son premier collaborateur fut M. Jules Sandeau, avec qui elle écrivit un roman à la manière de Paul de Kock : Rose et Blanche ou la Comédienne et la Religieuse, devenu introuvable, et que la châtelaine de Nohant eût été bien heureuse de pouvoir désavouer. Elle publia ensuite Indiana qu'elle signa George Sand, empruntant ainsi à M. Jules Sandeau la moitié de son nom, moitié devenue plus célèbre que le nom entier, quoique celui-ci ait brillé depuis lors sur le registre de l'Académie française.
George Sand fut aussitôt une personnalité. Balzac en a fait un des acteurs de la Comédie humaine sous le pseudonyme de Camille Maupin ; mais il a crayonné
son portrait d'une main légère, et s'il n'a pas celé des excentricités de mauvais goût, des habitudes étranges, il a du moins caché ces égarements que Lclia, Elle et Lui, dévoilent brutalement. Ce n'est pas dans son existence privée que nous devons suivre George Sand, bien qu'elle-même se soit exposée aux jugements sévères du monde. Ce qui nous intéresse plutôt, c'est la portée sociale de ses œuvres. ^
George Sand a successivement abordé tous les genres du roman. Elle a fait des romans champêtres, politiques, socialistes, de mœurs, historiques, fantastiques, mystiques même, obéissant à l'influence de l'ami du moment. Inconsciemment ou non, elle fut, / abusant de sa grande faculté d'assimilation, l'écho et le reflet des idées d'autrui. Elle épousa les idées, les ; passions, les chimères de ses amitiés littéraires et poli- \ tiques. Elle traduisit leurs utopies dans une langue ? splendide.
C'est ainsi que l'influence d'Alfred de Musset se fait sentir dans les Lettres d'un voyageur ; Jacques a été écrit sous la férule de Gustave Planche ; Spiridion et les Lettres à Marc'ie ont été inspirés par Lamennais ; on reconnaît Pierre Leroux dans le Meunier d'Angibault et les Sept Cordes de la Lyre; Michel de Bourges n'a pas été étranger à Horace, au Péché de M. Antoine, non plus qu'Agricol Perdiguier, au Compagnon du tour de France. Ce scollaborations anonymes et inavouées inspirèrent à madame Emile de Girardin le mot cruel que l'on a si souvent répété : « C'est en parlant de madame Sand^ que M. de Buffon aurait pu dire avec vérité : le style, c'est l'homme! »
Les premiers romans de George Sand furent dirigés
contre une des institutions fondamentales de la société.
Parce que cette femme n'avait pas trouvé dans le mariage les félicités que lui avaient promises ses rêves ; peut-être aussi parce qu'elle voulait se justiQer de les avoir cherchées hors du mariage, elle déclara une guerre impitoyable à l'union conjugale, et tenta de réhabiliter le concubinage. Elle se montra l'avocat éloquent de la passion, de l'adultère, du divorce, de toutes les fictions légales ou non qui paraissent légitimer ou tolérer ce qu'un feuilletoniste, à cette occasion, a nommé « l'amour noble et volontaire. » Dans tous les romans de cet ordre, George Sand représente toujours la femme comme une victime, le mari comme un tyran, un coquin ou un imbécile, et elle fait de l'amant la personnification de toutes les vertus. Le lecteur se laisse subjuguer par l'ardeur du plaidoyer; ilplaint l'épouse, déteste l'époux, estime l'amant, excusel'ad altère; l'écrivain atteint son but, et la foule des clients qui ont besoin d'un tel avocat enrichit lelibraire.
Tous les romanciers qui, de près ou de loin, procèdent demadame Sand, emploient le même procédé; si bien que depuis quarante ans, le livre, le théâtre et le journal s'unissentpour soutenir la même thèse et que partout on voit traiter, par les juges les plus incompétents, les plus passionnés et les moins désintéressés, les grandes questions de l'indissolubilité, de la légitimité du mariage, de son origine, de sa forme extérieure, de son essence, de sa valeur au point de vue sociale, de sa puissance au point de vue religieux.
George Sand se faisaitle champion des femmes abandonnées, le chevalier des maris complaisants, le défenseur des orphelins nés de père et mère inconnus.
Elle rompait des lances en faveur de l'émancipation de son sexe, sans réfléchir que le christianisme, depuis dix-huit siècles, a bien autrement émancipé la femme : que le mariage, en devenant un sacrement, a cessé d'être un marché ; que ce sont nos codes qui, de sacrement, le veulent transformer en simple contrat civil.
Dans Vakntine, elle explique l'adultère, et l'atténue, en donnant pour époux à son héroïne un froid diplomate qui propose à sajeune compagne un traité infâme : elle aura sa liberté, en échange de sa fortune. Et quand celaserait?Quandun misérable abuserait de ses droits, de son autorité, le crime serait-il moins grand? Ce roman est la personnification de la passion humaine, qui se déchaîne en emportements impétueux et qui est d'autant plus ardente qu'elle lutte contre le devoir et qu'elle trouve pour obstacle la loi. Dans Lélia c'est l'amour impossible d'une créature pour une créature si parfaite, qu'elle n'existe pas ici-bas. 11 n'y a rien là d'idéal, quoi qu'on en aitditet il faut prononcer le mot terrible du Romain: Lassatasednonsatiata! C'est Messaline, avec ses appétits grossiers, que masque cette Léli'a assoifée d'idéal.
« Jacques est de la même famille, dit un critique. Les trois personnages,le mari, la femme et l'amant, qui forment l'éternelle et l'inévitable trilogie, sontune fois de plus en présence. De ces trois personnages, dont l'un est de trop, qui disparaîtra? Sera-ce l'amant, comme dans Polyeucle2 ou la femme, comme dans la Nouvelle Héloïse ? Dans Jacques c'est le mari. Au milieu d'une excursion sur les montagnes duTyrol, il se jette dans un précipice et pousse le dévouement jusqu'à donnera son suicide l'apparence d'un événementinvolontaire. Ce re-
noncement au profil de l'adultère pourrait ne pas être ridicule si Jacques n'nimait pas ou méprisait safcmme. Maisiln'en est rien. IlTaimeet, ce qui est plu s étrange, il l'estime. C'est par système qu'il sort de la vie pour mieux céder la place à ceux qui le trompent. Ce système, il l'expose doctrinalement et sous forme de prédication dans plusieurs lettres adressées soit à sa femme, soit à une confidente. Il ne se sacrifie pas par élan d'héroïsme, mais par conviction froide et raisonnée. Rien d'ardent ni d'enflammé dans les paroles dernières de Jacques. 11 meurt en maniaque pédantesque et prédicant, sans doute comme il a vécu ^ »
George Sand a traité dans la plupart de ses productions la thèse du mariage, celle des unions libres et a provoqué les fameuses théories de M. Dumas fils, que l'on peut résumer en trois impératifs : Tue-le! Tuela! Tue-les. Elle a analysé toutes les passions qui sont un danger pour le mariage, étudié tous les modes de séduction, examiné toutes les conséquences qui en découlent ; mais elle nel'a pas fait en moraliste: son tempérament, comme son genre de talent, ne l'ont pas permis. Elle a prêché, voilà le mot, et non point dans le désert.
Parmi cette série d'oeuvres immorales, il n'en est peut-être aucune qui ait produit un plus grand scandale que Elle et Lui. Madame Sand avait élé la maîtresse d'un poète illustre; leur liaison dura quelque temps et fut rompue tout à coup, pendant un voyage qu'ils faisaient ensemble en Italie. Un mystère singulier plana sur cette aventure, tant qu'Alfred de Musset vécut. Dès qu'il fut mort, Elle et Lui parut, satisfit la curiosité malsaine du public, mais produisit une