‹ Médaillons romantiquesChapitre 116 sur 121 · Victor Pavie : Œuvres choisies, L II · texte numérisé non relu

Victor Pavie : Œuvres choisies, L II

les moindres incidents survenus dans leur santé, dans leur vie de chaque jour. Sont-ce là de mesquines préoccupations, et doit-on prétendre que leur attribuer une importance primordiale dénote chez une femme infériorité ou manque d'esprit?

M'"^ Guttinguer, écrit-elle* do Saint-Prix, le 12 juin 1840. jouira de voir son gamin monter sur les meules de foin, connue je suis heureuse de regarder les miens exécuter de brillants assauts en les escaladant. Il y a ici un petit neveu, qui est fort disposé à tenir tète à votre Lion.

Sans doute — et des passages semblables à celui-là abondent dans sa correspondance — sans doute, ce sont des sentiments très bourgeois et très simples, et même un peu vulgaires, si l'on veut, dans leur expression. Mais souvent aussi, la pensée reprend son essor, appuyée sur ces réalités mêmes, pour se hausser d'un coup d'aile à quelque idée qui n'est pas sans avoir son élévation ou son charme poétique :

.\()iis soinmcs aussi iii 'ii logés (lut- pussilile. ('■critcllo* en 1849, après avoii' (|iiillé la place Royale. Mais

1. Lettre à Ulrie Guttinguor. riléi' par .M. Léon Séché. Sainte- Hcitre, t. I. p. :WS.

2. Lettre ;"i Victor l\i\ie, citée dans Viilov Pinie, su jeunesse e> ses relations littéraires.

c'est (''!:;al. on nanache jias sans élouffemeiil de sou cœur les souvenirs (|ni étaienl accrochr-s aux murs, el j'ai des luouienls où je soulliv lieaucoup de ne ])ius traverser mes soudjres couloii's. Ou jdeure même la douleur que l'on ne ressent plus. Soufl'rir toujours et rarement être heureux, voilà la vie!

La femme soucieuse des intérêts pratiques et du bien-être des siens parle seule lorsqu'elle rend compte ' en ces termes du succès de Marimi Delornic : « Cela va bien comme argent et le public est des meilleurs, » ou lorsqu'elle insiste sur la nécessité de faire coller des aflliches pour annoncer la fondation de Vl'Jvénement, de recruter des abonnés, de faire crier le journal dans les rues. Nous savons par elle-même, car elle y revient souvent, et par le témoignage des amis qui l'ont vue à l'œuvre, qu'elle ne dédaigne point les plus humbles travaux d'aiguille. Cela n'empêche pas qu'on tienne auprès d'elle, tandis qu'elle besogne ainsi, les conversations les plus hautes, auxquelles elle ne s'interdit nullement de mêler son mot^

1. Lettre à Victor Pavie, citée dans Victor Pavie, sa jeunesse et ses relations littéraires.

2. Lettre à Victor Pavie, citée dans Victor Pavie, sa jeunesse cl SCS relations littéraires.

3. V. la lettre de Théodore Pa\ie. fé\rier 1837, citée p. 6(1.

Au reste, ce mélange de sens pratique et d'attrait pour les idées nobles qui s'unissaient en elle à la bonté, personne ne l'a peut-être mieux défini que M"" Hugo elle-même, dans cette lettre où il est question de bas et de chaussettes, de religion, de nourriture, de charité, de musique et de littérature :

Cher monsieur', niei'ci. lurrci de voir»' soiiwnir; les souvenirs qui nous arrivent sont pn-cit-ux : nous les gardons au plus profond de notre cœur.

^oilà tout à llieure trois ans (|uc mou mari est exilé, et voilà plus de deux ans (pic nous habitons Jersey. Nous sommes habitués à cette île et nous finissons même par nous y attacher; le climat est doux. Tair y est sain, nous n'y sommes pas trop dépaysés quant à la nourriture. Les habitants sont illettrés, sans entrain, mais sont d'un connnerce sûr. Ils savent estimer ce qui est estimable et ont une iirande déférence pour les intelligences supérieures aux leurs. La liberté, et cela nous est précieux, est ici incomparable. Je n'ai jamais vu un gendarme, ni un sergent de ville, et. je ne sais comment cela se fait, l'ordre y est parfait. L'Église anglicane exerce ici une grande influence ; les Jersiais sont très religieux, et. quoique leur religion &oit un peu aride et étroite, le résultat en est. au dtMntnnaut. excellent, (-e i|iii (liiiiiic cel espril d'ordre, la charité y est exercée dune façon louchante j»ar les lénunes...

1. LfUic (II' M™' Hugo à Vittor Favie, citéf dans Victor Pavie, sa jeunesse et ses relations littéraires.

l'esprit de madame VICTOR HUGO 335

Que je vous parle des miens. Mon mari achève ses Contemplations, et fait mille autres choses à la traverse. Mon Charles rêve beaucoup, travaille peu, parle extrêmement et très bien. Toto traduit Shakspeare. Adèle prend des notes pour le Journal de l'Exil, a])|irend la composition musicale, attrape de temps en temps un mot d'anglais, que Toto sait parfaitement. Notre fidèle Auguste' fait des pièces que la censure, en France, empêche de jouer.

Il fait de la jjhotographie : j"ai en ce moment un bel album de portraits. Je m'occupe de bas et de chaussettes : je tâche de ne pas trop dépenser, car nous sommes fort appauvris. Depuis l'exil, on n'a pas joué une seule pièce de mon mari : on empêche le plus qu'on peut ses œuvres de se vendre. Nous tâchons d'agrandir notre âme, d'augmenter nos facultés aimantes, d'élever notre pensée. Nous aimons, nous travaillons, nous pensons, nous tâchons enfin, autant qu'il est donné à notre faiblesse, d'obéir aux grandes lois de Dieu. Nous croyons être moins loin de lui maintenant qu'avant l'exil.

Les bas et les chaussettes raccommodés, je fais un travail. Mon mari me raconte sa vie, toute sa vie, le soir après le dîner. J'écris ce qu'il vient de me dire : cela formera des espèces de mémoires, vous y aurez votre place, cher ami. J'ai une belle terrasse; â mes pieds est la mer; je vais souvent m'y promener ; je pense à mes morts, â mon ange, qui est plus que jamais vivante dans mon cœur. Nous avons, dans notre maison, des chiens

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