‹ Médaillons et caméesChapitre 16 sur 24 · EMILE ZOLA · texte numérisé non relu

EMILE ZOLA

A Monsieur Emile Zola.

Je n'appartiens pas, Monsieur, au groupe des romanciers que vous avez naguère si cruellement fustigés ; vous ne me connaissez pas, et je ne connais de vous que vos livres : enfin nous ne suivons pas les mêmes chemins; je n'ai donc aucune rancune personnelle contre vous, je ne puis ni vous envier, ni vous haïr, et voilà pourquoi — si vous le permettez — et surtout si vous ne le permettez pas — je vais vous dire quelques vérités, de celles qui, justement, ne sont pas bonnes à dire.

1. Ces trois lettres parurent, il y a quelques années dans le Paris-Journal, sous la signature Vindex. Je n'ai pas besoin de dire que le temps, les circonstances, une étude plus approfondie et moins passionnée ont modifié des opinions littéraires que j'exprimais en toute sincérité.

Il ne me convient aucunement d'entrer dans votre querelle : ce me serait une maladresse. Débrouillezvous avec M. Ghampfleury et avec M. Léon Cladel, avec M, Malot et M. Claretie. Vous vous êtes fait passer la rhubarbe, et vous n'avez point passé le séné ' : c'est un tour de collégien, très habile peut-être, mais qui ne réussit qu'une fois. Vous saviez votre pièce de l'Ambigu, Y Assommoir, condamnée d'avance, et vous avez risqué le paquet; on pourra dire maintenant, si vous ne réussissez pas, que votre franchise vous a fait des ennemis, lesquels vous ont rendu coups de sifflet pour égratignures. Mais le dira-t-on? Et qui le croira?

Une voix s'est élevée dans la presse pour vous soutenir, après le grand cri de haro poussé contre vous, après même la très spirituelle et très méchante boutade qui vous montrait rival heureux de Gambetta, glorieux usurpateur du fauteuil de Molière, et composant à vous seul l'Académie française. On aurait pu dire : « En voilà un qui a de l'esprit comme quarante ! » Cette voix est celle d'un « réfractaire. » C'est le titre qu'il se donne. Vous savez son nom, et moi aussi, et je vous assure que le suffrage de cet « absent » n'est pas flatteur.

Je n'entends pas me mêler de ces petites affaires, ni servir les colères de quelques-uns de vos confrères. Arrangez cela comme vous pourrez, si vous le pouvez : fouillez les gros livres de caisse des éditeurs pour compter les éditions et les exemplaires ; établis-

1. M. Zola venait, tout récemment, de publier dans un journal russe, un article qui fit grand tapage, sur les romanciers français contemporains.

sez des calculs, des chiffres, ayez des renseignements par mille petits moyens. Tout cela ne me regarde pas, et, pour ma part, j'en ris volontiers.

Mais ne vous donnez pas davantage, Monsieur, le ridicule de vous poser en chef d'école : vous n'en avez pas l'étoffe. De ce que vous avez publié huit volumes sur les faits et gestes de la famille Rougon Macquart — dont le vrai domicile ne devait pas être situé fort join de l'étang de Berre, — un volume de comédies sans queue ni tête, plus les Contes à Ninon, il ne s'ensuit pas que vous soyez un homme de génie, Balzac, dont vous parlez avec trop d'irrévérence, et à qui vous faites l'injure de le comparer à vous, Zola, Balzac avait fait la Comédie Humaine, que son immense orgueil n'atteignait pas aux proportions de votre étrange vanité.

Vous êtes, Monsieur, un romancier très ingénieux, un écrivain bien doué, un littérateur sachant ce qu'il faut pour faire de la littérature. Votre œuvre est personnelle, originale, curieuse. On vous lit sans plaisir, mais avec une avidité perverse : vous empoignez les étudiants, vous faites rêver les jeunes têtes, vous charmez ces messieurs de la république, parce que vous attaquez l'Empire et suivez les traditions historiques du bonhomme Hugo, — le bonhomme de Y Histoire d'un Crime, — car, pour le poète, je l'appellerais le divin Hugo.

Voilà donc vos mérites, et si vous étiez modeste ils vous suffiraient, car vous avez fait bien du chemin, depuis le temps, si rapproché de nous, où vous vendiez des livres, au lieu d'en écrire. ^

Mais vous n'êtes, Monsieur, ni un philosophe, ni

un moraliste, ni même un observateur consciencieux, Que n'ai-je une Revue à moi ouverte! J'y voudrais démontrer, en trente pages, que pas un de vos types n'est réel! pas un qui ne soit faux!

Vous ne connaissez pas la cour impériale, et vous la décrivez ; vous avez imaginé une honteuse société, dans la Curée, et vous avez fait rire à vos dépens avec vos HofTner, et vos Sternich, et votre Renée la détraquée ; le Ventre de Paris n'est qu'une orgie de mots, une épopée qui n'a eu d'autres succès que d'éveiller l'appétit de Charles Monselet ; dans la Faute de Vahhô Mouret, dans la Conquête de Plassans, vous avez voulu analyser des types de prêtres, et peindre la vie cléricale : vous êtes tombé à plat : vous ne savez rien du prêtre, ni de sa vie, ni de la physiologie qui lui est particulière, ni de ses habitudes, ni de son caractère, ni des conditions spéciales dans lesquelles se meut son existence, morale et physique ; vous avez prétendu nous faire connaître le monde ofiiciel, les secrets administratifs, les intrigues politiques, dans son Sort Excellence Eugène Bougon (pourquoi ce grossier trompe-l'œil, qui fait penser à M. Eugène Rou...?); vous n'avez point réussi ; VAssoinmoir calomnie les ouvriers parisiens, parmi lesquels il y a moins de Coupeau, ne vous déplaise! — Enfin vous ne savez rien de l'amour maternel, et vous gâtez ce sublime sentiment dans votre Page d Amour, fade anecdote où rien n'est réel, où presque rien n'est possible.

Et c'est précisément vous. Monsieur, qui reproche^ aux autres de ne pas créer des personnages vivants. Sachez donc une fois pour toutes que vos marionnettes ne vivent pas, n'ont jamais vécu, et ne sont d'aucun

monde; pas plus frère Archangias que Marthe Mouret; pas plus Clorinde que Renée; pas plus le petit Sylvère que dame Hélène Grandjean et son petit monstre de fille. Tous ces gens-là, tous les vôtres sont des Romains de la décadence ; des Français nés, élevés, grandis, au milieu d'une société qui n'existe pas.

Cette société, qui est la vôtre, et que vous avez composée assez maladroitement,'si on la compare à celle que Balzac avait imaginée, est essentiellement païenne, ou plutôt athée : elle n'a plus de foi, plus de sentiments, plus d'espoirs. Elle ne croit ni à Dieu ni au diable : elle est, enfin, telle que serait une société subitement éclose, avec tous les vices de notre civihsation, mais en dehors du christianisme.

En un mot, l'idée chrétienne est morte pour vous et pour les vôtres ; vous ne l'attaquez pas, vous la dédaignez : vous la traitez comme le savant M. Littré, qui en sait moins en ceci qu'un gamin de sept ans, eut l'audace de traiter Dieu :

On lui reprochait d'être athée.

— « Moi! exclama-t-il paisiblement. Je ne dis pas que je croie ou ne croie pas en Dieu : Dieu est une hypothèse; je ne m'occupe pas d'une hypothèse. »

Les hommes et les femmes que vous mettez dans vos tableaux n'ont en conséquence que la vie factice des poupées à ressorts.

Vos tableaux mêmes, vos splendeurs du Paradou; vos truculentes descriptions de la Halle, vos paysages, vos intérieurs, tout cela n'est point fait d'après nature, excepté pourtant dans Y Assommoir. Vous parlez du luxe de Saccard comme quelqu'un qui n'entend rien

au luxe, et je vous conseille de relire dans Edgar Poe la Philosophie de l ameublement . Passe pour ces vétilles ! On peut vous pardonner tout !

Mais vous, chef d'école, apôtre du style, ciseleur de la phrase; vous qui parlez du jargon d'autrui, du procédé, des ficelles du métier, êtes-vous donc indemne? N'est-ce pas vous qui avez inventé \& grand bleuissement traînant à terre? Je défie le plus habile philologue de découvrir le sens grammatical de la moitié des phrases du Ventre de Paris, ce modèle parfait du plus pur galimatias.

Vous avez un style qui n'est point romantique, point classique, et ne participe ni de l'un, ni de l'autre. Vous avez cherché des effets dans l'accouplement bizarre de certains mots. Vous abusez de l'adverbe, du participe présent ; vous forgez des mots auprès desquels le « ruisselant d'inouïsme « de Gautier est une chose académique.

Savez-vous ce que vous êtes ? Pas un descriptif, mais un fabricant de descriptions ; vos romans ne sont que des prétextes à descriptions ; le dialogue est sacrifié^ l'analyse est rapide ; vous bâtissez un pantin et le lancez dans l'action : s'il est sanguin, il a des cheveux noirs; s'il est lymphatique, il a une barbe blonde, la barbe d'or du forgeron Goujet.

En un mot comme en dix, vous êtes un homme à système, et votre système, c'est le naturalisme.

La première fois que l'on me parla du naturalisme, je le confondis avec le réalisme. C'était chez un charmant poète qui vous aime beaucoup : un autre poète, tout jeune, et dont vous n'avez pas encore dit du mal, me fit une leçon de deux heures sur la littérature

DE GUEULOiu. Encore un système, préconisé par un des romanciers que vous n'avez pas écorchés jusqu'au vif. J'appris alors ce que vous entendez par naturalisme, et je me mis à rire, parce qu'une idée se présenta soudain à mon esprit. Cette idée était celle-ci :

Je me rappelai certain tableau de Paul Potter, représentant des vaches dans un pré : une de ces vaches, tournant le... dos au spectateur, laisse tomber sur le gazon verdoyant... ce... cette... vous savez bien... Je parlai tout haut de cette peinture.

— Hé ! me dit-on, oui, Paul Potter est un peintre naturaliste.

Et quelqu'un récita aussitôt une fable naturaliste du poète Lachambeaudie, celle qui a pour épigraphe ces vers célèbres :

Elle était de ce monde où les plus belles choses

Ont le pire destin, Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin.

Tout au fond de votre Provence, il est. Monsieur, une petite ville blanche, sans arbre ni verdure, et sans ombre, étalée sur la plage ensoleillée où sèchent des pyramides de sel, d'un grand lac bleu, aux eaux lourdes, serti de dunes grises, qui le séparent de la mer, d'un côté ; de l'autre, des plaines, des garrigues et de la Crau. J'y vécus un jour, et je m'en souviens, parce qu'on m'y parla de vous. En ce temps-là, vous n'étiez qu'un petit journaliste, connu seulement du boulevard, et tout récemment échappé de 1' esclavage où vous tenait un grand libraire. Vous n'aviez rien

inventé : vous ne pensiez pas au naturalisme, et vos Contes à Ninon, bluettes charmantes, ne trahissaient point que vous fussiez matérialiste et athée.

Nous voici bien éloignés de ce bon temps où nous étions si malheureux ! — comme disait Sophie Arnould.

Il faut avouer. Monsieur, que vous êtes impardonnable de ne pas croire aux fées. Vous leur devez tout ! Il en vint un demi-cent autour de votre berceau, et j'aurais tout un conte à écrire sur les dons qu'elles vous octroyèrent. Mais il se trouva que la méchante fée vint aussi, bien qu'elle n'eût pas été invitée. Elle vous dit simplement : « Tu seras vaniteux, et tu auras la vanité de ta vanité. » Je regrette vivement, croyez-le, de ne pouvoir traduire ce discours en langage naturaliste.

Encore que tout le monde le dise, et qu'il y ait chance pour que cette affirmation du plus grand nombre soit fausse, on doit reconnaître que vous avez du talent, non pas un talent spontané, développé lentement et mûri, mais un talent fait d'études et de procédé. Votre procédé, c'est de matérialiser les idées, de donner un corps à l'impalpable. Il est tout entier dans votre symphonie des fromages, où vous appliquez aux odeurs la gamme de la mélodie. Il est dans cette expression du Ventre de Paris : « un grand bleuissement traînant à terre ! «Vous cherchez reir/>re5sivi'té. ''BdiVheY d'Aurevilly l'a trouvée avant vous, lorsqu'il nous montre un débauché suivant une femme — « chiennement ! »

Je ne veux pas faire le procès de votre méthode, ou de votre style, ou de votre manière d'écrire. Il me

plaît que vous ayez trouvé un moyen nouveau de traduire la pensée. Mais j'ai le projet d'étudier avec vous ce que vous nommez l'évolution naturaliste, et puisque nous n'aimons la politique ni l'un ni l'autre, faisons de la réaction littéraire, chacun dans notre coin: nous aurons des lecteurs, aussi fatigués de parlementarisme que nous, quand ce ne serait que les fonctionnaires mis à la retraite par vos amis d'hier, que vous tancez vertement aujourd'hui.

J'avais l'honneur d'écrire, l'autre jour, à mademoiselle Sarah Bernhardt qu'elle est l'Alcibiade de ce temps- ci, — Alcibiade- femme... Je vous demande pardon, je n'avais pas pensé à vous ! Et quel Alcibiade vous êtes ! Ce n'est pas la queue de votre chien que vous coupez: un chien ne vous suffit pas, il vous en faut une meute. Vous avez fait YAssominoir, et vous faites Nanal... Vous avez démoli tous les romanciers, vos concurrents, et vous démolissez la République — parce qu'elle empêche le peuple français de s'occuper exclusivement de votre gloire. Vous avez d'ailleurs immolé sur l'autel du naturalisme le grand poète des Contemplations, et je ne désespère pas de vous voir prouver quelque jour l'infériorité de Shakespeare etla profonde nullité de Bossuet.

Zola, for ever !... Ingrat! Vous accaparez l'attention publique, votre nom est partout, on portera demain des vestons à la Zola, on mangera du cochon à la Banban, on dansera la polka de Bibi-la-Grillade — et vous n'êtes pas satisfait?

Et c'est le moment que vous choisissez pour dauber la République aimable que vous et vos amis nous avez imposée , République de rhéteurs

et de lettrés, d'avocats et de journalistes, embaumée du parfum de l'encre d'imprimerie, ornée des fleurs exquises de la Société des Gens de lettres, à laquelle enfin il ne manque — et j'en verse des larmes !

— que le poète Agéaor, ce sympathique Auvergnat qui faisait naguère danser les nymphes de l'Opéra devant la foule émerveillée des archéologues de province * !

Ma foi! j'aime votre audace, Monsieur; vous êtes encore plus réactionnaire que moi — et je le suis beaucoup, de tempérament et d'habitude. Votre « éreintement » de la République est une œuvre d'art. Ce morceau de haut goût me réconcilie avec votre Ecole

— qui possède un si grand maître, — et ne compte pas un seul élève. J'y découvre pourtant une métaphore bizarre: vous assurez qu'on « a vu des flaques de sang se dresser! » Voilà un vrai miracle, ô naturaliste, que la nature ne fait pas : jusqu'ici le sang coulait, maintenant il se dresse, — non plus en jets, mais en flaques. Mais du moment que les fromages chantent !...

L'exorde de votre plaidoyer — qui est absolument Voratio pro domo med de l'avocat Gicéron, — est consacré à expliquer vos opinions. C'est une manie que vous avez de parler de vous-même, et d'ailleurs quel sujet vous intéresserait davantage? Vous êtes, déclarez-vous, un républicain qui ne vit pas de la République. Oh! l'oiseau rare ! — et comme bien vous faites

1. Allusion à un bal où le ministre de l'insli'uction publique d'alors, M. Bardoux, nous donna le divertissement de menuets, pavanes et gavottes, dansés par mesdemoiselles Fatou, Fonta et autres dames du corps de ballet de l'Opéra.

de vous en vanter, et comme cela étonnera les gens! Il y en a donc? se demandera-t-on au club, à l'atelier au salon, au cabaret. Il y en a!

Et s'il n'en reste qu'un, vous sei-ez celui-là!

Mais pour vous punir, on vous mettra dans l'album des combles. Vous serez le Comble du désintéressement!

Vous faites une terrible classification des républicains. Il y a les doctrinaires, les romantiques, les fanatiques. Vous créez la quatrième catégorie, celle des Naturalistes. Avez-vous un microscope à me prêter que je voie? Grâce à vous, je sais très bien maintenant dans quel groupe répartir MM. Waddington, Léon Say, SpuUer, Lepère, Ghallemel-Lacour, et madame Juliette Lamber ; MM. Victor Hugo, Auguste Vacquerie, Edmond About, Sarcey, Aurélien SchoU, Ménierduchocolat, — tous romantiques...; MM. Jules Ferry (et quelques autres Jules), Gambetta, Clemenceau, Brisson, Goquelin... J'en passe... et des meilleurs !

Je cherche vainement sous la bannière du naturalisme les républicains de votre école : je n'y vois pas M. GustaveFlaubert, niM. Léon Gladel, niM.de Goncourt. Où sont les républicains naturalistes, s'il vous plaît? Dans le peuple je ne vois que beaucoup de républicains... naturels.

Or, vous affirmez : « La République sera naturaliste ou elle ne sera pas. » Grand merci! Elle ne sera pas, car elle ne sera pas naturaliste, et vous-même démontrez, par des arguments intellectuels d'un ordre très élevé, qu'elle ne peut pas être. Je ne causerai

point, au surplus, de votre manifeste politique : ce n'est pas mon fait. Je me borne ù, signaler votre singulière négation des principes. Vous ne voyez que a des êtres organisés vivant sur la terre dans de certaines conditions. »

C'est bien ce que je vous disais tout à l'heure : vous rêvez une société sans Dieu, sans foi, sans religion : vous n'êtes même pas un païen — les païens avaient l'illusion de leur « Olympe » ; vous êtes un sophiste. Blanqui vient de dire qu'il importe avant tout de déchristianiser la société ; — vous, qui ne donneriez peut-être pas un coup de main ou un coup de plume à Blanqui, — vous considérez la société comme déchristianisée. Vous vous servez du « document humain » : du corps, du cœur, de l'intelligence de l'homme, — et vous oubliez l'âme. Il vous manque un sens. Tout est matière pour vous, et l'esprit n'est qu'une émanation de la matière. Vous fouillez le cerveau pour y trouver ce que Broussais — le génie a ses défaillances — montrait à ses élèves : le petit bouton de la pensée.

Une littérature, assurez-vous, est l'expression immédiate d'une société. C'est peut-être vrai, mais alors Theure de votre littérature naturaliste n'est pas venue. La littérature actuelle n'est pas, ne peut pas être, celte évolution positiviste que vous prétendez qu'elle est, et dont Balzac, selon vous, aurait donné le branle : Balzac l'idéaliste, Balzac le catholique ! Puisque vous étudiez, la gociété moderne pour traduire la brutale réalité des faits, ayez donc l'audace d'appliquer vos observations à cette société chrétienne que vous niez, parce que vou"^ ne la connaissez pris. Mettez

une antithèse vivante en présence de vos Rougon- Macquart. Décrivez-nous une vraie famille, ù coté de vos tribus de névropathes.

Vous devez avoir eu bien souvent envie — l'envie ^urieuse de l'impuissance — l'impuissance de celui qui ne comprend pas, qui a des yeux et ne voit pas, qui a des oreilles et n'entend pas. — de peindre l'existence du cloître. Allez chez les chartreux et chez les carméUtes, et si vous faites sur eux un roman naturaliste — et qui soit la vie réelle du chartreux et de la carmélite — je vous proclamerai le maître de Balzac.

Enfin, Monsieur, vous condamnez vous-même votre thèse en disant : « Dans les lettres, la discipline ne saurait exister, surtout à notre époque de production individuelle » . Et vous prétendez fonder une école? Une école sans discipline? Vous prétendez davantage : vous prétendez nous imposer le naturalisme — et, pour parler comme vos héros : ça ne prend pas. Mais par malheur « ça prendra » : la race des moutons de Panurge n'étant point près de sa fin.

Vous avez certainement remarqué, Monsieur, que les commotions politiques amènent inévitablement avec elles une sorte de révolution littéraire. La Renaissance accompagna la Réforme : on peut dire même qu'elle en naquit. Le paganisme du seizième siècle se modifia pendant le dix-septième : Corneille chercha ses inspirations dans l'idéal héroïque du théâtre espagnol; Racine osa, l'un des premiers, mettre en scène des épisodes de la Bible. Mais la tradition classique persista, même à travers les mièvreries et les pattes de mouche du trop long règne de Louis XV, et le cataclysme révolutionnaire, suivant une pente naturelle, outra Tamour des Grecs et des Romains. Le Directoire voulût être un pastiche des Répubhques de l'antiquité, et Napoléon I" jouant au César, fit que

sa cour et son peuple imitassent le peuple et la cour des Césars. Si bien que toute cette école, depuis Malherbe jusqu'à Baour-Lormian, forma ce que vous appelez, avec une désinvolture charmante à l'égard de la grammaire française : le Classicisme.

La réaction contre la tourmente de 1703, et surtout contre les guerres interminables du premier Bonaparte, attendit plusieurs années pour se produire. La Restauration — le gouvernemenl le plus sérieux que la France ait eu depuis l'ancien régime, — ne protégea peut-être pas cette réaction; mais elle la prépara, et c'est aux années calmes et prospères du règne de Louis XVIII et Charles X, qu'on dut le mouvement de 1830, éclos tout à coup au soleil d'une dynastie impromptu.

La chute de la monarchie de juillet fit naître la littérature utopiste, et enfin des catastrophes que quelques-uns de nous pleurent encore sortit l'évolution dont vous êtes le premier germe, — ce dont il vous faut louer, car nous devrons peut-être à votre ardeur d'ambition littéraire la rénovation des jouissances intellectuelles et l'indifférence pour les fastidieuses redites et les événements brutaux d'une politique abandonnée désormais à des rhéteurs sans expérience, férus de cette illusion qu'il suffit de pérorer pour conduire une nation, et la venger.

Le romantisme de 1830 fut royaliste, et presque religieux. En ce temps-là, M. Victor Hugo était un ferme « soutien du trône et de l'hôtel. » Il y gagna un fauteuil à la Chambre des pairs : il y trouva de plus l'occasion de montrer qu'il pratique toutes les indépendances, et par surcroît l'indépendance du cœur.

Le romantisme créait un monde de convention : ce faux moyen âge, cette fausse Espagne, cette fausse Italie, cette fausse couleur locale, mille choses fausses, qui enchantaient nos oncles, et qui font sourire nos neveux, devenus positifs. Le pourpoint rouge de de M. Théophile Gautier n'était pas plus du romantisme que le « hierro >» fatidique du poète à'Hernani. C'étaient là de menues excentricités, et vous, Monsieur^ qui êtes mon aîné, avez pu en voir d'analogues dans les dernières années de l'empire, quand vous apparteniez au Figaro de M. de Villemessant.

Mais cette école, dont on fit grand bruit naguère, et qui commence à passer au crible de la critique, en y laissant beaucoup de ses panaches, cette école, cependant si curieuse à étudier, n'engendra que le roman-feuilleton etles récits de capeetd'épée, devenus l'apanage fort exploité d'une tribu de Bas-Bleus, industrielles redoutables, âpres au gain plus qu'à la besogne, et fabricantes patentées de la plupart des journaux, qu'elles inondent, submergent et noient de leurs fades nouvelles, et qu'elles encombrent de leurs prétentieuses personnalités.' En vérité, quand on feuillette — le métier a de ces exigences!... — quelqu'une de ces étonnantes productions, l'on se prend à considérer Ponson du Terrait — conteur d'imagination — pour un grand écrivain, et l'on regrette de n'avoir plus même la monnaie de ce pauvre Gaboriau. Mais je ne suis pas ici pour vous exposer mes doléances au sujet de l'invasion du bas-bleuisme. (Gatiche est une insupportable pécore, à qui je vous conseille d'offrir une partie d'étrivières. Seulement, réservons ce fin plaisir pour une occasion meilleure.

Gatiche écrit toujours abondamment. Nous fouillerons, un jour ou l'autre, dans son tas de volumes. Il y a le bas-bleu féminin et le bas-bbu masculin. Gatiche a tous les sexes, et les deux sexes s'honorent de posséder Gatiche. — Et ce n'est pas de cela qu'il s'agit...)

Nous voici donc, Monsieur, un peu grâce à vous, sur le bord de ce gouffre : une révolution littéraire. L'engouement du public va faire de vous un homme glorieux : j'oserai vous rappeler que Balzac mit vingtcinq ans à forcer la Renommée, et vous n'êtes pas encore un Balzac au petit pied : il vous plaît d'être simplement Zola, et je ne fais aucune difficulté de reconnaître que c'est déjà quelque chose.

Ne croyez pas cependant que vous avez inventé le naturalisme : c'est assez d'avoir forgé le mot.

Les réahstes ont été vos précurseurs, et vous prétendez que Balzac leur donna le branle. Il n'y a rieii de moins réaliste que le procédé de Balzac, ceci est élémentaire, et vous ne me démentirez point. Je vous concède le réalisme de M. Ghampflcury, un observateur superficiel, s'appliquant à trouver des noms cocasses, à colorier des tableaux prosaïques, à copier enfin, non pas la vie de province, mais la caricature de la vie de province. Mettez ensemble tous les personnages de la Succession Le Camus et des Bourgeois de Molinchart, et de tous réunis vous ne ferez pas un type comparable au papa Séchard ou à mademoiselle Gormon. Enfin je n'admettrai pas qu'un écrivain qui se pique de réahsme, raconte que M. de Bois d'Hyver est rentré dans son épiscopat, pour dire : dans son diocèse. Gonfondre épiscopat et diocèse me paraît d'un

niais magnifique. Les marionnettes de M. Champfleury sont on gros bois mal verni, et tenues par de grosses ficelles — blanches. La mode — cette divinité capricieuse à laquelle je vous conseille d'adresser de ferventes prières — la mode l'a rejeté, et le voici retombé dans l'oubli. Ce n'est pas le Secret deM.Ladureau qui l'en fera sortir.

Le second représentant du réalisme dont on m'ait parlé quand j'étais en rhétorique — hélas ! où sont les beaux jours de l'enthousiasme juvénile? — c'est M. Gustave Flaubert. Patient archéologue dans Salammbô; — mystique déplorable dans la Tentation de saint Antoine, M. Gustave Flaubert n'est vraiment réaliste que dans Madame Bovary. 11 y est même naturaliste, car il y peint des bêtes. Ce tableau violent n'a que des figures empâtées : des sots, des imbéciles ou des coquins; d'âme, je n'en vois aucune : tous ces gens sont des malades ou des fous — ce qui est la pire façon d'être malade.

Je ne me prononce par sur la moralité ou l'immoralité de l'œuvre. Il me faudrait causer trop pour m'expliquer sur ce point : je la déclare malsaine : je n'y vois ni sentiment ni passion, mais la description d'un cas pathologique, et cela ne m'intéresse pas. 'Le procureur impérial qui appelait ce livre YHistoire des adultères d'une femme de p7'ovince, a.va.it tort et se trompait. Il fallait dire simplement : Histoire d'une nymphomane. Où voyez-vous là de la passion? Rodolphe? C'est un bellâtre grossier. Léon Dupuis? c'est un drôle antipathique, fort disposé à jouer les M. Alphonse. Ilomais? un triple sot, dont chaque ville de province exhible précieusement un exemplaire. Charles Bovary?

« Mince ! quel godiche I » clameriez- vous, si nous étions en tête-à-lêlc.

Maintenant, que tous ces types soient bien copiés ; que le fameux fiacre soit un vrai fiacre ; que Yonville soit fidèlement dépeint; que les différentes scènes soient le reflet exact de la vie réelle; c'est possible, mais qu'est-ce que cela me fait? Qu'ai-je appris dans ce livre? Quel enseignement? Quelle réflexion? Quelle délectation de l'esprit? M'amuserez-vous si vous me décrivez bien un pommier ou une huche? Non, j'irai voir le pommier, examiner la huche, et je serai bien mieux renseigné. Le naturalisme, estrce le reportage adapté au roman?

Ce que je veux, moi, lecteur, c'est que vous analysiez un secret du cœur humain, un repli inexploré de l'âme, que vous me donniez une leçon, que vous me fassiez peur du vice; — en un mot ce n'est pas mes yeux que vous devez ravir, c'est mon wo^'que vous devez me faire apercevoir à travers vos fictions.

L'amitié, c'est l'amour qu'on a de soi-même reporté sur un autre : c'est soi qu'on aime dans la personne de son ami. Le livre est un ami dans lequel on veut se voir : un miroir oii l'on veut se regarder. Aussi le livre qu'on aime, qu'on garde et qu'on relit, est celui 011 l'on s'est rencontré. Tout autre livre n'est qu'une pâture pour la vaine curiosité !

M. Gustave Flaubert est donc un réaliste parce qu'il a fait Madame Bocarij, et qu'il y a malheureusement beaucoup de dames Bovary, beaucoup de Rodolphe et beaucoup de Léon. Mais il n'est pas un réel, parce qu'enfin il serait étrange que tous ces gens, compliqués des Tuvache, Lheureux et Bournisien, fussent

accouplés dans le même bourg. Si ce roman est la photographie des populations de la Normandie, ce n'est point flatteur pour la Normandie, et si tous les bourgs de France ressemblent à Yonville, je n'ai plus le droit d'être fier d'être Français !

On m'a assuré que M. Gustave Flaubert est le chef de « l'Ecole du Gueuloir. » Ilclassifîeraitles écrivains en deux catégories : ceux qui peuvent se « gueuler » à pleine voix, ceux qu'on ne peut que réciter. Chateaubriand « est de gueuloir, » Bossuet aussi, et un peu Victor Hugo. Balzac n'est pas « de gueuloir. » 11 faut la période arrondie, la phrase correcte et ciselée : le mot doit avoir pour ainsi dire la forme de l'objet qu'il désigne, on dirait même le parfum de la fleur qu'il décrit. Le style n'est plus un langage : il est une couleur : on peint, on n'écrit pas.

Un célèbre poète, récemment, exprimait cette théorie dans une conférence et naïvement s'y ralliait. Théorie tout à fait inofl'ensive, mais qui trahit le culfe exclusif de la forme. On en vient là, et vous y êtes venu, Monsieur. J'ai encore dans l'oreille cet aveu surprenant que me fit un jour l'auteur du Nabab: «La phrase!... la phrase... Je ne connais que la phrase, et c'est la seule importance d'une littérature. » Et ces paroles me firent souvenir de cette définition du réalisme par mon professeur de rhétorique : « Le réalisme est l'adoration de la forme et l'application stricte du'matérialisme à l'idée. »

Je voulais vous parler encore aujourd'hui, Monsieur, de quelques autres coryphées du réalisme : les Goncourt, Léon Gladel, et vos jeunes élèves, MM. Ilennique, Huysmans, Pouvillon, — et aussi de

la Revue réaliste, intéressant nourrisson encore au berceau. Mais j'arrive au bout de mon papier, et je m'aperçois avec terreur qu'ayant si longuement cause, je n'ai rien dit encore de la fameuse évolution naturaliste dont vous êtes le prophète.

Quand on est en compagnie agréable, on ne s'en va pas volontiers. Cependant il faut partir quoi qu'on en ait, et je vous tire ma révérence sur ce compliment de la fin.

Il est déjà demain, Monsieur, car je rentre chezmoi fort tard, pour avoir élé entendre votre drame h l'Ambigu, ce que j'avais retardé de faire jusqu'ici, n'aimant point aller où tout le monde va. Je connais enfin Y Assommoir! et combien j'en suis ravi! Je cherchais vainement à définir le réalisme, et me creusais la tête à en découvrir la formule. Aujourd'hui je n'ai pas la formule, et pas davantage la définition, mais j'ai approfondi la chose, et voici :

Le réalisme, c'est l'art « d'épater le bourgeois en lui montrant, sur le théâtre et dans le livre, les scènes et les types qu'il voit tous les jours, et l'art de lui arracher cette éloquente exclamation : Comme c'est bien imité! » Rien de plus simple, par conséquent, et surtout rien de moins artistique.

Mais puisqu'il y a des gens que cela amuse, ne troublons pas leur plaisir.

Je n'ai pas, après tant d'autres, la présomption de faire ici une critique de votre pièce au point de vue dramatique. Il se peut que je n'y entende rien. J'avoue, d'ailleurs, que j'ai ri beaucoup des saillies « canailles » de Mes-Bottes, personnage fort curieux, — auquel je n'avais jamais eu l'honneur d'être présenté.

Permettez-moi seulement de vous soumettre une observation :

Lorsque Gervaise est descendue au dernier degré de la misère ; qu'elle est seule, crevant de faim, dans son taudis dévasté : que son mari est à l'hôpital, et que sa fille s'embarque pour Saint-Lazare — par le sentier fleuri d'immondices qui mène à cet utile établissement, — Gervaise, dis-je, s'écrie d'une voix pleurarde, en levant les yeux et les bras au ciel . «Ahlqu'ai-je fait au bon Dieu pour qu'il m'inflige tant d'infortune? » Oui, la malheureuse ose prononcer de telles paroles, — ou l'équivalent : je ne sais pas l'argot.

Eh bien! Monsieur, comment n'avez- vous pas compris que tout homme honnête et sensé pourrait répondre à Gervaise, — et il aurait fallu dans votre drame qu'on le lui répondît — :

« Ce que vous avez fait au bon Dieu, Gervaise! Dame! vous avez passé votre vie à abuser de lui, et à lassersa miséricorde. Jeune fille, vous vousêtes livrée, cessant d'être vierge avant d'être femme; épouse, vous avez trahi votre mari, enjôlée que vous étiez par la trop belle barbe du sieur Goujet; mère, vous avez donné le pire exemple à votre enfant. Ce n'était pas assez d'être adultère, vous avez été impudique, paresseuse, gourmande, vaniteuse, ivrogne. Vous avez

menti, calomnié, volé. C'est un bon sentiment qui vous fait penser à Dieu quand vous êtes accablée de tant de malheurs ; mais ne deviez-vous pas y songer un peu, avant Lantier, avant Coupeau, avant la Gueule-d'Or? Il y avait là cet excellent M. Bazouge, — le croquemort— qui vous donnait maint avertissement. »

Mais personne ne dit ces paroles h Gervaise, et — furieusement indignée contre le bon Dieu si cruel pour cette créature, — la multitude répète : «C'est vrai! Qu'est-ce qu'elle a donc fait au bon Dieu?» Rien, si ce n'est d'oublier que Dieu l'avait créée pour l'aimer, l'honorer et le servir.

Votre œuvre est malsaine par le fond, parla forme, par l'expression. Le matérialisme brutal y règne d'un bout à l'autre. Aucun de vos héros ne mérite la moindre sympathie. Vous avez cru qu'il suffisait d'exhiber le vice et ses conséquences physiques i^ouv le guérir. Connaissez-vous si peu le cœur humain? L^agonie de Coupeau — ce drame effroyable mimé avec un si puissant talent — n'effraye que jusqu'à la chute du rideau.

Il existe à Paris un Musée, oii des pères de famille peu clairvoyants mènent leurs fils, pour les mettre en garde contre les corruptions du corps.

Leçon inutile, en vérité! La vue de ces hideuses anatomies n'éloigne pas plus de la débauche que la contemplation du delirium tremens de Coupeau ne corrige de l'ivrognerie.

Cessez donc de soutenir que vous faites œuvre de moraliste. Au nom de quelle morale , d'ailleurs, enseigneriez-vous? La raison humaine, la dignité humaine? Ce n'est pas assez. Tout homme qui vit sans

Dieu et ne s'inquiète pas de l'âme, s'il est convaincu, s'il est logique, doit nécessairement satisfaire toutes ses convoitises et tous ses appétits. Le seul frein qu'il se puisse donner, c'est le code pénal. Un matérialiste qui agirait autrement ne serait point sincère. On ne saurait admettre que l'homme ait en lui l'instinct de l'honnêteté suffisamment développé pour n'avoir d'autre guide que sa conscience. Et qu'est-ce que la conscience, hors de la foi?

Ne nous égarons pas dans la philosophie; les sentiers y sont parsemés de caillou.'^ et bordés de ronces. J'avoue que je ne vois de philosophie pratique dans aucun système, et le p3u que j'en sais me vient du catéchisme — un livre excellent que vous auriez peutêtre intérêt à relire, — si d'aventure vous l'avez lu au temps jadis.

Faites-vous œuvre d'artiste? Oui, répondent ceux qui ne voient dans vos livres que la forme, souvent admirable, dont vous enveloppez l'idée. Non, dirai-je avec ceux que la reproduction parfaitement exacte des détails de la vie réelle ne charme jamais.

Que deviendraient les fictions héroïques de Victor Hugo, Ruy Blas, les Burgraves, si vous les traduisiez en prose naturaliste? Dans la Curée ^ vous refaites Phèdre, à ceci près qu'Hippolyte se soumet à l'inceste. Mais que votre Phèdre est misérable, odieuse, écœurante : cette détraquée en qui vous prétendez personnifier la société du second empire!

Les passions, les vices, les ridicules humains n'ont de grandeur que si on les exagère, ce que Molière a fait : Harpagon n'est pas un avare : c'est l'Avarice ! Tartufe n'est pas un hypocrite, c'est THypocrisie. Ces

types immortels ne sont vrais que parce qu'ils n'existent pas : ils sont plus hauts que nature : il en est des types littéraires comme des statues destinées à orner les vastes édifices : il les faut géants. Quelle figure ferait l'Apollon de l'Opéra s'il n'avait que votre taille?

L'art, s'Use contente de copier servilement, déchoit. Téniers même — qu'on taxe de réalisme, — idéalise en quelque manière ses inimitables kermesses. L'art naturaliste, c'est la photographie. Supprimez donc Raphaël!... Il vous reste Courbet, Manet... et les impressionnistes : illustre pléiade !

Il n'est pas plus facile d'imposer à la France l'évolution naturaliste que de faire de la France une démocratie. Notre littérature a conservé dans le monde un majestueux prestige. Nous sommes le pays de l'élégance et du bon ton : nous en avons les traditions, et notre caractère national, nos instincts de race, nous poussent à les perpétuer. Ne vous targuez donc pas de l'engouement qui se manifeste en faveur de vos tendances : la mode vous adopte par caprice, par raffinement, par dépravation de goût ; mais la mode est fantasque. On se pâmait aux reUgiosités de Chateaubriand, aux sensibleries de madame Cottin, aux berquinades de madame de Genlis, tout ainsi qu'on se délecte de vos hardiesses.

Vous formerez une coterie, jamais une école ; vous aurez des complaisants, pas un disciple. Déjà votre langage paraît fade et doucereux à quelques jeunes gens, avides de renommée, et qui, enchérissant — pour forcer l'attention, — recourent à ce style nauséabond qui n'est compris que des voleurs et des filles.

Déjà une revue fondée pour servir d'organe au réalisme vous dénie ce titre de ciief de la nouvelle école dont vous vous parez superbement... Bref, vous êtes réactionnaire dans le camp réaliste, à l'instar do MM. Gambetta et consorts, réactionnaires en politique, parla force des choses.

En visant à la gloire vous n'aboutissez qu'à une fausse réclame, indigne, par son excès, du talent remarquable que vous possédez.

Ici, je m'explique: les premiers volumes de Rougeon Macquart firent peu de bruit : il fallut \ Assommoir pour vous mettre en lumière : vous serviez au public une nourriture de haut goût, pimentée à l'extrême, et cuisinée pour des palais blasés. Le livre qui suivit : (/ne pa</e cTflHJoi//', passa inaperçu. On attend Nana, parce qu'il s'agit d'une fille de joie, on veut voir si vous avez mieux réussi que M. de Concourt dans le même sujet '. Habilement, vos lettres au Messager d'Europe ont contraint la presse de s'occuper de vous. Nana sera un événement littéraire... et une excellente opération commerciale. Le iruc est ingénieux, et devrait désarmer la critique.

Et après?... Que restera-t-il de tout ce tapage?... On se lasse vite des excentricités, en notre cher pays de France, qui est, au demeurant, un pays très bourgeois. Vous aviez beaucoup de tenants, que votre correspondance russe vous a pour jamais aliénés. Vous aviez un parti de républicains chantant vos

1. Nana a paru depuis lors, suivie de Pot Bouille, du Bonheur des Dames, de Germinal, et tous ces livres, à dos degrés difîérents ont justifié la critique des premiers volumes de M. Zola. On les a discutés, et l'auteur n'a pas grandi.

•l'tO MÉDAILLONS ET CAMÉES

louanges, parce que vous faisiez la satire du gouvernement impérial : votre diatribe contre la République vous en a fait des ennemis. Les romanciers, les dramaturges, les feuilletonistes, s'insurgent contre vos prétentions à être le premier partout, à dominer sans partage, et quelque jour on vous enverra l'esclave chargé de prononcer le fatidique : « Philippe, tu n'es qu'un homme! »

Enrayez, Monsieur! votre char verserait. La gloire précoce est un malheur irréparable. Vous l'avez poursuivie et violentée, et votre châtiment est de l'avoir conquise. Vous serez — sinon pour la postérité : il n'y aura plus de « postérité » désormais ; — vous serez pour nos fils et nos arrière-fils l'homme d'un seul livre : V Assommoir. Du reste, nul n'aura souci, quelque chef-d'œuvre que vous parveniez à édifier, si, n'ayant pas encore atteint votre apogée, vous Tatteignez avant l'heure prochaine de l'inévitable décadence.

Mais je m'abuse : vous jouez du naturalisme en ce moment comme Alcibiade jouait de la queue de son chien, et vous nous reviendrez, à nous les idéalistes, à l'instant précis qu'il sera adroit de choisir... Vous avez tant d'esprit!

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