‹ Médaillons et caméesChapitre 17 sur 24 · ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

ALPHONSE DAUDET

CORRUPTIO OPTIMI.

A Monsieur Alpho7ise Daudet.

Voici déjà quelques semaines, Monsieur, que je vis en votre aimable compagnie. J'ai lu et relu tout ce que vous avez publié, depuis le jour, hélas, lointain, où j'eus, pour la première fois, le plaisir de vous serrer la main. Il est fort improbable que vous ayez souvenance de cette courte entrevue: ce jour-là , d'ailleurs, beaucoup de mains pressèrent la vôtre, car, la veille, je crois, vous aviez reçu de l'Empereur ce ruban rouge qui fait les chevaliers, aujourd'hui que la cérémonie de l'épée et l'invocation à saint Georges sont remplacées par un petit décret inséré hV Officiel.

Vous étiez très jeune, et moi aussi. Vous avez fait un beau chemin et vous voilà bientôt grand homme.

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Rien n'est plus mérité que la renommée que votre talent vous a faite; vous êtes un véritable lettré, et vous avez eu la sagesse de ne pas effleurer la politique seulement du bout de vos doigts. C'est sans doute que la politique vous effraya par ses profondeurs obscures, au temps où vous connûtes M. le duc de Mora, dont vous venez de nous conter l'histoire.

Le premier de vos ouvrages que je lus était publié dans un journal h un sou, par menus fragments. Je sortais du collège.... et vous aussi. Je reconnus donc tous les personnages du Petit Chose, tous, croyezm'en. Plus d'une fois, M. Viot m'a inspiré une salutaire terreur, et j'ai encore dans l'oreille le « frinc, frinc, frinc » de ses clefs... Je me rappelle aussi une

paire d'yeux noirs qui étaient bleus, et qui ont

joué leur petit rôle dans mon existence. J'ai partagé mon taudis avec frère Jacques, et j'ai failli vendre de la porcelaine, ce qui n'est pas un méchant commerce... Demandez à quelqu'un de vos confrères.

J'ai relu, il y a peu de jours, le Petit Chose. Autrefois ce récit m'a fait rire; maintenant, il m'a fait pleurer. Oh! certes, oui, je l'avoue sans honte, j'ai pleuré de tout mon cœur, parce que je vous ai compris davantage, et que le Petit Chose, c'est aussi bien moi que vous, et que les autres. Cependant, je ne suis pas tendre de mon naturel : si je reçois des coups, j'en donne, et mes yeux ont telle besogne quMls se dessèchent peu à peu.

Pour me reposer de ces effusions de larmes, j'ai

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couru les avcQturcs avec l'iacomparable Tartarin de Tavascon. Etes-vous né aux bords du Rhône? Visitâtes-vous celte charmante cité, paresseusement étalée sur la rive du grand fleuve, avec son fier château crénelé, aux murailles dorées par cet astre nommé soleil, que les Parisiens connaissent de réputation; avec sa ceinture d'olivier gris; avec ses coquettes maisons qui regardent, par-dessus les flots, les collines dénudées de Beaucaire, célèbre par la plus belle foire de France ?

Et pourquoi avez-vous fait aux gens de Tarascon la plaisanterie de leur donner un Tartarin pour concitoyen? Les Tartarins de Tarascon ne vont pas à la chasse avec û.&?> prélnces\ En fait de lions, ils n'ont aucune prétention, et se bornent à nous donner de bons députés blancs, qu'on invalide, ou, selon le caprice, de bons députés rouges qu'on n'invalide pas.

Mais vous avez travaillé à rendre Tarascon immortelle. Que ne vous plût-il de courir sus à la nouvelle Tarasque, tapie à l'ombre de ses créneaux, et de la pourfendre de la pointe de votre plume, si vaillante — et si acérée!...

Je passai à Fromoni jeune, et Je sentis là un peu de répugnance. La peinture de l'adultère ne m'a jamais séduit. Savez-vous. pourquoi? Je ne crois pas à l'adultère. Je dirai cela quelque jour à M. Alexandre Dumas, et lui déduirai mes raisons; en attendant, je vous permets de crier au paradoxe.

Mais l'adultère se complique effroyablement, dans votre roman, où certains chapitres sont d'une vérité saisissante, et d'autres d'un réalisme désagréable. Aussi je fais deux parts de vos observations: les unes sont réelles; les autres sont imaginées, et pour ainsi dire cuvées dans le caveau. Je n'admets pas que Sidonie existe... vous l'avez inventée et vous avez eu tort. Mais Delobelle et la petite bossue, vous les avez cherchés et trouvés. J'ai leur vrai nom sur le bout de la langue.

En toute humilité, je dois dire que je n'ai pas compris Fromont et Risler: la moralité de votre œuvre m'échappe, et comme je suis de ceux qui exigent une conclusion rigoureuse, même quand il s'agit d'un pauvre sonnet, je vous en veux de n'avoir pas conclu. Vous avez dessiné avec une grande vigueur vos personnages, et tracé le tableau le plus émouvant des passions humaines: c'est fort bien. Mais quel bénéfice en résulte-t-il? Qu'est-ce que vos lecteurs y gagnent? Je vous demande compte du bien que vous n'avez pas fait.

Ces plaies hideuses, ces exceptions sociales, ces perversions infâmes, sont-elles si ordinaires dans notre société pourrie qu'on en puisse déjà parler comme de choses qu'on voit quotidiennement? Ces types, les rencontrons-nous vraiment sur le boulevard, dans la rue ? Est-ce qu'il y a des Sidonie, des Risler? Et s'il y en a, si de pareilles corruptions existent — je suis assez naïf pour en douter — est-il permis de le^; donner pour exemple, même en les flétrissant? Et ne savez-vous aucun remède à ces lèpres, que vous n'en indiquez aucun? Je vois le crime: où, le châtiment?

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Piètres châtiments que ceux qui frappent seulement le corps, l'inerte matière condamnée à l'inévitable destruction! Remèdes vains que ceux de l'ordre naturel ! Ayez donc le courage d'aller jusqu'au bout, Monsieur. Vous qui pouvez imposer il la foule, de par votre admirable talent, une morale qu'elle repousse, cherchez le remède, cherchez le châtiment où ils sont; étudiez la loi, la loi de Dieu, et montrez qu'elle n'est point impunément violée, et qu'il faut croire, obéir, servir, pour ne point tomber, ou pour se relever, étant tombé. Vous trouverez le développement de cette thèse dans la préface delà Comédie humaine^ où Balzac donne une excellente leçon aux romanciers de son époque..; et de la nôtre.

Jacli m'a plongé dans une amère tristesse. Oh! le grand désillusionneur que vous êtes, comme Balzac, comme d'Aurevilly. Et vous n'êtes pas un sceptique! Vous avez, tout au fond du cœur — et mieux : plein le cœur — vous avez la foi, et ne sauriez vous en dédire. Vous croyez au bien, au vrai, au beau...

Pourquoi donc nous présentez-vous cette lamentable histoire de la fille perdue et du bâtard inexorablement poursuivi par la faute originelle? Ah! c'est qu'ici vous êtes logique, Monsieur, et je vous félicite d'avoir clamé ce cri qui est tout votre livre, et que dit une femme du peuple à la mère de Jack : « Les femmes comme vous ne devraient jamais avoir d'enfants. »

Je n'avais pas lu votre livre, quand j'écrivis dans

le Paris-journal une lettre à M. Jules Glaretie sur la théorie du bâtard. J'ai vu, après vous avoirlu, que j'avais raison. Oui, certes, le châtiment des filles galantes est de devenir mères, et la progéniture qu'elles engendrent, contre leur gré, et dans l'oubli d'une débauche, est destinée à porter la peine, à subir le châtiment des fautes maternelles.

La Barancy, haïssable jusque dans ses airs de vertus; le d'Argenton, odieux jusque dans ses charités; Jack, méprisable à son tour pour n'avoir pas su trouver le refuge — car il y a un refuge pour les malheureux — ce trio d'êtres vils ou grotesques, abêtis, sans dignité, sans honneur, sans religion, sans foi, fait de Jach un des livres les meilleurs qui aient été publiés dans la seconde moitié de ce siècle.

Ici je trouve la conclusion, la moralité, j'allais dire la morale. Je ne donnerais pas ce livre à lire à ma fille; je le ferai lire à mon fils, pour qu'il reconnaisse quelle infranchissable ligne de démarcation la loi de Dieu a tracée entre le fils légitime et le bâtard; pour qu'il sache en quoi le concubinage diffère du mariage, en (fuoi la femelle diffère de la femme, et la marâtre, de la mère.

C'est donc là une œuvre courageuse, Monsieur. Mais pourquoi donc les radicaux vous l'ont-ils pardonnée? C'est que vous n'avez pas conclu hardiment à l'antidote légal de la séduction et de l'abandon de l'enfant: larecherche delà paternité. On y viendra.

Enfin, Monsieur, il faut bien que je vous pnrio de

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ce Nabab (\m vient de faire si grand bruit. J'ai passé deux ou trois nuits à le lire, et m;i. première impression est qu'il ne rappelle en rien Les Lettres de mon moulin et les Contes du lundi. Un de mes amis, qui a dû vous dire cela dans un feuilleton, ou qui vous le dira, m'a fait remarquer que votre procédé se rapproche de celui de Charles Dickens : vous voyez la vie pas les petits faits qui la constituent, et vous êtes bien plus le peintre de la famille que le peintre des batailles. y os Joyeuse sont si vrais et si beaux! On les aime, et ils reposent de tous les aventuriers, titrés on non, qu'on voit défiler dans les pages du Nabab.

Mais j'ai un reproche plus grave à vous adresser : il est juste, il est pénible comme tous les justes reproches. A mon avis, ce n'est pas Dickens que vous avez imité, — je dis imité — : c'est M. Zola. Vous lui empruntez ses tournures de phrases, son style prétentieux, ses mots à effet, et l'on a pu dire du Nabab : « C'est VAssom7noir du grand monde. »

Et les types que vous nous présentez se rapprochent tellement des types de M. Zola que vous n'y pouvez contredire. Le duc de Mora est un Zan?«er' politique ; Cabassu ressemble à Mes-Bottes ; Félicia Ruys va à l'ennui de toutes choses, comme la Gervaise à l'avachissement, et par les mêmes chemins. Deux figures se détachent sur ce tableau sombre : Jeansoulet et le docteur Jenkins. Nous avons tous dénoué les cordons de ces masques.

Avez-vous bien fait de créer un pendant à la Curée de M. Zola? Vous appartenait-il de devenir le Juvénal des corruptions impériales? Je ne suis pas bonapartiste, mais je ne jette jamais la pierre aux vaincus. Je

n'aime point l'empire, mais je n'admets pas qu'on le montre comme une période d'exceptionnelle corruption : le règne de Napoléon III fut un règne de plaisirs, de luxe, de îo\'\c : les jouisseta^s triomphaient. Soit! La République est-elle plus chaste?

Le monde va toujours mal, et les hommes ont toujours été mauvais. Votre duc de Mora, cet élégant dépravé n'est pas plus le prototype du gentilhomme de Bonaparte, que Byron ne le fut du lord anglais, ou le marquis de Cusline du seigneur français, ou le duc de Richelieu de l'homme de cour sous l'ancien régime. Ces êtres-là, qu'on admire et qu'on méprise, sont les monstres de la race humaine. Leur effroyable corruption fait pitié, elle est un spectacle scandaleux, et tout honnête homme rougit de la voir jetée au vent de la publicité.

Balzac analysait les passions, et ne les choyait pas. Quand il mettait en scène un Vautrin, un Rubempré, un Rastignac, une fille auxyeuxd'or, il les faisait complets et montrait l'origine, la cause et la conséquence de leur chute : on s'intéressait à ces types, mais on en avait peur, honte et dégoût. Le livre fermé, on ne se disait pas : « Voilà la société sous le règne de Louis- Philippe, ï- tandis qu'on dit, après vous avoir lu : « Voilà la société sous Bonaparte! corruptio optimi pessima. »

Ce n'est pas vrai, vous le savez bien. Nous avons connu, du haut en bas de l'échelle sociale, de 1850 à 1870, d'autres hommes que les Mora, les Monpavon, les Bois-Landry, les Le Merquier, les Jeansouletetles Jenkins. Je vous les nommerai si vous voulez, et je me charge de retourner toute la série de vos pastels.

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Il y eut alors de grands hommes de bien dont vous ne parlez pas.

Un mot encore. Ce Le Merquier, en qui vous semblez vouloir personnifier tout un parli, fait tache dans votre livre. Vous avez un trop grand mérite pour avoir besoin de ces petits moyens : vous avez trop d'esprit pour croire aux cléricaux de ce genre. S'il y a, parmi les cléricaux, des hypocrites de cette force, arrangezvous à votre premier roman, pour qu'on les reconnaisse sous le loup que vous leur attacherez. De tous vos héros, Le Merquier est le seul que je n'aie pas reconnu, et je le regrette car je suis exposé à lui donner la main.

En somme, vous êtes, Monsieur, un des trois ou quatre romanciers de l'avenir. Vous avez de magnifiques dons : méfiez-vous. Et, pouvant être Balzac, no vous amusez pas à n'être que Champfleury. Surtout, ne peignez pas le portrait, inventez, ne copiez pas. Si j'étais H votre place, j'aurais grand'peur que le fantôme du duc deMora vînt m'offrirune cigarette, entre minuit et l'aube, et je vous avoue que les visites de ce genre, — j'en ai reçu, — sont absolument déplaisantes.

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