‹ Médaillons et caméesChapitre 18 sur 24 · LES MARDIS D ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

LES MARDIS D ALPHONSE DAUDET

Avoir un jour, à Paris, dit Musset dans une de ses comédies, c'est prier ses amis den'être importuns que ce jour-là. Vérité impertinente, qu'on essaye en vain de déguiser; usage excellent pour les laborieux, qui n'ont pas tous le courage d'écrire sur la porte de leur cabinet, comme tel érudit dont le nom m'échappe : « Ceux qui viennent me voir me font honneur; ceux qui ne viennent pas me font plaisir. »

M. Alphonse Daudet a son jour, ou plutôt son soir, et c'est le mardi. On y va pour voir un autre Daudet que celui du matin, un autre Daudet que celui du théâtre ou du boulevard. Ce dernier est un petit homme, à figure mélancolique, cheminant à pas comptés, salué par les uns, saluant les autres, et qui a l'air de promener un incurable ennui. L'autre est un travailleur, qui prend des notes, mentalement, qui observe, écoute, juge, et se demande .'^i le petit bout do causerie ne fera pas bien dans un prochain roman.

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Un intimiste cherche partout les choses intimes, et ne les trouve nulle part, qu'en lui-même, où il ne les prend pas.

M. Daudetles y a prises pour faire ce joyau littéraire : Le Petit Chose y dont la moitié est un pur chef-d'œuvre, que l'autre moitié ne gâte pas tout à fait. Il est venu, comme cela à Paris, à dix-sept ans, nanti de quarante sous, paresseux par caractère, pion de son état, poète pour avoir le droit de rester paresseux et de cesser d'être pion.

Il fit des vers, et de la poésie en prose, que Villemessant coulait dans Figaro, tout surpris de Taubaine. Il fut aussi accueilli par l'ardent légitimiste Alfred Nettement, un grand vieillard, à la fois bonhomme et brutal, qui ne se consola jamais d'avoir laissé les Daudet tourner du côté de l'Empire.

C'est que M. Daudet faisait le portrait de son père, quand il écrivait ces belles pages surles Méraut et sur l'enclos de Rey, qui sont la meilleure éloquence des Rois en exil, et consolent des vilaines défaillances par les naïves fidélités.

Mais le Palais-Bourbon avait un hôte séduisant, qui protégeait volontiers les jeunes poètes ; le duc do Morny prit pour secrétaire l'auteur des Amoureuses, qui fut, à vingt-cinq ans, presque célèbre et décoré.

Mais le bohème des jeunes années a disparu, et c'est un bourgeois, très bourgeoisant de bonne bourgeoisie, qui vous reçoit à son foyer. Un élégant, ruban rouge sur habit noir, couronné d'abondants cheveux à toulTes molles, avec la barbe en fourche, qui cercle de bistre son visage pâle, et le monocle à l'œil. Parole

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douce, un peu précieuse, que l'accent provençal, atténué à force d'art, nuance de quelque afféterie.

Le maître du logis sort de table, et comme il devient gourmand, il est en bonne disposition d'esprit, gai, toujours un peu railleur, de cette raillerie féroce et bonasse qui a fait tant crier les gens du Midi, quand parut Tartarm de Tarascon, physiologie du méridional et de sa ville que d'innombrables Tartarins ne pardonnerontjamais.

Le salon n'est pas grand, pas assez ^ Quelques tableaux de l'école moderne naturaliste : un portrait d'enfant, de Renoir. L'enfant est joli, souriant, mais ce n'est pas la faute du peintre. Des tentures sombres, des meubles de toutes les paroisses, à la mode du jour, des japonaiseries, des fleurs ornent cette pièce, dont les fenêtres s'ouvrent sur le jardin du Luxembourg, avec ses grands beaux vieux arbres, ses blanches statues dans la verdure, ses parterres civilisés, où les géraniums font des mouchetures d'écarlate sur le feuillage noir.

A côté, le cabinet de travail. Peu de livres. Un divan bas, et dans un coin le fauteuil de M. Zola, qui aime à s'isoler.

On croirait volontiers, à lire les préfaces et les feuilletons de M. Emile Zola, que cet écrivain pontifie, qu'il se donne partout la préséance et qu'il porte ouvertement ses arrêts àdouble tranchant. II n'en est rien. M. Zola, au lieu d'être expansif, est très fermé; sous un air assez revêche, c'est un finaud et un intelligent.

1. A l'époque où cette étude fut écrite, M. Alphonse Daudet habitait un quatrième étage de l'avenue de l'Observatoire. Il a l'epassé depuis sur la rive droite.

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Les Contes du /unrf/ venaient de paraître; l'auteur de Nana fit un article bienveillantpourun journal avancé ; on refusa d'insérer l'article, M. Daudet passant pour un réactionnaire. M. Zola, alors bien pauvre cependant, déclara que l'article passerait ou qu'il s'en irait, et l'article passa, après être resté deux jours sur le marbre. Dès lors une amitié très vive unit les deuxécrivains, que ce trait honore, et qui sont aujourd'hui rivaux, sans néanmoins s'envier.

Daudet, n'est pas un inventeur : il copie « le document humain >) selon l'évangile Zola. Ce n'est pas sans danger. Le jour de la première du Nabab, il y avait au balcon du Vaudeville un personnage, gros, grand, gras et peut-être gris, qui voulait absolument écharper le délicat poète. « Si j'y suis, je l'assomme! » grondait zq farouche Zoïle : il n'y était pas, heureusement. On reconnut un héros qui joue un rôle bizarre, dans le roman, auprès de la belle Jeansoulet. Ce comparse avait juré la mort de celui qui lui donnait la gloire.

Le Parnasse ne tient pas ses assises avenue de l'Observatoire. Pourtant on y rencontre des poètes : M. de Hérédia, qu'il ne faut pas confondre avec le conseiller municipal du même nom, mais pas de la même couleur; c'est le prince du sonnet. — M. Albert Mérat, que la Muse vient parfois visiter dans les bureaux du Sénat, et qui vient de publier un charmant recueil de « modernités» : les Parisiennes ; — M. Léon Valade, qui figuré en sculpture et déguisé en tzigane j — si ce n'est lui, c'est donc son frère ou bien quelqu'un des siens — raclait sur un violoncelle colossal la marche deRakoczy, à l'entrée de l'un des derniers Salons*

Mais voici un éblouissant fantaisiste à barbe mérovingienne : M. Ernest d'Hervilly, poète, prosateur et dramaturge : moyen âge dans le Bonhomme Misère, Japonais dans la belle Saïnara, Anglais réaliste jusqu'à l'outrecuidance dans ce malheureux Parapluie, où le Delaunay de l'Odéon était si mauvais que la pièce en mourut, sans dommage pour l'auteur.

Le svelte M. d'Hervilly contraste avec le corpulent André Gill \ caricaturiste de métier, poète par goûl, et qui met également son crayon et sa plume au service des idées les plus radicales. Radical encore à tous crins — c'est le mot, — le romancier Léon Gladel, naturiste endiablé qui a inventé le Quercy et ses paysans, comme pour étudier la question du divorce M. Alexandre Dumas a inventé la Bible.

Gombienle réactionnaire Gustave Droz doit enrager des théories à perte de vue qui vagabondent d'un groupe à l'autre 1 Mais il en faut prendre son parti, et se défendre avec audace des envahissements do la politique. Ne vois-je pas là un nouveau converti, M. Emile Pouvillon, qui, après un volume d'excellentes Nouvelles réalistes, revient à des idées moins en faveur même dans ce milieu littéraire, où l'on ne devrait avoir que le culte de l'art?

D"' au tant que voici des artistes, entre autres M. de Nittis, Anglais naturalisé Parisien ^, très entiché de modernisme, — car à ces choses barbares il faut des noms barbares. Explique-t-il sa peinture à M. Philippe Burty, où parle-t-on du déjeuner qui réunissait

1. M. Léou Valadc et le malheureux André Gill sont morts récemment.

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