‹ Médaillons et caméesChapitre 15 sur 24 · Les Romanciers contemporains · texte numérisé non relu

Les Romanciers contemporains

teau, ne sont pas non plus de ces paysans que nous connaissons et que Balzac a peints, avec une certaine exagération, mais d'une manière qui se rapproche davantage de la vérité. Les paysans de George Sand sont des savants en veste de droguet; ils raisonnent comme des philosophes; ils discourent comme des clubistes, ils travaillent moins qu'ils ne parlent, ils ont plus d'esprit qu'il ne faut. Si l'esprit court les rues, on n'a jamais ouï dire qu'il s'ébatte dans les J^ champs. ^

Mais du moins ces payans ne nous donnent pas le triste spectacle des brutales passions; j'aime mieux Sylvain Gharasson que Célio Floriani, lepèreLhéry que Pierre Huguenin; ils sont grossiers et bêtes, ils ne sont pas méchants.

Ge que je reprocherai à madame Sand, c'est de n'avoir pas introduit dans ses romans champêtres le sentiment religieux, la foi naïve, qui les eussent rendus parfaits. M. Octave Feuillet a exprimé, lui, en quelques phrases, la différence qui existe entre le laboureur de notre temps et le serf du moyen âge, et la comparaison n'est pas à l'avantage du premier. G'est le serf, devenu libre, et resté chrétien, qui devrait être le type du vrai paysan des romanciers:

r< Envisagez un instant de bonne foi, s'écriait M. Feuillet, ce que devait être la vie d'un homme du moyen âge et du plus misérable... Que de diversions morales à sa détresse physique ! que d'intérêts, que de joie, que d'extases qui nous sont inconnues et dont nous retrouvons l'émotion toute palpitante dans les récits de nos vieux chroniqueurs!... Il possédait, cot hoamie, non seulement dans sa foi, mais dans ses su-

perstitions même, une source intarissable d'espérances, de rêves, d'agitations morales, qui lui faisaient sentir la vie avec une intensité que nous ignorons. Le monde matériel lui était dur, c'est vrai ; mais il y vivait à peine. Il s'en échappait à tout instant: si ses pieds avaient des chaînes, son âme avait de? ailes; il avait Dieu, les anges, les saints... les magnificences du culte sans cesse déployées sous ses yeux... la vision lumineuse du Paradis, toujours entr'ouverte sur sa tête... Il avait, à un degré puissant, que vous vous efforcez d'affaiblir chaque jour, tous les sentiments naturels, l'amour, le respect, la foi, le patriotisme. Ce n'était pas tout. Son imagination était encore occupée, surexcitée sans trêve, par le mystère de l'immense inconnu qui l'entourait de toutes parts. Sous son foyer, dans les bois, dans les campagnes, tout un peuple d'êtres surnaturels qui lui parlait, l'inquiétait, l'enchantait, et faisait de sa vie une légende, un roman, un poème continuel d'un intérêt doux et terrible. Eh bien ! oui, cet homme-là, déguenillé, affamé, saignant sur la glèbe, devait être plus heureux dans sa vie et dans sa mort qu'un de vos ouvriers bien vêtus et bien logés, qui savent que ce n'est pas Dieu qui tonne, qui ne croient ni aux anges, ni aux fées, qui travaillent le dimanche, et qui n'ont d'autre fête que l'ivresse morne du lundi. »

J'avoue franchement que je préfère cette page à toutes les pastorales de George Sand.

Est-ce à dire pourtant que l'œuvre considérable de ce romancier, qui est en même temps un des premiers écrivains de ce siècle, mérite le dédain ? Que non pas. Quand on veut juger l'illustre androgyne, il faut l'exa-

miner sous deux points de vue bien difîérents. En tant que théoricienne, et en présence des doctrines subversives qu'elle a défendues toute sa vie, nous devons la répudier, et nous ne saurions la combattre avec trop d'énergie ; elle mérite le blâme sans réserve de tous les honnêtes gens; elle garde une responsabilité qui pèsera toujours sur elle; elle a fait beaucoup de mal, et Dieu seul jugera si elle l'a fait sciemment ou non ; que ses intentions aient été pures, que sa bonne foi ait été complète, on nepeutl'admettre sincèrement; en faisant même la part de son éducation manquée, des mauvais exemples qu'elle eut, des épreuves qu'elle subit, des influences qui la dominèrent, on doit proclamer que George Sand est une ennemie sans pitié de la religion, de l'ordre social, de l'autorité, des mœurs, de la vérité enfin dans toutes ses expressions. Que si au contraire on prétend ne critiquer en elle que la littérature, si on nous demande de porter un jugement sur la valeur littéraire de son œuvre, nous ne ferons aucune difficulté de déclarer qu'elle nous paraît être au premier rang parmi les meilleurs prosateurs contemporains. Elle possède admirablement la langue française; elle en connaît toutes les ressources; elle en tire le plus brillant parti. Nul n'a mieux décrit la nature; elle est tour à tour grave sans emphase, spirituelle sans préciosité, simple sans vulgarité, naïve, solennelle, bonhomme, raffinée. Elle plaît, elle charme, elle enchante. Elle sait prendre tous les styles; elle écrit des lettres; comme un épistolier; des mémoires, des récits, des légendes. Elle passe du conte des fées à la diatribe politique, du roman d'analyse à l'idylle, de l'épopée à la satire, et chaque fois elle revêt

une forme nouvelle, et toujours elle abonde, sans s'épuiser.

Certes, elle reçut de Dieu les dons les plus précieux de rintelligence ; elle apprit beaucoup, sans devenir pédante; elle étudia sans relâche; elle fait revivre la physionomie des siècles qu'elle peint, des pays qu'elle parcourt; à combien n'a-t-elle pas révélé Venise, les îles de l'Archipel, le Berry, la Sicile, les sombres vallées de la Bohême? Quelles créations que la famille Rudolstadt, les Villemer, les Ghateaubrun, les Boccaferri, Orio Sorranzo et tant d'autres personnages enchantés par son inépuisable imagination! Mais son génie précisément la condamne. Corriiptio optimi pessimal

L'influence de George Sand ne sera point affaiblie, avant de longues années. Elle persistera tant que son école existera: or les Touroude, les Zola, les Emile Augier, les Malot, tous les poètes de l'adullôre la perpétuent. Les déclassées, les vagabondes qui détestent le foyer conjugal seront leurs auxiliaires. On nous dit souvent que nous ne sommes pas au courant du mouvement actuel, nous autres catholiques: c'est une erreur; nous voyons où ce courant nous emporte, et c'est pour qu'on ne puisse pas nous accuser de fuir le péril, que nous avons dit ici, sans haine et sans violence, mais en modérant notre indignation, en nous efl'orçant de ne pas outrager à la majesté du tombeau, ce que nous pensons et ce que l'on doit penser de George Sand.

Elle est morte paisiblement, sans recevoir les sacrements de notre mère la sainte Église catholique et romaine, mais sans les avoir refusés. Elle avait dit.

dans {'Histoire de ma vie: « Les formes du passé se sont évanouies pour moi; mais la doctrine éternelle des croyants, le Dieu bon, l'âme immortelle et les espérances de l'autre vie ont résisté à tout examen, h toute discussion, et même à des intervalles de doute désespéré. »

L'Eglise, qui sait pardonner, a fait à George Sand les funérailles d'une chrétienne. Ses enfants lui ont épargné le suprême outrage de l'enfouissement civil. «Onavait senti avec tact, écrivit au Temps M. Ernest Renan, qu'il ne fallait pas troubler les idées des simples femmes qui venaient prier pour la morte, encapuchonnées, avec leurs chapelets à la main. «Il sera tenu compte à l'infortunée de cet hommage naïf rendu à sa dépouille par ses amis les libres-penseurs : au moins le scandale n'a pas souillé cette tombe, sur laquelle nous n'avons pas à effeuiller des couronnes, mais qui, du moins, ne disparaîtra pas sous les ronces pt Ir-s énines.

Esquisser la belle et haute figure de cet homme prodigieux que pendant trente années la presse catholique reconnut, bon gré mal gré, pour son chef, est une tâche que l'on n'aborde qu'en hésitant. 11 y faudrait un artiste : j'ose pourtant l'entreprendre et j'ai à combattre la crainte de trop dire, et la crainte de dire trop peu. La critique a versé des flots d'encre à propos de M. Louis Veuillot, mais elle a fort souvent adopté des parti-pris de dénigrement qui ne le cèdent, en exagération, qu'aux partipris d'admiration. Heureusement notre mission n'est pas de défendre l'écrivain illustre auquel est consacrée cette étude. Il faisait bon marché des plus fiers adversaires, et toute plume qui se croisait contre la sienne était promptement rompue, comme le prévôt d'armes fait sauter le fleuret des mains d'un novice. J'ai tenu à ne rien lire de ce qui a été dit jusqu'ici de M. Louis Veuillot : ce sont des impressions personnel-

les que je veux traduire. Ou jugera de leui" sincérité, par ceci même que j'ai refusé d'être le pâle reflet d'autrui. N'obéissant à aucune influence de sentiment ou d'école, je rends un hommage respectueux à celui qui fait l'objet de ces pages ; cet hommage n'a quelque valeur que parce qu'il est profondément sincère.

Jusqu'ici la critique a surtout envisagé en M. Louis Yeuillot l'incomparable polémiste, le journaliste le plus prompt, le plus nerveux, le plus brillant de notre époque. Parce qu'il a soutenu, avec un courage sans égal, une lutte longue et acharnée, parce qu'il fut un défenseur ardent de la vérité, un vaillant champion de l'Eglise, il subit des attaques incessantes, que du reste il méprisait et dont il sortit presque toujours victorieux. Que si l'on parle maintenant de M. Louis Veuillot, c'est pour s'écrier: « Quel rude jouteur! quel adversaire terrible! On ne peut le désarçonner: il fait mordre la poussière à tous les tenants ! 11 est un batailleur de première force, espadonnant de sa plume comme un condottiere de sa brette. Par la morbleu! quel fier ennemi! » C'est trop et trop peu. M. Louis Veuillot n'avait point cette humeur féroce qu'on lui prête. Il était bienveillant et doux, mais il voulait qu'on respectât sa foi, il voulait qu'on respectât TEglise, et quand on outrageait sa foi et l'Eglise, il faisait à son tourusage de ses armes, quiétaientdebonne trempe. Il avait de ces indignations superbes, de ces sarcasmes véhéments, de ces railleries irrésistibles qui aplatissent le malencontreux insulteur auquel on ne peut dès lors adresser que cette parole de compassion narquoise : « Qu'alliez- vous faire en cette galère? »

De M. Louis Vcuillot, polémiste, nous n'avons point à parler. Le rédacteur en chef de Y Univers ne peut être jugé que par un de ceux qui l'ont vu longtemps sur la brèche, et desquels l'histoire se mêle, pour ainsi dire, à la sienne. Son œuvre de journaliste peut être appréciée diversement : ajoutons néanmoins qu'on ne peut le juger de deux façons : on l'aime ou on le déteste, il n'y a pas de moyen terme. 11 n'était pas de ces tempéraments qui poussent à la modération. Il eut beaucoup d'amis, au surplus, même parmi ses ennemis, et vis-à-vis de ceux-ci on l'a souvent suspecté de quelque secrète tendresse.

Eh bien 1 il nous a paru qu'il serait intéressant d'étudier en M. Louis Veuillot l'homme littéraire, beaucoup plus ignoré qu'on ne croit. La verdeur de SCS articles, sans faire oublier ses livres, leur nuit quelquefois : on admire l'œuvre quotidienne aux dépens de l'œuvre élaborée lentement dans le silence des veilles. Il ne faut pas qu'on travestisse l'un des pre^ miers écrivains de ce temps en un petit pamphlétaire, abaissé au niveau de Paul-Louis Courier, mais bien qu'on reconnaisse en lui le styliste parfait, le littérateur complet, le voyageur perspicace, l'observateur passionné, le descriptif élégant, le romancier spirituel, et surtout — hélas! on va crier au paradoxe! — et surtout le plus amoureux des poètes... en prose.

Nous allons donc entreprendre une excursion au pays des livres de M. Louis Veuillot : nous y choisirons quelques volumes de critique, de voyage, de satires, deux romans, un recueil de nouvelles, et nous commencerons par un travail historique, afin d'aborder successivement les différents genres Ut-

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téraires cultivés par un maître qui eût pu les embrasser tous. Tous? Demandez à M. Barbey d'Aurevilly, si M. Louis Veuillot n'est pas un critique ? A M. Paul de Saint- Victor, s'il n'est pas un artiste? A M. Paul Féval, s'il n'est pas un romancier? A M. Alexandre Dumas fils, s'il n'eût pas été un auîeur dramatique? Fantaisiste et philosophe, humoriste et érudit, austère et cordial, laissant toujours une large part à l'imprévu, M. Louis Veuillot fut le plus romantique parmi les romantiques.

L'intérêt qui s'attache à son nom exigerait peutêtre que nous fissions, au préalable, la biographie de M. Louis Veuillot? C'est qu'elle a été faite déjà, et de telle façon que nous aurions mauvaise grâce à y revenir. On la trouve dans un livre qui a pour titre : Célébrités catholiques. Elle contient beaucoup de faits dans les limites desquels elle se renferme étroitement, et s'arrête à la suppression de V Univers, en 1860. Cette biographie n'entre point dans les détails particuliers de la vie de M. Louis Veuillot, car l'auteur est d'avis qu'il faut garderl'intime pour soi, et qu'ayant partagé les joies et les douleurs de son frère, il ne saurait en entretenir des indifférents. On nous saurait mauvais gré de n'imiter point cette réserve.

Toulle monde sait d'ailleurs que M. Louis Veuillot, né en 1813, a donné quelques renseignements sur sa famille et lui-même dans Rome et Lorette ; qu'après un court passage dans la presse de province, il publia son premier ouvrage, les Pèlerinages de Suisse, en 1839, et qu'il fut attaché définitivement à la rédaction àe l'Univers en 1843. Ceux de nos lecteurs qui voudraient en savoir davantage nous permettront de les

renvoyer à la très curieuse et très instructive biographie écrite par M. Eugène Veuillot.

Un beau jour, il plut à M. Dupin, le célèbre procureur général près la cour de cassation, de lire à l'Académie des sciences un rapport sur un livre d'histoire locale, et d'affirmer l'existence légale, au moyen âge, de ce qu'on a appelé le droit du seigneur, par euphémisme. Le Journal des Débats flaira une belle occasionjde montrer sonsavoir]et son savoir-faire, et aussitôt les attaques de pleuvoir : le moyen âge, l'Eglise, la féodalité, en un mot, tout ce qui constitua pendant quatre siècles entiers la vie religieuse, sociale et politique de la France et du monde, devint l'objet d'une discussion furieuse où la calomnie se taillait une large part. La base de toutes les accusations était surtout ce fameux droit du seigneur, dont il suffisait de prouver l'existence réelle pour déguiser odieusement la vraie physionomie de toute une époque de notre histoire.

M. Louis Veuillot fit cette réflexion que l'Église catholique n'avait pu permettre ni tolérer , à un moment où son influence dominait partout, un droit qui détruisait le mariage et la famille, institutions chrétiennes qu'elle avait mission de défendre. Il fut convaincu, par cette seule réflexion, que ce droit du seigneur n'avait point existé : il le fallait prouver, et pour cela, combattre à armes égales : répondre à un historien par l'histoire elle-même. La question était

ardue. M. Louis Veuillot ne possédait point les connaissance spéciales qu'exigeait une réponse à la thèse de M.Dupin.IIfit appel à son beau-frère, M. Arthur Murcier, élève de l'École des Chartes, quilui fournitles documents, et ces documents il les mit en œuvre. En quarante jours, le livre fut étudié, composé et imprimé I... M. Dupin en fut malade, et sérieusement. Il avait abordé la question sans la connaître, il n'y voulut plus toucher dès qu'il la connut. Elle est aujourd'hui résolue. Le livre de M. Louis Veuillot, le Droit du seigneur au moyen âge, est un jugement définitif et si l'on veut juger du bien qu'il a pu faire, j'oserai donner cet exemple qu'il a converti à son opinion, c'est-à-dire à la vérité historique, toute une Société savante de province, et particulièrement des avocats prêtrophobes et libres penseurs. « Il en est jusqu'à trois que l'on pourrait nommer! »

M. Louis Veuillot a tracé dans ce livre merveilleux, écrit d'un bout à l'autre avec une verve étourdissante, et du meilleur style que puisse envier un annaliste, un tableau complet, autant qu'exact, de la société chrétienne au moyen âgCj en particulier de la société française. Il y montre l'Eglise triomphant de la barbarie, travaillant à émanciper les peuples, en proclamant le dogme d'une origine et d'une destinée communes à tous les mortels, ouvrant les voies à la civilisation moderne. C'est par l'égalité religieuse que les hommes furent conduits à l'égalité civile et politique. Ce fut l'action constante du christianisme, qui renversa le pouvoir absolu, en faisant croître le faible en dignité, le fort en charité. Rien n'est plus visible que ce mouvement progressif, dont l'EgUse est l'âme,

vers la liberté. C'est à l'Eglise, du reste, que l'on doit la suppression do l'esclavage et du servage ; c'est elle qui encourage les rois à la formation des communes : c'est elle qui crée, protège et surveille les corporations. Il n'est pas une institution sociale dont elle ne soit le précurseur, la fondatrice, le guide et le soutien permanent.

Étudiant les droits du seigneur, les redevances, le droit de la propriété; M. Louis Veuillot explique par une seule phrase la situation telle qu'elle était et telle qu'elle est encore: « A la place du seigneur, mettez l'Etat, dit-il, et voyez plusieurs époques de l'histoire moderne. » Hélas! nous subissons aujourd'hui, plus durement que les serfs, autrefois, la dîme, la corvée, les droits d'aubaine, d'épave, de succession, de formariage, etc. « Le fisc, dont nous sommes tous serfs, n'est pas si modéré, ni si accommodant. » Est-il nécessaire de développer ces deux aphorismes? Quel homme, regardant autour de soi, n'en aura la preuve dans les lois auxquelles il est soumis. A quelle époque la liberté personnelle fut-elle moindre qu'à la nôtre, où l'on ne peut naître, s'instruire, se marier, mourir, être enterré, vendre, acheter, trafiquer, étudier, enseigner, se divertir, combattre, vivre enfin, qu'avec la permission et sous le contrôle de l'État, seigneur absolument tyrannique ?

Qu'on me permette de citer cette belle page de M. Louis Veuillot sur le moyen âge[: « En quel temps viton la raison humaine plus belle, plus ardente et se disciplinantmieuxelle-même,aussipleine de toute vigueur, et aussi ornée de toute poésie ? Alors vraiment la théologie, science de Dieu et de l'homme et des rapports

entre l'homme et Dieu, la vraie science, fut cultivée et régna. Elle apparut universellement aimée, dans cette lumière sept fois plus brillante que celle du soleil annoncée h. ceux qui verraient les jours du Christ. L'âme inondée de rayons divins voyagea de ce monde dans le ciel et dans l'éternité, sondant tous les mystères, éperdue de toutes les splendeurs, jouissant de Dieu. Un pèlerin pouvait parcourir toute la terre d'Europe sans rencontrer un horizon désert de la croix, sans cesser d'entendre la voix de la prière qui retentissait des clochers. Partout des églises, des monastères, des écoles ; partout l'hospitalité, la charité, la lumière du Christ, et nul autre travail que celui des champs, de la lumière et de l'art. Un parfum d'encens s'élevait de la terre, un feu et une fleur de jeunesse animaient les entreprises et égayaient les labeurs. Il y avait des mondes à découvrir, mais le ciel de Dieu était découvert, on en savait le chemin, on y allait d'un pas généreux et joyeux, par une voie sûre. Le fatigant problème de l'origine, le formidable problème de la destinée, devenus inintelligibles à tant d'âmes n'existait pas. Dieu était là en permanence, pour ainsi dire visible et tangible. La redoutable sueur du travail haï n'empoisonnait pas les chemins de l'homme, le travail avait ses chansons comme la terre ses fleurs ; l'ouvrier, déposant l'outil, cher et honoré, reportait dans sa main un blé pur, dans son cœur la paix. Parce que les hommes connaissaient la paternité divine, il existait entre eux une fraternité. »

Comparez cette page sublime, où sont résumées toutes les grandeurs ettoutes les joies du moyen âge, aux cris de haine des sectaires! Comparez ce langage

noble, élevé, où vous trouverez la substance d'un livre entier, où de si magnifiques idées sont exprimées avec une concision di^ne do Sparte, avec une élégance de poète, aux déclamations fanfaronnes des gens qui détestent le moyen âge, parce que le moyen âge fut l'âge de la foil Rappelez-vous que ce sont les légistes qui démolirent l'édifice social élevé par l'esprit du moyen âge, et que les gens de loi, qui veulent asservir l'homme non seulement aux lois, mais encore à la passion qui les interprète et les applique, n'aiment ni le prêtre ni le soldat. Partez de cette idée, pour arriver à 89 qui fut fait par les gens de lois, en partie: à la Révolution française, qui fut le règne des rhéteurs ; aux troubles sociaux qui nous oppriment actuellement, et qui sont le triomphe des avocats : vous aurez alors le secret des rancunes de la gent libre penseuse et de l'école universitaire contre le moyen âge, et vous percevrez le mobile et le but qui inspira au feu procureur général Dupin son malencontreux réquisitoire contre le « maritagium. »

M. Louis Veuillot a résolu le problème en se jouant ; il a consulté tous les documents: il compare, lui aussi, aux prétendus serfs taillables et corvéables à merci, l'Irlande durant les trois derniers siècles, les ouvriers en Angleterre, les paysans en Russie, les nègres en Amérique; il ruine à jamais le préjugé des baronsbrigands, des gentilshommes illettrés, la superbe légende des grenouilles; il développe, en chrétien et en époux, les sentiments de l'Eglise sur le mariage, et rappelle de quelle pureté, de quelles garanties, de quelle grandeur elle a voulu l'environner; il prend les faits corpsàcorps, lesdiscule.les tourne ctles retourne

SOUS toutes leurs faces, les critique, et prouve qu'ils sont faux^ dès qu'ils sont favorables à la thèse de M. Dupin et des libres penseurs qui lui ont succ'édé.

Ce livre, parfait à tous les points de vue, et qui est absolument victorieux, aurait pu n'être pas écrit, si la bonne foi n'était bannie des neuf dixièmes de la terre. Quel homme de bonne foi, en effet, ne serait convaincu sans retour par ce simple raisonnement.

« Les Tarquin du moyen âge n'ont jamais rencontré une Lucrèce? Pas un n'a été frappé sur le seuil qu'il venait de souiller ! Pendant un nombre indéterminé d'années et de siècles, tout le monde s'est soumis, les pères et les frères comme les époux! Les magistrats n'ont rien dit, et on ne les a même pas invoqués ! Les rois — des rois que le monde anommés Charlemagne , Robert le Pieux, Philippe-Auguste , saint Louis — ont gardé le silence ! Enfin l'Église qui a laissé tant de monuments de son zèle pour les droits chrétiens des peuples ; l'Église, qui a protégé par tant de longs et célèbres combats l'intégrité du mariage ; l'Église elle-même n'a pas réclamé; et l'on va jusqu'à dire qu'elle a été complice ? »

La cause est entendue : il n'est plus permis de parler du moyen âge, sans avoirlulelivrede M.Louis Veuillût.

Quelqu'un de vous, chers lecteurs, connaît-il Ghignac, ville célèbre par les aventures de dame Lucile, femme de Gléante, qui joua vis-à-vis du sire deMar-

sailles, le rôle peu séant et ridicule de madame Putiphar? Ghignac, nous l'avons habité, vous et moi, et tous les gens qui ne sont pas Parisiens de Paris. C'est la ville de province telle que l'ont faite les fonctionnaires, la garnison, les femmes supérieures, les journalistes; Balzac l'a souvent décrite, et aussi M. Ghampfleury, mais moins bien. Sans employer cette foison de détails, cette minutie d'observations, cette recherche des infiniment petits, au physique et au moral, qui sont le propre de Balzac, M. Louis Veuillot peint avec un réalisme étonnant la vie de province : il délaisse le cadre, pour ne s'occuper que. du tableau. Le style de rHonnête femme semble dérobé à quelque maître du dix-septième siècle. Imaginez la marquise de Sévigné collaborant avec madame de la Fayette, ou plutôt avec Hamilton, pour composer un roman. G'est la même saveur d'observation prise sur le vif, la même allure preste et vive; c'est le tour spirituel, la verve gauloise de l'immortelle marquise. La trame estd'une simplesse que dédaigneraient nos romanciers : Lucile épouse Gléante par dépit de rester fille ; elle s'amourache de Valère et le veut conquérir; Valère, d'abord ému par l'amour de celle qu'il aima tant naguère, est sur le point de se laisser prendre à des feux mal éteints et trop tôt rallumés ; pour prix de ses bonnes grâces, Valère brigue la députation; mais ce personnage singulier, et qui n'est plus de notre temps, fait fi de la femme si hardie qui le poursuit de sa tendresse; il renonce à la fois aux honneurs et au déshonneur, dénoûment que n'apprécie guère le lecteur de romans, trop accoutumé à la conclusion contraire. Les marionnettes dont l'auteur fait mouvoir les fils

ne sont pas des êtres de convention; elles ont vécu; plusieurs vivent encore, quand ce ne serait que le brillant journaliste, que l'univers connaît fort bien, et qui est le héros du récit, n'en déplaise à dame Lucile et à M. de Marsailles. Je n'oserai dire qu'on voit partout les modèles qui ont servi pour Tavocat généra et le lieutenant général : magistrat et vieux sabre sont creusés de main de maître. M. Emile Zola a repris celui-ci, et l'a peint sur le vif dans la Curée, sous le nom de baron Gouraud. Celui qu'on démasque le plus volontiers, c'est Oronte, Oronte, membre de ce grand parti conservateur qui a pris pour devise : « C'est le moment de nous montrer, cachons-nous! » Oronte qui justifie le mot du journaliste, et l'aversion de tous les hommes d'action : « Je ne haïssais que les fripons : vous m'apprenez à faire peu de cas des honnêtes gens. » Mais Oronte est déjà loin : il n'écoute pas ; il ne veut pas qu'on le nomme ; il a honte d'être un rétrograde, honte de donner de bons conseils. Dieu nous en garde !

L'Honnête femme est un roman qui traite de Tamour, de la passion, voire de l'adultère. M. Louis Veuillot a le droit de prendre son bien où il le trouve ; que n'a t-il laissé ce droit en héritage à tous les romanciers catholiques!... Dans ce récit, qui s'adresse aux gens sensés, et que l'auteur eût rendu plus grave, s'il l'avait destiné aux gens frivoles, il observe et décrit la passion maîtresse du genre humain, aussi bien celle qui forme les Sapho et les Ninon, et qui inspire également AnacréonetPigault-Lebrun, Virgile et M.Emile Zola, celle qui n'écoute ni le devoir, ni la probité, ni la piété, ni l'honneur, que cet amour légitinie que

Dieu ne défend pas, que l'Eglise bénit avec une tendresse de mère, et qui n'affaiblit ni la force ni la vertu. « Dieu se sert, pour le bien, de ces instincts et de ces penchants dont on l'accuse lorsqu'il défend le mal; ainsi la fougue qui nous pousse aux ignominies peut, dans l'ordre de Dieu qui ne veut que perfectionner et relever sans cesse l'ordre de la nature, nous emporter dans le pur éther des grandes pensées, là où l'homme reconnaît, par la délicatesse de ses sentiments, par l'effusion et par la digne voix de son cœur, cette origine illustre dont il ne se souvient plus lorsqu'il s'abaisse. » L Honnête femme est donc un roman d'amour, étudié au point de vue chrétien; c'est, d'une part, lo honteux désir do Lucile, si malmenée par l'honnête Valère; c'est, d'autre part, la chaste affection de Valère pour Lucile jeune fille, et son mépris pour Lucile mariée. Il y a là toute l'histoire d'un cœur, avec ses faiblesses, ses chutes, ses relèvements, ses hésitations, ses défaillances, avec la victoire finale, que ce cœur n'aurait point remportée, sans les puissants auxiliaires qui viennent l'assister, la foi, la confession, la fierté chrétienne. De même la belle Lucile et son époux Gléante peu dévots, fort indifférents en matière de religion, se laissent choir tous les deux, l'une dans le gouffre du vice, l'autre dans l'abîme du ridicule.

Anotre avis, r/Towne^e/'emme est le type du roman chrétien. Encore un coup, ainsi que nous le disions àpropos de M. Barbey d'Aurevilly, le roman n'est pas fait seulement pour les petites filles, il doit être aux mains des catholiques une arme puissante, l'arme terrible qu'il est pour les écrivains anti-catholiques. Nous opposons à

leurs œuvres viriles, fortes, bourrées de faits et d'idées, composées avec un art extrême — avouons-le! — des berquinades langoureuses, écrites au hasard de la plume, par des femmes dont l'art est le moindre souci, ou par de pâles narrateurs qui se débattent dans les filets d'une pruderie bête, d'un sentimentalisme stupide, d'une religiosité qui n'a rien des attributs de la religion, ni la hauteur, ni la sublimité des doctrines, ni la tendre compassion, ni l'ampleur des pensées. Le catéchisme nous est un guide à travers les passions. Quoi! les catholiques, — éclairés par la foi, ayant pour base la science universelle, la théologie, et pour critérium l'enseignement de l'Église, — ne pourraient pas analyser le mal, et le montrer aux prises avec le bien?... Certes oui! mais qu'on les y encourage, et qu'on ne leur demande pas uniquement des fadeurs filandreuses à prodiguer dans les distributions de prix.

Ainsi l'on a souvent taxé d'immoralité ce beau roman de l'Honnête femme, et l'auteur lui-même a tenté de s'en excuser. Pourquoi? C'est une œuvre d'enthousiasme et de verdeur, d'observation juste : en est-elle moins catholique et même moins rigoriste? Sa lecture n'est-elle pas absolument saine? Quelles belles leçons y découvriront les coquettes, les libertins, les hâbleurs de toutes catégories ! On y voit une honnête indignation contre le vice, et si l'auteur s'y fait parfois indulgent, il n'a aucune des complaisances périlleuses que la critique a eu la hardiesse de lui reprocher. Cependant, comme il le dit lui-même, la couleur de ce roman serait aujourd'hui moins âpre ; mais l'auteur n'en corrigerait pas le dessin. « L'âge déclinant, dit-il avec

mélancolie, compatit aux erreurs et aux fautes que la jeunesse condamnait; une justice stricte ne lui paraît plus assez juste. » Au fond, M. Louis Veuillot a plaidé un procès et il l'a gagné. Il a prouvé que la vertu, secondée d'une ferme volonté, a facilement raison du vice. 11 a mis en scène l'adultère d'intention, et l'a flagellé aussi rudement que l'adultère de fait. Un seul défaut de V Honnête femme est un défaut capital : le type de Valère de Marsailles est trop beau pour être vrai : ce gentilhomme a des perfections si hautes que son créateur, pour le faire dignement finir, est obligé de l'envoyer à Rome, où ce diplomate devient prêtre. Il nous paraît qu'il faut dans le monde des chrétiens de cette trempe, et qu'il est cruel de nous dire : « Cet honnête homme se réfugie dans le sacerdoce, parce que le monde est indigne de le garder. » Il nousparaît aussi que les gentilshommes d'aujourd'hui ne sont pas taillés sur ce patron, et que l'inflexibilité de Marsailles le relègue au temps où ses pareils méprisaient les compromis et dédaignaient les capitulations de conscience. En résumé nous voudrions que ce portrait fût ressemblant, nous ne pouvons le croire tel, et nous regrettons que le peintre nous fasse entendre qu'il a fixé sur la toile son idéal.

Si maintenant vous désirez qu'on vous présente d'autres personnages plus humains, voici la comtesse de Sauveterre, qui est Caniac, s'il vous plaît! Ganiac de Périgord, et non de Limousin, ce qui ne laisse pas

19t MÉDAILLONS ET CAMÉES

d'éblouir, car les Caniac de Limousin ne sont que fils d'Abel, mais les Caniac de Périgord descendent d'Adam en primogéniture ; et qui sait même s'ils ne proviennent pas de quelque essai de premier homme, antérieur à Adam, que Moïse aura passé sous silence? Voici M. de Tourmagne, membre de l'Académie des inscriptions. « C'est une Société très considérée de savants hommes, qui s'occupent entre eux de lire ce qui fut écrit, en caractères effacés, dans une langue inconnue, sur les monuments détruits des peuples qui ont cessé d'être. )> Fine satire : M. Louis Veuillot n'a qu'une médiocre estime pour l'art héraldique et pour la science des choses mortes. Il est démocrate — à la bonne façon, — tout ainsi que Joseph de Maistre était aristocrate — de la belle manière. La comtesse et Tourmagne gravitent autour de Stéphanie Gorbin, nièce de la marquise d'Aubecourt, jeune fille charmante, ingénue, de caractère bien formé, que les épouseurs convoitent, et qui en fait confidence à sa chère Elise. La marquise ne sait plus qu'elle est née Corbin, elle est d'Aubecourt plus qu'aucun des d'Aubecourt qui aient vécu, « et j'admire, écrit Stéphanie, qu'elle me pardonne d'être fille de mon père. Aussi a-t-elle été lente à me le pardonner! » Stéphanie est une enfant charmante, qui a du cœur et de la tête. Au travers de tous les épouseurs, et même du sot vicomte de Sauveterre, pair de France, et rejeton des Caniac, elle choisit elle-même son fiancé : un pauvre cher garçon, qui l'a vue toute petite, dont elle a mangé le pain et qu'elle n'a jamais cessé d'aimer. La jeune fille, plus rusée qu'un vieux chanceher d'empire, plus habile qu'un diplomate h chevrons, déploie des prodiges

d'adresse pour mener à bien celte entreprise, aussi difficile que la solution de la question d'Orient : son mariage avec un simple roturier : Germain Darcet, homme de lettres, auteur d'un gros livre français, grec, latin, hébreu et égyptien, sur les Pharaons d'après les hiéroglyphes.

Et qui reconnaîtrait le fougueux polémiste, le rude jouteur qui soulève chaque jour le rocher de Sisyphe de l'article quotidien, dans l'auteur de ce roman délicieux : Corbin et d'Aubecourt ? Ce récit, gracieux et simple, qui n'a qu'une héroïne, qui se développe tout entier dans un salon, qui n'emprunte d'intérêt ni aux descriptions de paysages, ni aux analyses psychologiques, ni aux dissertations philosophiques ; ce récit, où l'héroïne a la charité de ne pas dire un mot de ses robes, où nul portrait physique ne rappelle les lis, les roses, l'ébène, le corail et l'ivoire, toutes matières qui servent si fort aux novices pour embellir leurs donzelles, ce récit est écrit avec la déhcatesse, le tact et l'esprit qu'on attribue parfois aux plumes féminines. Ce n'est qu'un long monologue, et l'on ne peut s'en détacher: cette histoire d'une âme candide, d'une jeune fille qui deviendra sûrement la femme forte de l'Evangile, est d'une suavité comparable aux plus délicates productions littéraires de ce genre.

M. Louis Veuillot a parfaitement réussi dans le but qu'il s'était proposé : démontrer que le roman n'est nullement antipathique aux règles strictes delà morale et du bonsens : queronpeutintéresser,émouvoirmême, sans aborderTétrange, sans outrer les sentiments, sans sortir delà vie commune et de ses devoirs, et rien qu'en faisant tout marcher par les seuls battements du cœur

le plus droit et le plus ingénu. L'on a beaucoup vanté les héroïnes de Balzac : Stéphanie Gorbin estplus douce qu'Ursule Mirouët, plus noblement passionnée que Modeste Mignon, plus pure qu'Eugénie Grandet, plus poétique qu'Eve Séchard : elle a de toutes la pureté, la noblesse, la sagesse, l'amabilité : elle a, de plus que toutes, une éducation chrétienne et surtout le sens chrétien. Les adversaires de M. Louis Veuillot ne voudraient point croire que c'est lui qui a tracé, de la même plume qui les fouaille, ces pages émues. Qu'ils les lisent, eux qui présentent par trop souvent cet ennemi généreux comme un cœur sec, un esprit aigri, un caractère mal fait. S'ils ne sont pas attendris, c'est que le scepticisme les a momifiés.

Cette pénétrante suavité de sensations, ce charme doux, ce langage coloré, cet esprit attique, cette fine satire à laquelle ne peut échapper le maître, même lorsqu'il badine, on les retrouvera à un égal degré dans ses Historiettes et fantaisies. Nous y revoyons aussi la bonne ville de Ghignac avec certaine lettre anonyme, où l'auteur (que nous soupçonnons fort être le journaliste de l'Honnête femme) prend congé de ses anciennes amours, Gette page serait traduite par Juvénal, si l'on permettait à Juvénal de remonter des enfers sur la terre ; il n'y a pas apparence que cette licence lui soit donnée. Mais qu'auront dit les Glorindes de Ghignac?

Quej'aime le joli pastiche du dix-septième siècle qui a pour ûVvqV Epouse imaginaire; c'est coquet, pimpant, comme une pastorale florianesque ; c'est d'un goût élevé, d'un aspect sérieux autant qu'une lettre à Philothée. Et quel style de bon aloi ! Si on ne

l'avait déjà dit, je répéterais que chez M. Louis Veuillot, le style c'est l'ascension... Il fait penser à l'ode magnifique de Longfellow dont chaque strophe est coupée par le mot Excehior. On peut ici rappeler le joli mot de Junius sur M. Paul de Saint-Victor : ce sont « de grandes et belles phrases, fièrement campées, poudrées, mouchetées, vêtues de brocart, de pourpre, d^étofFes lamées d'or, à traînes brodées. » La Journée d'un missionnaire, le Vol de Pâme, les Histoires de Théodore, sont de ces nouvelles que le sénateur Mérimée s'évertuait à écrire dans le sens absolument cofltraire : mais on y sent autre chose que le vain scepticisme, que l'égoïsme cruel de cet académicien desséché : on y vit, on y aime, on y croit à une vie meilleure, à une récompense, à une compensation des fadaises d'ici-bas.

Le conte spirituel que Au temps des Diligences ! Ni Topfer, ni Sterne n'ont rien fait où il y ait plus d'humour. Ce conte rappelle un peu le début du Draine de la jeunesse de Paul Féval, à ceci près que le héros est moins jeune. On me pardonnera de citer des noms et d'user d'une vieille figure de rhétorique appelée proprement « comparaison h. Mais il faut être intelligible, et ces noms que j'égrène, au-dessous de celui de M. Louis Veuillot seront pour quelques lecteurs des points de repère. Ce que c'est qu'un curé est un plaidoyer plein d'éloquence : le curé de M..., Edmond et Laurent ont-ils existé? Oui, si de telles vertus sont encore de ce monde.

La perle de ce volume, je veux dire le plus beau joyau de ce collier de perles, c'est la Chambre nuptiale. Qui lira sans pleurer les six pages écrites sous ce

titre? Ah! pourtant, qu'on laisse, aux cœurs jeunes l'illusion de croire que la chambre nuptialepeut ne pas devenir, au bout de quelques années, un mémorial de deuil écrit du doigt de la mort ! Qu'on nous laisse espérer que les voiles funèbres ne sont pas suspendus audessus du berceau de notre bonheur ; que, toujours, les enfants souriront en dormant dans leur couchette, que la joie ne désertera pas le foyer, que vieillissant ensemble, l'époux et l'épouse ne s'apercevrontjamais qu'ils sont devenus vieux... Mais si l'on osait risquer une allusion discrète, on s'inclinerait en passant devant les trois tombes qui ont inspiré de si beaux vej's à l'auteur de la Chambre nuptiale ; et vénérant une douleur que ni le temps, ni l'enivrement du combat, ni la prière n'ont pu étouffer, on reconnaîtrait dans ce récit où vibre une tristesse résignée, le souvenir d'un bonheur perdu et de joies disparues...

Quelle flamme dans cette description de l'amour : « L'amour se leva dans mon cœur comme ces aurores qui promettent des jours merveilleux. 11 me remplissaitd'une force, d'unejoie et d'une admiration infinies. .]'aimaistout,je possédais tout, j'appartenais à tout. Le seul objet qui était tout pour moi dans le monde, [répandait sur l'universalité des choses mon amour et sa beauté. Je crus que la vie était ce doux vallon, baigné des lueurs du matin, où la jeunesse enchantée se promène entourée d'espérances. La fleur s'entr'ouvre, l'oiseau chante, chaque brin d'herbe a sa perle de rosée, chaque bonheur a ses larmes. Je me donnais et je m'abandonnais, je ne savais faire que des rêves heureux. » Ou je me trompe fort, ou M. Louis Veuillot devait avoir une afl'ection particulière

pour les Historiettes et fantaisies. A chaque page on respire le parfum d'un souvenir, doux ou amer : chaque récit amène une découverte inattendue. Qu'il a dû aimer et souffrir, celui qui a semé ainsi tous les trésors de son cœur, prodigue d'affection, d'amitié, de dévouement, d'enthousiasme et de croyance ! Qu'il a aimé le spectacle de la nature, les belles soirées d'automne, les jours d'été, à la chaude lumière, les fraîches matinées du printemps ! Et cet amour des arbres, de la verdure, des prairies, des fleurs, de l'eau encadrée de gazon, des rivières bruissant sur les cailloux, nulle part il ne le ressentait plus au vif que dans ces interminables rues sombres de la grande ville, où le fisc mesure le soleil et la lumière, où les émanations du bitume remplacent les senteurs embaumées du sapin et du sureau. La destinée oblige tout homme au sacrifice !

C'est dans Çà est là que se trahit le véritable tempérament de M. Louis Veuillot. De rapides croquis, des esquisses lestement dessinées, des notes empruntées à dix carnets de voyage, ont fourni la matière de ces deux gros volumes, divisés en chapitres dont chacun eût donné un beau roman. Ce sont des courses à travers champs, de ces courses où l'on cause de mille choses qui plaisent, d'un rien et de la philosophie, du passé et du présent, un peu des hommes, dont on médit, et beaucoup de Dieu, que

l'on défend contre les philistins. La forme, et l'auteur est le premier à l'avouer, sent l'occasion et la distraction : elle tient du souvenir et du rêve, de la causerie et du chant. Mais à quoi bon composer un livre ? demande-t-il : les livres aussi s'en vont. Non pas, ce livre-ci restera. Si la plume de l'écrivain a la bride sur le cou, elle ne s'en va jamais vaguer dans les domaines de l'absurde. « Je n'aime la fantaisie ni dans la conduite ni dans l'art. Je me tiens au réel, et j'y cherche toujours quelque moralité. C'est le devoir suprême de l'écrivain. L'art pour l'art n'est point de Tart. » Et plus loin, il ajoute : « Nous ne sommes plus au temps du franc rire, et je n'ai plus l'âge des gais propos. J'ai passé par beaucoup de chemins, j'ai vu beaucoup d'hommes, je connais le temps où je vis. Nos pères savaient rire jusque sous les cheveux blancs, jusque dans les alarmes publiques. La société était solide ; au milieu des plus violentes tempêtes, elle gardait ses ancres et sa boussole. Nous autres nous avons pris dans le sein de nos mères un fonds d'inquiétude qui se développe vite, et nous vivons divisés entre nous, sur un vaisseau qui sombre. Jeunesse dolente, maturité chagrine. »

Ce fragment est comme la synthèse des pages splendides qui servent d'introduction à l'un des livres les plus dangereux de ce temps-ci, les Confessions d'un enfant du siècle. Mais Alfred de Musset avait bu jusqu'à la lie la coupe du désenchantement, et peut-être dans les orages de sa vie, — tourmentée par le vice et par le doute, deux démons rongeurs, plus venimeux que la vipère, — trouvait-il quelque prétexte à maudire le temps où sa mère l'avait conçu, le temps où il se

précipitait éperdumcnt dans le mal, accusant de sa corruption précoce une société pourrie.

M. Louis Veuillot n'eut pas les mêmes raisons pour s'attrister en jetant un regard sur son existence passée. Que la gravité vienne avec l'âge, c'est la loi; mais que l'âge mûr désapprenne le rire, et que la vieillesse soupire, c'est le lot de ceux qui ont mal usé des dons divins, non de ceux qui les ont glorifiés en les vouante servir Dieu I... Heureusement le livre, ainsi qu'il arrive souvent, fait mentir la préface : le sourire et la bonne humeur l'illuminent, et dès le début on se sent dans le calme plaisir d'une âme tranquille et d'un cœur joyeux.

Le Mariage de Sylvestre est un souvenir. Je ne sais rien de plus charmant que cette histoire, dictée parla Muse de la famille, inspirée par les sentiments les plus chers à l'âme et au cœur. La question du mariage, qui effarouche tant de pruderies, est traitée parle conteur avec un grand tact, élayé d'une grande franchise : « Quel est le plus dur et le plus dangereux, ou de regretter d'être marié, ou de regretter de ne l'être pas? » Sylvestre fut quelque peu tenté de résoudre le problème : au préalable, il s'en alla consulter le bon Dieu, et voici comment, dès lors, il considéra le mariage, cet état plein de solennels mystères et de glorieux devoirs : « Il vit une créature à l'image de Dieu spécialement placée sous sa garde, à lui chétif individu qui n'avait eu jusqu'à présent que lui-même à conduire; il vit des enfants, des âmes immortelles, qui allaient naître en quelque sorte de lui, qu'il aimerait, qu'il serait chargé de former, qui deviendraient peut-être de grands instruments de la miséricorde

céleste. » D'où il s'ensuivit que Sylvestre se maria.

Chacun des « Livres » dont est formé Çà et là sert ainsi de prétexte à la discussion d'un point de doctrine. A Dieu ne plaise que j'aie la présomption de tout analyser ! Gomment refaire après M. Louis Veuillot, les descriptions des paysages qu'il admire? Il n'est pas de l'école naturaliste, et il voit bien la nature; illa montre aussi belle qu'elle est, abrupte parfois et parfois coquette, avec le jour et la lumière baignant arbres et fleurs. Il n'en fait pas le savant chaos de pétales et d'ombelles, de troncs rugueux et de cimes touffues, qu'en font les plus exagérés des paysagistes. De même ilobserveles types qu'il rencontre : vous connaissez tous le sieur Oscar, de l'Etude de bourgeois; vous avez pris gîte à l'auberge du Hareng couronné; vous avez maugréé à Genève devant la statue de Rousseau, citoyen de Genève, le cuistre le plus déplaisant qu'ait produit Genève..., qui produit tant de cuistres. Quelles délicieuses chroniques que Dans la montagne, En chasse, la Plage, Contes et Paysages bretons, la Campagne, la Musique et la mer!

Tout un « Livre » est consacré à la noblesse, à la vraie; M. Louis Veuillot parle des nobles avec quelque hauteur. Ce chapitre commence par un merveilleux portrait du missionnaire catholique; je voudrais le citer ici en entier; ces pages ont été écrites en pleurant, et qui les lirait sans verser des larmes d'orgueil, des larmes de repentir? Le souffle de la foi les anime, uni au souffle du patriotisme. On est ému en entendant M. Veuillot parler de la noble France, et des nobles armoiries de France, la noble fleur qui croît sans travail et ne ramasse point de profits : Li'lia non labo'

rant neque nent ! . . . Mais on a honte de relire ce chapitre : il y faudrait aujourd'hui un correctif.

Une des curiosités de Çà et là, c'est le chapitre Confession littéraire, dans le livre Vues prises du cloître. M. Louis Vcuillot y dévoile ses antipathies et ses sympathies littéraires. Il juge, absout ou condamne, d'un trait de plume; il est très net et très clair et ne s'excuse point de parler franc, en quoi il a raison. Enumérons quelques-unes de ses sentences : voilà un travail proû table !

— Gil Blas est un mauvais livre, plein de misanthropie, avec du venin contre la religion; c'est un livre mal fait, parce que rien n'est plus faux qu'un tableau de la vie humaine où ne paraît pas un homme de bien. — Dans Corneille, ce qu'il y a de plus beau, c'est Polyeucle et ensuite /e Cirf et ensuite Ci'nna. — Ce n'est pas Athalie, qui est le chef-d'œuvre de Racine, c'est Phèdre : en voici la raison : celle-ci n'est pas plus Grecque que Joad n'est Hébreu; mais on peut arranger les Grecs comme on veut, et il faut laisser les Hébreux comme ils sont. — Shakespeare est grossier, La Fontaine est Gaulois. — M. Veuillot n'aime point Molière : il déteste madame Sand, « hiérophante ambigu des mystères démocratiques, » et madame de Sévigné est une de ses meilleures amies. — 11 n'aime guère Saint-Simon, le duc des Mémoires, qui, s'il est honnête homme. Test malhonnêtement ; c'est un duc enragé, envieux, hargneux, ingénieux à tout gâter. S'il n'a un homme sous la dent, il n'est capable de rien. — La Rochefoucauld est un précieux peu sincère, et les trois quarts de ses fameuses Maximes sont des pauvretés qui ne valent que par le tour. — La

Bruyère est un vieux garçon mécontent des femmes, un littérateur mécontent delà société. Le volume des Caractères devient pesant dès le milieu. — Rabelais étonne. Par quel jeu de la nature ou quel secret de l'art un pourceau peut-il avoir tant d'élégance et d'esprit? u Pendant un temps je le lus avec plaisir; j'étais surtout content de lui, quand je n'étais pas content de moi. » — Montaigne n'est pas davantage admiré : petit diplomate, petit militaire, très petit maire de Bordeaux; grand raisonneur toujours. — Ne parlons pas des encyclopédistes, et venons à Voltaire. Il est parfaitement dévisagé. Voltaire a certainement une jolie prose, très propre à ce qu'il en voulait faire et à ce qu'il en a fait. Voltaire est infiniment méprisable : vieux satyre cynique, il n'a pleinement l'admiration que des sots, pleinement l'estime que des drôles. Voltaire a fait le métier .non seulement le plus vil, mais encore le plus sot. Sa prose est d'ailleurs jolie. — Alfred de Musset et Victor Hugo sont des artisteSj avec la marque et le malheur du temps. Ils étaient nés pour la grande poésie; l'un est sans suite, l'autre est sans goût. L'un a méprisé son génie, l'autre en est follement idolâtre. — Ni la piété, ni Timpiété de l'âge prochain ne voudront de Lamartine. U avait de beaux dons. Que de richesses pour ne faire qu'un bruit stérile ! — Chateaubriand est l'homme de la prose, l'homme de la phrase, dont tout le cœur et tout l'esprit sont dans son encrier; Atala est ridicule; Retié odieux, le Génie du Chrislianisme manque de foi; les écrits politiques manquent de sincérité ; les Martyrs sont un livre faux de pensée, de couleur, de stylCj d'une langue trop maniérée, et qui fatigue par le soin et par la recherche.

LOUIS VliUILLOT -205

Tels sont les jugements de M. Louis Veuillot, et si crûment qu'ils soient exprimés, on est obligé d'en reconnaître la justesse. Il espère que l'avenir est aux écrivains catholiques, entièrement soumis et obéissants; l'obéissance ne demande rien de trop à la fierté humaine, s'écrie-t-il. La foi catholique n'est pas une loi d'asservissement. Précisément parce qu'elle enchaîne la passion, la foi affranchit l'esprit. Quelle raison, dit l'évêque de Tulle, se trouve à l'étroit dans la Somme de saint Thomas ?

L'obéissance ne pèse pas à l'esprit de M. Louis Veuillot, non plus que la foi à son cœur. Il en a donné la preuve dans ce livre prodigieux, digne des apologistes des premiers siècles, le Parfum de Rome, qui semble être l'œuvre d'un Tertullien. « Mais c'est un Tertullien que l'orgueil ne précipitera pas dans l'erreur et qui saura toujours rester à genoux devantl'infaillibilité toujours écoutée, toujours respectée, toujours aimée. »

La loi que je me suis imposée de n'appeler à mon aide aucun des critiques de M. Louis Veuillot m'obliget-elle à ce point que je n'y puisse déroger une fois? Je ne le pense pas. Qu'on me permette de citer quelques lignes de M. Léon Gautier: « Dans le Parfum de Rome, quelle variété de tons, quelle fécondité, quelle abondance 1 Voici une page grave, majestueuse, qui respire la simplicité du grand siècle oîi l'on sent l'influence vive de Bourdaloue et de Bossuet; et au verso

voici une autre page, qui aurait presque scandalisé Versailles, qui est jeune, plaisante, mordante, j'allais dire gauloise, si ce mot n'était pas l'objet de tant de malentendus. Gomme tous les livres sincèrement originaux, le Parfum de Rome ne plaira pas à tout le monde. Les délicats savoureront certaines pages; ils se voileront les yeux devant certaines autres. Au cri d'admiration succédera parfois un cri tout contraire. Mais c'est cela même qui prouve la prodigieuse variété de ce livre étonnant. »

C'est peut-être dans le Parfum de Rome qu'apparaît le plus, avecses qualités et ses défauts, le tempérament artistique de M. Louis Veuillot. Tout à tour poète et réaliste, satirique et gracieux, plein de lyrisme et plein de fougue, polémiste et descriptif, il y émet toutes ses idées sur l'art, la philosophie, l'histoire de la littérature.

C'est l'œuvre d'un artiste, lorsqu'il décrit les merveilles de Rome chrétienne, les chefs-d'œuvre des Raphaël, des Michel-Ange, des Bramante, de cette pléiade infinie de peintres, de sculpteurs et d'architectes, formée, soutenue, protégée, agrandie par la Papauté depuis la Renaissance de l'art; lorsqu'il nous conduit au Vatican, à Saint-Pierre, dans les Basiliques , aux débris monumentaux de la civilisation païenne.

C'est Tœuvre d'un poète, lorsqu'il chante les gloires de Rome chrétienne, les suaves légendes des Vierges romaines, les grandeurs du Pape persécuté, la fleur du Colysée, lorsqu'il traduit du Pontifical, ce livre incomparable, les paroles sacrées de cette liturgie dont il dit: « Je voudrais dérober un accent à cette poésie de la

liturgie, plus parfaite encore que la poésie des livres saints; car l'Église du Christ a absorbé et accompli la poésie de la Synagogue, comme la loi du Christ a accompli et absorbé la loi de Jéhovah. »

C'est l'œuvre d'un philosophe lorsqu'il traite les questions les plus hardies et les plus ardues qui soient posées à l'esprit humain : l'avenir de la Papauté, les droits de l'homme et les droits de Dieu, le Pape et le monde, le patriotisme sacerdotal.

C'est l'œuvre d'un politique, dès qu'il envisage la situation faite à l'Église par la prétendue unité italienne, dès qu'il scrute les vains efforts de la diplomatie, dès qu'il discute les préjugés et les parti-pris de ceux que M. Louis Veuillot appelle dédaigneusement les Bourgeois.

C'est l'œuvre d'un journaliste, par la création du t^•pe de Coquelet, le doucereux, le riant, le séduisant Coquelet, appâté par M. Havin, bulozien, sectaire du Siècle, englué de YOpinion nationale, espèce de Prud'homme libre penseur, d'autant plus bête qu'il est plus instruit, d'autant plus sot qu'il hante les sages, ignorant malgré la science, païen malgré la pudeur, contempteur de tout ce qu'il ne comprend pas, et même de sa personne qu'il offre en holocauste aux billevesées de son parti. 0 l'immortel Coquelet !

Le Parfum de Rome est encore l'œuvre d'un historien : aucun savant ne fait mieux concevoir, en peu de mots, le caractère de Néron ; aucun n'explique mieux la lutte grandiose de Grégoire VII contre les Césars allemands. La mosaïque du Triclinium inspire à M. Veuillot des idées qui suffiraient à bâtir un

livre, et quaudil faudra ravir le monde par un portrait vrai, pur, parfait de celui que la postérité nommera Pie IX le Grand, si mieux elle ne l'appelle saint Pie IX, c'est dans le Parfum de Rome qu'on Tira chercher.

Voulez-vous maintenant retrouver l'observateur piquant, le conteur plein d'humour, le polémiste intraitable, le paysagiste exquis? Suivez M. Louis Veuillot à Tivoli, à Subiaco, sur la voie Appia, à l'osteria de Porta Maggiore, chez la bourgeoisie romaine, à l'Académie de France, à la villa Pamphili, partout où est la vie romaine, et faites connaissance avec fra Gaudenzio, un sosie de Al. Veuillot, déguisé en capucin. Lisez et relisez les chapitres de ce livre si vivant, si fier, si énergique, si doux, si vaste et si complet. Vous y trouverez, ainsi que l'affirme M. Léon Gautier, que décidément je prends plaisir à piller, « une merveilleuse variété, une indignation qui communique à tous ses lecteurs une honnêteté vigoureusement contrefaite, un style oii sont harmonieusement condensées et fondues les sévérités classiques du dix-septième siècle et les énergies romantiques de notre temps, une rigaeur très dure à l'erreur, mais qui s'adoucit et se change en miséricorde à l'égard des hommes aveugles ou méchants, une pureté singulière du sens catholique, une constante élévation, un lyrisme constant et dont l'excès même n'est pas sans fatigue pour le lecteur, quelques réalismes qui se sont glissés dans ce beau style et qu'on en bannira facilement, une science réelle de l'art et de la littérature catholiques, une audace admirable dans l'e.xposition d'idées nouvelles, et d'autres qualités que nous aurions

voulu analyser avec plus de patience. Mais il nous semble qu'un seul mot suffirait pour donner du Parfum de Rome une idée complète aux intelligences catholiques. Si ce livre pouvait parler, il dirait : Je suis l'œuvre d'un grand amour!

Qu'on veuille bien le remarquer, nous n'avons point parlé de cet ineffable amour de M. Louis Veuillotpour l'Église, c'est-à-dire pour Rome. Ne serait-ce point faire injure à sa mémoire, que d'affirmer l'immensité de son amour et de son dévouement pour cette Église catholique, apostolique et romaine, dont il eût été, aux temps belliqueux de Jules II, le condottiere par l'épée, dont il fut, en ce temps où l'on verse l'encre plus volontiers que le sang, le défenseur par la plume ! Et ce n'est pas une raillerie. M. Louis Veuillot était de ceux qui se servent de l'arme de leur époque : une épée n'est qu'un argument brutal ; une plume fut, on le sait, plus puissante aux mains de cet athlète, et cela ne veut point dire qu'il n'eut pas aimé l'Église du Christ usque ad effusionem sanguinis. Mais pourquoi en parler? Il aurait fait, lui, le général, ce que tous ses soldats eussent été disposés à faire, et peut-être eût-il estimé, comme nous l'estimons, que mourir à Gastelûdardo ouàMentana est moins glorieux et plus facile que d'endurer la persécution du mépris que ce siècle inflige aux champions des Clefs de Saint- Pierre ! Oui sans doute, M. Louis Veuillot aima d'un amour sans pareil l'Église de Rome : l'Église, centre de toute unité, modèle de toute grandeur, clef de voûte de l'édifice social; Rome dont la terre est imbibée du sang des martyrs, et qui est la capitale de la chrétienté, la reine du monde I

Mettez auprès du Parfum de Rome ce livre violent et cruel qui par une antithèse goguenarde s'est appelé les Odeurs de Paj^isf Placez aux côtés desPorporatt, resplendissants dans leur pourpre, les satrapes du boulevard! Quelle pitoyable comparaison! Nous connaissons tousÉliacin Lupus et Bétinet,TigrucheetTibulle Mouton et Polydore (des Annonces). C'est tout ce que Paris a pu donner.

Mais ne nous sommes-nous point interdit de parler du polémiste? C'est pour ce motif que nous passerons sous silence le chef-d'œuvre de M. Louis Veuille t, ks Libres penseurs. Ce beau livre ne peut être examiné qu'avec les dernières publications del'auteur, Borne pendant le concile, Paris pendant les deux Sièges, et avec les nombreux volumes où sont réunis les œuvres de son existence de journaliste. Il y avait là les éléments d'une nouvelle étude, qui compléterait celleci et permettrait de juger la figure littéraire que nous avons voulu esquisser dans tout l'éclat qui lui est propre, mais c'est uniquement le littérateur que nous avons prétendu juger en Louis Veuillot, et d'autres, s'ils en ont le goût, discuteront ses convictions religieuses et son action dans les affaires politiques du temps.

CAM.ÉES

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