‹ Médaillons et caméesChapitre 14 sur 24 · Lettre de Juniiis · texte numérisé non relu

Lettre de Juniiis

dogmes du monde nouveau, proclamés par les chefs infaillibles des sectes, utopistes ou charlatans, rêveurs ou menteurs, qui pullulaient, et que Louis Reybaud peignait avec la plus mordante ironie dans son Jérôme Palurot. Mais après avoir lu HoracQ, où sont exprimées des idées malsaines, souvent exaltées, on ne comprend guère que, plus tard, Fauteur soit devenu un des piliers du Palais-Royal, un des hôtes du prince Napoléon, des commensaux de Sainte-Beuve, d'Ernest Renan, un des « saucissonniers » du Vendredi-Saint; l'on comprend moins encore que dans son Journal d'un voyageur pendant la Guerre, elle ait si franchement fustigé les hommes du 4 Septembre. Apôtre de la

': révolution, elle se complut à exalter les haines sociales , à propager les doctrines absurdes qui ont établi en France le courant révolutionnaire contre lequel nous nous efforçons de lutter.

/ Pierre Leroux, l'inventeur de la triade, inspira de

: nombreux romans à George Sand, qui se chargeait de vulgariser ses doctrines humanitaires, car le fameux socialiste ne savait pas écrire d'une façon intel-

; ligible. « L amour, dit-il quelque part, est ridcah'téde la réalité d'une partie de la totalité de Vêtre infini, réuni à V objection du moi ou du non moi ; car le moi et le non moi c'est lui.^y Si la pensée est abstraite, on conviendra que le style est phénoménal. Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt ont été écrits sous l'influence de Pierre Leroux. On y trouve un singulier mélange d'idées : l'art est personnifié dans la Porporina, grande cantatrice, philosophe à la façon des encyclopédistes, libre-penseuse teintée de poésie ; la question du mariage est traitée singuhèrement, à propos des amours de cette

bohémienne avec Albert de Rudolstadt ; la partie politique comprend une étude sur le règne de Frédéric II de Prusse, et sur les sociétés secrètes de l'Allemagne ; enfin le mysticisme est représenté par le comte de Saint-Germain, Trismégiste, l'association des Invisibles, et surtout par Tidiot Gottlieb Schwartz et le bohémien Zdenko. George Sand adopte, dans ce livre, les erreurs des Hussites qu'elle défend avec l'ardeur et la vivacité d'une néophyte. Elle se plonge dans cette hérésie et s'en sert pour battre en brèche le catholicisme qu'elle déclare une religion dégénérée, insuffisante aux besoins spirituels et intellectuels du genre humain. Un court extrait fera mieux juger ses doctrines. C'est le fragment d'un discours adressé par le chef des Invisibles à Gonsuelo.

« Le caractère distinctif des religions de l'antiquité est d'avoir deux faces, l'une, extérieure et publique, l'autre, interne et secrète. La seconde est l'esprit, la première, la forme ou la lettre. Derrière le symbole matériel et grossier, le sens profond, l'idée sublime. L'Egypte et l'Inde, grands types des antiques religions, mère des pures doctrines, offrent au plus haut point cette dualité d'aspect, signe nécessaire et fatal de l'enfance des sociétés et des misères attachées au développement du génie de l'homme. Tu as appris récemment en quoi consistaient les mystères de Memphis et d'Eleusis, et tu sais maintenant pourquoi la science divine, politique et sociale, concentrée avecle triple pouvoir, religieux, militaire et industriel dans la main des hiérophantes, ne descendit pas jusqu'aux classes infimes de ces antiques sociétés. L'idée chrétienne enveloppée, dans la parole du révélateur, de symboles plus

transparents et plus purs, vint au monde pourfaire descendre dans les âmes populaires la connaissance de la vérité et la lumière de la foi. Mais la théocratie, abus inévitable des religions qui se constituent dans le trouble et les périls, vint bientôt s'efforcer de voiler encore une fois le dogme, et en le voilant, elle l'altéra. L'idolâtrie reparut avec les mystères, et dans le pénible développement du christianisme, on vit les hiérophantes de la Rome apostolique perdre, par un châtiment divin, la lumière divine, et retomber dans les ténèbres où ils voulaient plonger les masses. Le développement de l'intelligence humaine s'opéra dès lors dans un sens tout contraire à la marche du passé. Le temple ne fut plus, comme dans l'antiquité, le sanctuaire de la vérité. La superstition et l'ignorance, le symbole grossier, la lettre morte, siégèrent sur les autels et sur les trônes. L'esprit descendit enfin dans les classes trop longtemps avilies. De pauvres moines, d'obscurs docteurs, d'humbles pénitents, vertueux apôtres du christianisme primitif, firent de la religion secrète et persécutée l'asile de la vérité inconnue. Ils s'efforcèrent d'initier le peuple à la religion de l'égalité, et, au nom de saint Jean, ils prêchèrent un nouvel évangile, c'està-d ire une interprétation plus libre, plus hardie et pluspure de la révélation chrétienne. On sait l'histoire de leurs travaux, de leurs combats et de leurs martyres, on sait les souffrances des peuples, leurs ardentes aspirations, leurs élans terribles, leurs déplorables affaissements, leurs réveils orageux, e.t à travers tant d'efforts, tour à tour effroyables et sublimes, leur héroïque persévérance à fuir les ténèbres et à trouver les voies de Dieu. Le temps est proche oîile voile du temple sera

déchiré pour jamais, et où la foule remportera d'assaut les sanctuaires de l'arche sainte. Nous sommes les héritiers des Johannites d'autrefois, les continuateurs ignorés, mystérieux et persévérants deWickleff, de Jean Huss et de Luther; nous voulons, comme ils le voulaient, affranchir le genre humain ; mais, comme eux nous ne sommes pas libres nous-mêmes, et comme eux, nous marchons peut-être au supplice... »

Dans ce fragment est exposé l'un des systèmes religieux de George Sand. Elle est partout et toujours avec les révolutionnaires : avec Jean Huss et JeanZyska, avec WicklefTet Luther, avec Weishaupt et les Invisibles. Elle raille en passant la servilité de Voltaire vis-à-vis de Frédéric, l'imbécillité du général Quintus Icilius, le cynisme de La Mettrie, les effrois du marquis d'Argens et d'Holbach ; mais on voit que Frédéric II, ce pandour brutal, la charme, et, si elle montre parmi ses héros un catholique, Karl, elle en fait un fanatique et presque un régicide. La poésie grandiose et sanglante de l'hérésie hussite, les malheurs mérités de leur chef, les horribles luttes à main armée delà Réforme contre la Vérité, séduisent cette femme si accessible aux sentiments bizarres, et de toutes ses rêveries et de toutes ces funèbres histoires, elle fait sortir un mysticisme plein d'étrangeté, dont elle développe les théories avec une rare lucidité et une véritable éloquence. Elle est Gonsuelo, et tous ses amis, réformateurs, humanitaires, socialistes, républicains, sontl'association des Invisibles, qui protège les bons, et punit les méchants. Sa riche imagination orne splendidement ses héros, que nos tribunaux actuels enverraient, à juste raison, à la Nouvelle-Calédonie.

George Sand prêta le concours de son admirable talent aux plus détestables causes. Combien d'ouvriers ont cru retrouver leur portrait dans ses livres! « Le peuple, s'écriait-elle, le peuple, c'est le droit méconnu, c'est la souffrance délaissée, c'est la justice outragée, c'est l'idée grande et vraie de notre temps. » Ainsi le peuple est victime : les riches sont des coupables, les pauvres ont droit au partage des biens de ce monde, les travailleurs souffrent; ainsi il est faux de croire qu'il y ait, dans notre société, une hiérarchie nécessaire; tous les hommes sont égaux; le premier gâcheur de plâtre venu peut, sans présomption, aspirer à la main d'une marquise, et ce serait encore trop d'honneur pour cette marquise, car madame George Sand fait volontiers de ses marquises les rivales et les émules des courtisanes.

Voyez plutôt le fameux Compagnon, du tour de France. Le héros, Pierre Huguenin, ouvrier menuisier, est le type de la perfection humaine. C'est un ange, vêtu d'une blouse; on le compare à Jésus, rabotant des planches sur l'établi du Charpentier; il serait digne de gouverner un peuple ; il est plus grand poète que Dante, il a le goût des arts, il comprend Raphaël et Miehel-Ange; il comprendrait KantetHégel, si c'était au pouvoir d'une créature humaine; examinez-le bien, vous ne lui trouverez aucune tare ; il est philanthrope, voire saint, et il bénit les petits enfants de la Mère des Compagnons, mariée, sans nul doute, librement « de par l'amour noble et volontaire, » loin de M. le curé, et probablement aussi de M. le maire. Son ami, le Corinthien, qui est un débauché, estle type delà beauté physique. Tous les deux adressent leur hommage,

GEORGE SAiNB \6'6

celui-ci à une marquise échappée de quelque pcLil souper à l'instar de la Régence, celui-là à mademoiselle Yseultde Villepreux qui a autant de quartiers de noblesse qu'Huguenin a de vertus. Et voyez combien la méchanceté des mortels est impitoyable ! Ces amants sans pareils n'obtiennent pas la palme qui leur est due. Si le Corinthien débauche sa marquise, il ne peut s'en faire épouser ; le comte de Villepreux, lui, ose bien ne pas se faire l'honneur de prendre un menuisier pour gendre. Ces énormités sont encadrées de dissertations philosophiques du plus divertisant effet.

Mais ce qui ne fait pas rire, c'est le tableau de l'organisation du compagnonnage ; la description des guerres atroces des Gavots et des Dévorants. On rêve de républiqueidéale, etl'on aboutitaux batailles àcoups de bâtons ferrés ; on montre des ouvriers qui traduisent Epictète et Platon, et dans la réalité ces philosophes deviennent des communards massacreurs d'otages ; on transforme les prolétaires en Pétrarques et en Ronsards, et ces poètes écrivent de petits billets ainsi conçus : Flambez finances! 0 le laconisme Spartiate ! la phrase austère! le style énergique !

Que l'on juge de l'impression produite par de tels ouvrages sur l'esprit de lecteurs dévorés de convoitises, ulcérés par la haine, la jalousie, l'envie. Ah ! ils ont envoyé plus d'un malheureux aux barricades, plus d'une proie au bourreau, plus d'un faible cœur à la rivière ; ils ont contribué à exalter cette rage de ceux qui ne possèdent pas, et pour ajouter un fait pratique, ils ont aidé à la constitution de ces coalitions ouvrières qui menacent l'avenir des classes laborieuses et qui tuent, en France et ailleurs,

l'industrie et le commerce, livrés à leurs exigences et soumis à leurs lois. George Sand a fait plus de mal encore, en devenant le trucheman de Pierre Leroux, de Proudhon et de leur bande, qu'elle n'en a fait par sa guerre aux mœurs.

Le Péché de M. Antoine est conçu dans les mêmes idées. Les personnages sont : un gentilhomme déchu, ivrogne solitaire, et son intime ami, le charpentier Jappeloup, un de ces pauvres qui en veulent aux riches, un de ces travailleurs qui cherchent partout de l'ouvrage, en priant le bon Dieu de n'en pas trouver; un industriel, en qui l'auteur incarne l'inflexibilité cléricale, nuancée d'un libéralisme d'apparence, et son fils Emile, utopiste prêt à jeter feu et flammes pour "Saint-Simon, Gabet ou Pourier, ou Leroux, cas échéant; la servante Janille, et la jolie Gilberte, et enfin M. de Boisguilbaut, gentilhomme qui n'est point déchu, comme M. de Châteaubrun, mais qui aspire à descendre, et qui, de marquis veut redevenir simplement homme, et appliquer les doctrines enchanteresses du communisme. George Sand n'admire que les gentilshommes de cette espèce : elle fait d'un patricien par le rang, un plébéien par l'âme, et d'un seigneur de l'ancien régime, un fougueux révolutionnaire ; comme elle donne à un maçon l'âme d'un prince, à un cordonnier, le génie d'un penseur, à une comédienne, les vertus d'une sainte. Elle veut élever ce qui est bas, abaisser ce qui est grand. Elle adore l'idole qu'il faut brûler, et brûle la croix que le monde adore. C'est une loi fatale : fille de la révolution, elle obéit en toute circonstance à la révolution. Sociahste avec Pierre Huguenin, elle devient communiste avec

M. de Boisguilbaut et bientôt elle sera simplement philosophe.

Le marquis de Vlllemer marque ce retour à des idées plus saines, moins paradoxales, si elles ne sont pas moins fausses et moins dangereuses. Là aussi, elle met en présence deux grands seigneurs : de l'un, qui représente la noblesse, telle que notre ancienne société la comprenait, elle fait un libertin aimable et spirituel; de l'autre, qui n'a cure de la noblesse, elle fait un réformateur qui ne songe qu'à exposer en un livre merveilleux — qui ne sera jamais écrit — le plan de régénération sociale qui doit renouveler la face du vieux monde, en dépit du catholicisme, en dehors même du christianisme. Le marquis de Villemer est assisté dans sa tâche ardue par une petite personne qu'il finit par épouser, seulement parce qu'il fallait prouver que l'amour supprime le rang et les distances. Le livre finit trop tôt ; pour être logique avec ses principes, madame George Sand aurait dû nous montrer Caroline de Saint-Geneix, devenue dame de Villemer, plaidant en séparation contre son mari. Je me hâte néanmoins de le dire, ce roman est un de ceux qui survivront : le paradoxe n'y abonde pas ; les situations sont vraisemblables ; les doctrines sont moins audacieuses ; il y règne un Ion modéré ; et surtout il contient d'admirables descriptions de paysages. Ici, madame Sand n'est point possédée du désir de soutenir une thèse ou de bâtir un système. Elle n'a que le reflet du socialisme qui règne dans ses autres productions. Elle est plus poète, et moins savante : on s'y est peutêtre laissé prendre trop facilement.

Mais en dehors des livres où elle accumulait tant

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de sophismcs boileux et de témérités efirayantes, George Sand en écrivit quelques autres où elle émet sur l'art des théories aussi brillantes que fausses. Elle s'est occupée surtout de l'art dramatique, de la musique et un peu de la peinture. Elle étudiait, dans Consuelo, les maîtres allemands et italiens du dixseptième siècle, Sébastien Bach, Holzbauër, le Porpora, Haydn; et Consuelo s'échappait en interminables discours, en discussions sur les différentes écoles. Dans le Château des Désertes, nous trouvons une théorie, fort habilement présentée, de l'art dramatique. Les personnages de ce récit sont tous des acteurs, histrions de métier et complaisants comparses. Il s'agit d'un ancien comédien, devenu marquis par héritage, et qui se compose une assez singulière famille d'enfants nés de « l'amour libre, » auxquels il fait jouer la comédie, pour l'amour de l'art. Ce serait une tâche fastidieuse que d'essayer de discuter les idées fantaisistes de madame Sand en matière d'art. Disons seulement qu'elle en use pour étayer ses thèmes favoris, et les présenter sous une forme nouvelle, dans un milieu spécial. Ainsi la glorification qu'elle fait d'une artiste célèbre, cachée sous le nom de Lucrezia Floriani, est une réhabilitation effrontée du concubinage; la Floriani a cinq ou six enfants, nés chacun d'un père différent, et qu'elle élève dans « le respect de la famille. » Madame Sand ne voit rien là que de très naturel; qu'un des fils de la Floriani conte à un étranger les /ZiWa^ions de sa mère; qu'un autre fils découvre que tel visiteur est le frère de sa sœur, sans être son frère à lui, et que lui peut épouser légalement la sœur de son frère, qui n'est pas sa sœur,

elle ne voit pas qu'il y ait là rien qui choque la morale. Tout est pour le mieux dans la meilleure famille du monde. Lucrezia Floriani entremêle ses divagations passionnées sur la « divine » musique, de récits non moins passionnés, où elle ressasse les souvenirs de sa jeunesse libre. Qu'importe si elle ne se rappelle pas le nom de tous ses amants, et si elle ne peut donner à tous ses enfants le nom de leur père respectif, qu'elle a oublié? Elle a pratiqué les règles du communisme, et George Sand se garderait bien de le lui imputer à crime. Le crime, c'est de résister, c'est de s'engager par un lien infrangible, et de n'avoir qu'un foyer conjugal!

On retrouve dans le Plccinino la trace des mêmes préoccupations. Mais dans ce livre où l'imagination romanesque de George Sand s'est donné pleine carrière, sa verve satirique s'est exercée aussi contre le clergé avec une violence dont on ne trouve aucun exemple dans ses autres ouvrages, sauf dans ilfarfemoiselle la Quinùme. Elle met en scène un vieux cardinal sicilien, un prêtre et un moine. Le cardinal de Palmarosa est royaliste, donc c'est un ambitieux, un absolutiste, un inquisiteur féroce, un tyran vindicatif, à la fois Torquemada et Richelieu ; l'abbé Ninfo est le type du prêtre corrompu, vénal, simoniaque, perdu de mœurs; par ces deux personnages, l'auteur prétend montrer le clergé tel qu'il est : en haut, corruption de l'esprit; en bas, corruption du cœur et des sens. Les caractères sont vigoureusement tracés, sans être exagérés, ce qui est habile. Quoi ! s'écrie le lecteur, l'Eglise renferme des monstres de cette sorte? Quoi ce prince en habit de pourpre, et ce ministre de Dieu,

pei'sonnilianL rorgiicil et la luxure, sont si peu des exceptions qu'on nous les donne pour des portraits fidèles. Eh ! répond le romancier avec sa bonhomie narquoise, et ses airs de profonde conviction ; oui, le Sacré Collège est composé de Palmarosas, et tout ce qui ne ressemble pas à l'abbé Nintb n'appartient pas à l'Eglise. Sur quoi elle exhibe son moine, qui n'est pas, croyez-m'en, un religieux et n'est même pas un catholique. Ce moine, c''est un Pierre Leroux sicilien, affublé d'une robe de bure, et qui au lieu de prier Dieu s'occupe de répandre les idées modernes, conspire contre son roi, fomente des rébellions, sert d'émissaire aux sociétés secrètes. Au surplus, c'est un ancien brigand devenu moine, et son froc lui sied comme une tunique de dentelles à un singe; l'habit, en ce qui le regarde, fait le moine. Il n'aime ni le pape, ni les évoques; il ne sait pas son catéchisme, il méprise les dogmes, il interprète l'Evangile à sa commodité. Ce moine en qui vous ne reconnaîtrez rien qui ne lui mérite le titre d'indigne, ce moine que l'on eût mis à la porte du couvent, s'il eût existé, George Sand le présente comme le type absolu du religieux catholique : ce ne sont que ces moines-là qu'elle estime vrais fils des Saints; il faut être Loyson pour lui plaire, ou tout au moins Luther, et ces moines-là imaginaires valent plus, à eux seuls, que les deux cent soixante papes qui ont succédé à saint Pierre.

Les aventures du cardinal, de l'abbé et du moine défraient deux volumes, grâce aune fiction assez mouvementée qui nous traîne d'un crime à l'autre : une passion incestueuse, dépeinte en traits de feu; un fratricide, empêché seulement àla dernière minute: un

GEORGE SAND ili

fils, qui maudit son père ; une fenime qui pleure en secret le bandit qui l'a perdue ; un petit peintre, épris d'abord de sa propre mère, et qui de barbouilleur devient prince. Toutes ces pages, souillées de sang et de poison, s'enchevêtrent à d'autres pages où Michel- Ange Lavoratori exhale ses aspirations de grand artiste incompris, et ses dithyrambes de Chatterton sicilien. C'est la haine, ou plutôt c'est le mépris du catholicisme, qui a inspiré le PIccinino.

Mais quelle bizarre fantaisie a fait naître VUscoque? Oîi George Sand a-t-elle trouvé le modèle d'Orio Sorranzo? Meurtres, empoisonnements, assassinats, scènes de piraterie, se succèdent sans relâche dans ce récit qui ressemble au rêve d'un blasé en délire. C'est une étrange conception, où s'agitent des héros repoussants : un patricien de Venise qui trahit sa patrie et la vole ; un renégat, un juif, un écumeur de mer, un hermaphrodite arabe, escortent ce misérable dont son créateur a fait la belle et sombre figure d'un ange déchu, h' Uscoque, d'un bout à l'autre, indique une singulière dépravation d'esprit, l'amour de Tcxcessif, et surtout le scepticisme maladif qu'exprime le caractère de Sorranzo.

Quand George Sand a voulu, comme, par exemple, dans Mademoiselle la Qiiintinie, faire une réfutation de parti pris, ou, dans Ma sœur Jeanne, paraître vouloir gagner une gageure dans le domaine du paradoxe, son génie l'a trahie. Là, au contraire, où elle n'a recherché ni une glorification systématique du protestantisme, ni l'imitation de certains rêveurs allemands, ni la contre-partie du roman de M. Feuillet, Histoire de Sibylle, elle a été elle-même et elle a trouvé ses

plus suaves inspirations K Cette affirmation d'un critiquen'est vraie qu'en ce qui touche lapoésie delà forme.

Styliste incomparable, George Sand n'est jamais moraliste, ni jamais morale. On a beaucoup vanté ses romans champêtres. « C'est que là, dit M. Topin, elle a entrepris de décrire les sentiments les plus purs, les plus élevés du cœur humain, et qu'elle y a merveilleusement réussi. C'est que là elle a entrevu le beau idéal, et qu'en célébrant tout ce qu'il y a de plus parfait dans l'homme, l'amour vrai et désintéressé, le dévouement héroïque, l'esprit de sacrifice, elle a transporté le lecteur dans ces hautes régions où il devient meilleur, parce que tout lui rappelle sa sublime origine. »

« C'est principalement dans les descriptions, ajoute M. Firmin Boissin, qu'a excellé George Sand. Ses paysages du Berri sont ravissants. Ils ont le charme mélancolique des lointains estompés par la brume, et réveillent l'impression déjà perçue d'un site oublié. Ils nous font sentir l'âme des choses. Le meilleur de George Sand se trouve dans ses paysanneries et ses récits idylliques. »

Est-ce bien vrai? Sans doute, dans toute son œuvre, ce qu'il y a de moins mauvais c'est bien François le C/iampi, La mare au diable, La petite Fadefle: elle y oublie un peu ses utopies de socialiste, sa haine du mariage, mais elle oublie aussi trop souvent l'idée de Dieu. Ses bûcherons, ses meuniers, ses pastoures, ses bergers et ses lavandières, pour n'être pas de ces villageois en habits roses, garnis de fleurs, que peignait Wat-

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