Lettre à Victor Pavie, non datéo, 188! ou 1882 (inétite
tant admiré [)arnn nous, je l'aurais cru altoinl de ce mal qui n'avait encore l"rai)[)é qn'Eugène Hugo, et qui depuis s'est étendu sur toute la maison, sans épargner le plus grand. Nous vivions absolument séparés, malgré le lien qui aurait dû y conduire plus |)articulièrement ma tille Marie, la filleule du J/rt(7/'e, comme on l'appelait dans ce triste cénacle. Jugez-en.
[Un jour de l'année dernière oiî ce maitre si complètement esclave recevait, en présence de ses gardiens, une amie à moi, que j'aime pour elle-même et aussi eu souvenir de son père, Alcide de Beauchesne (l'auteur d'un beau livre intitulé Louis XVII), elle lui rappelait, comme les ayant appris de celui auquel sa piété filiale a voué une sorte de culte, quelques faits, quelques mots de l'ancienne intimité, bien précieusement gardés dans sa mémoire. Alors lui, tout attendri, et prenant sa têt " entre ses mains, a murmuré ; « 0 mon passé, mon passé ! » J'appuie sur murmuré parce que, un peu plus tard, la visiteuse, sans penser à mal, s'étant permis de nommer la Prov'Jence, les chaises des surveillants se sont rapprochées, indiquant par là l'intention de mettre fin à ce redoutable entretien.] Tout cela est amèrement triste, n'est-ce pas ? Mais nous sommes à l'âge où cette teinte de deuil s'étend sur tout ce qu'on touche. Il n'est peut-être pas mal que ce soit ainsi. Et puis on a ses enfants et ses petits-enfants, on a de plus le bon Dieu qui nous aide à descendre, comme vous dites si bien, e[ surtout à monter, comme vous dites encore mieux "...
1. LetU'e à Victor Favie (hirdite', sauf la partie entre [] citée dans VVctor Pavie, sa jeunesse et ses relations liltéraires.
Cette circonstance rappelée par Madame Ménessier-Nodier n'est pas la seule dans laquelle les souvenirs du passé aient ému l'âme du grand poète. Encore étourdi par un coup do.uloureux qui venait de le frapper, il répondait par ces quelques mots aux consolations que Victor Pavie lui adressait d'Angers :
J'ai le cœur navré ; je sens que vous m'aimez toujours un peu. J'entends votre voix comme la voix de mou passe'' et de ma jeunesse, doux et sombre appel ; je suis vieux : j irai biciilùl où est cette grande âme qui vient de partir.
A vous ex imo,
Victor Hugo.
Ce riant passé qui fut le leur, aucun ne l'oublie, parmi tous ces poètes dont plus d'un pourtant est comblé par le présent d'honneurs et de gloire. Chaque fois qu'ils se tournent vers lui, c'est pour lui donner un soupir de regret, un regard attendri :
Oui. nous iiNons cusemljle à peu près commencé A songer ce grand songe où le montle est bercé. .J'ai perdu des procès très cliers, et j'en appelle,
Mais en vous écoutant, tout regret a cessé.
Meure mon triste cœur, quand ma pauvre cervelle
Ne saura plus sentir le charme du passé 1
LE SALON DE l'ARSENAL 33
Ces vers, par lesquels Musset terminait un des sonnets dont j'ai parlé d(''jà, chacun d'eux pourrait les dire en son nom personnel. Car c'est un écho semblable que fait rendre à leur àme toute allusion aux chers et vivants souvenirs de leurs années de jeunesse.
Nous aurions peine à nous figurer aujourd'hui qu'un événement littéraire de quelque importance puisse se produire à Paris sans éveiller de suite Tattention de la province, et faire naître immédiatement un écho jusque dans les coins les plus reculés du pays. A mesure que se sont multipliés et perfectionnés les moyens de communication, la centralisation politique et administrative s'est fortifiée, l'unification s'est faite dans les usages et les mœurs. Les mêmes causes ont déterminé, dans l'ordre intellectuel, des effets analogues. Condensées dans un article, ou développées en un volume, les idées ont vite fait aujourd'hui leur tour de France, et il n'y a plus guère que les
caricaturistes n'ayant jamais quitté le boulevard pour imaginer entre Parisiens et provinciaux de ces dissemblances dont l'énormité réjouissait nos pères.
Quelques années avant 1(S30, alors que la « croisade romantique » battait son plein, un abîme existait encore entre Paris et la province. Aux yeux des calmes lettrés dont l'esprit avait été trop soumis à l'influence des Delille, des Laharpe et des iVépomucène Lemercier, les allures révolutionnaires de la jeune école semblaient dangereuses. La province, en général, se montrait hostile au mouvement dont Paris avait donné le signal et ne témoignait que de la méfiance à tous ceux qui s'y mêlaient de près ou de loin. Qu'on juge de l'impression que put ressentir un jeune homme de vingt ans, déraciné de sa ville natale, pour aller « tomber tout à coup, là-bas, en plein cénacle », et devenir l'un des amis les plus chers de tout ce qu'il y avait de brillant et de bientôt illustre dans cette ardente pléiade. Peut-être semblera-t-il curieux de la retrouver aujourd'hui, à tant d'années de distance, telle qu'il la traduisit lui-même dans une lettre intime, au lendemain ' de sa première visite à Victor Hugo — visite qui devait inaugurer une longue et inaltérable amitié :
Paris, 8 juilli'l 1827.
Mou cher papa,
Je ne puis résister i)lus longtemps au désir de fécrire. et quoiqu'il soit bientôt onze heures du soir, je ne puis ajourner l'expression des sentiments qui m'oppressent, parce que je ne suis pas encore au bout, et que je les considère comme un compte à régler souvent, de peur qu'il ne s'embrouille.
Si des impressions comme celles d'hier se renouvelaient souvent pour moi. je n'y pourrais résister long- . temps, car je me suis couché, ce soir-là; épuisé et anéanti, de cet anéantissement stupide, dernière expression d'une grande agitation mentale. Je vais te raconter si je peux, terre à terre, cette fameuse matinée, que je raconterai plus d'une fois à mes enfants, et dont je commence par vous importuner les premiers.
Samedi matin. 7 juillet 1827. midi sonnait, lorsque mes jambes vacillantes franchissaient le long corridor de la rue Notre-Dame-des-Champs. Une domestique portait une ijetite enfant sur les bras. Je m'adressai à elle ; elle m'introduisit dans le salon de son maître. J'entendis mon nom répété dans une chambre voisine * et la réponse fut l'apparition du poète. Je me ])récipitai dans ses liras. Ici une lacune d'environ cinq minutes, pendant lesquelles je parlai sans me comprendre, sanglotant d'enthousiasme et riant de grosses larmes. ('.*' fut au bout de ce temps que je me trouvai
1. Le nom de Victor Pavie était déjà connu de Victor Hugo. Un échange de lettres pleines de cordialité avait précédé cette première entrevue, et le père de V. Pavie avait devancé son lils rue Notre- Damo-des-Cliamps.
assis sur un sopha, foulant un des coussins de toute l'énergie dun l>ras dont la main se trouvait serrée dans une des mains du noble poète. M""^ Hugo entra. Il me présenta à sa femme, qui me salua avec un air de connaissance, puis sassit dans l'appartement. Le costume négligé du matin ne dérobait point à mes regards les traits charmants sur lesquels ]<> croyais liie encore ces odes admirables, expression du pins pur ;iinourque jamais le rêve d'un ange ait pu soufller au génie. Bien entendu que l'agitation qui connnençait à se calmer se réveilla tout entière à son aspect. Mes yeux commençaient à circuler autour de la salle, et s'arrêtèrent successivement devant trois portraits de la jolie tête qui posait devant moi. un taldeau du ('>aravag(', de la plus grande beauté, des tableaux délicieux de Devéria. une ronde du sabbat admirable, par Boulanger, etc.
Point de Nodier. Il ])artait ce jour-là même avec Taylor pour la Bretagne. La conversation s'engagea alors sur cet illustre ami qu'il se proposait de me faire connaître: la belle âme, disait-il. l'homme étonnant! Il s'épancha sur lui comme sur un frère (j'étouffais de chagrin). La conversation roula enfin sur la pt-inture. et. en ])articulier. sur Delacroix, .je n'avais ]>oint encore vu M. David'. Il avait un rendez-vous avec lui à deux heures, à l'Institut. Ils devaient visiter ensemble les architectures en relief des différents i)euples. Il me proposa de l'accompagner, puis me diMuanda la {termission d'aller faire sa Itarbe (oi>ération de trois quarts d'heure au moins). Je restai dans le salon face à face
I. David (l'Anj;(is. le sculpteur, que le iutc de V. Pavie avait conduit chez Viclor Hugo ot qui s'était lié de suite avec le poète.
avec rhéroïno de ces invocations suhlimes connues sur la terre par ces titres : à toi, encore à toi, et son nom. « Vous avez ini [>èrt' qui paraît vous aimer bien tendrement, Monsieur. » Cette phrase avait été la première de son mari, ce fut aussi la sienne. Puis nous parlâmes de Han d'Islande, de Bug-Jargal, sur lesquels elle me donnait des détails. Elle me parla de Soumet, Guiraud, Lamartine, de Vigny, Lamennais, amis intimes du poète, tout cela avec une petite voix douce et tant soit peu indolente qui ne déplaisait point. Enfin, le poète reparut avec ce même aspect qui s'était si profondément gravé dans ma mémoire, depuis la vision de l'Institut. Je saluai iM""^ Hugo, qui voulut me retenir à dîner. « Ce sera donc pour demain. » J'allais chez M. L.... J'acceptai pour lundi.
Il me prit le bras et nous partîmes. Nous avions à |H'ine fiiit cent pas qu'un ami lui serra la main. Il venait pour le voir. « Je vais trouver David, dit-il, venez avec nous », et moi d'enrager de l'adjonction d'un tiers si importun. Nous parlions tout à l'heure de vous, mon ami, avec bien de l'enthousiasme, dit le poète en me désignant. «Vous voyez M. Delacroix », dit-il, en se retournant vers moi. Cette circonstance si imprévue me mit hors de moi. « Monsieur, " lui dis-je, en me ])récii)itant sur lui comme un assassin et en serrant celte main qui traça des chefs-d'o'uvre, permettez-iniii de vous <x|>rinier ici l'admiration que j'ai conçue pour V(»tre beau talent. C'est la première fois que je vous vois, mais ce n'est pas d'aujourd'hui que votre nom frappe mes oreilles. » Le pauvre Delacroix me regardait avec des yeux effarés, connue un homme
qui s'apcrccvrail de la méprise diiii aiilre. el moi. j'allais toujours mon train sans pouvoir marrèter. et je lis part aux deux illustres amis du hasard étonnant qui étalait, dès le premier jour, devant mes yeux les deux pendants de la régénération moderne. Je te rappelai à son souvenir, ce ne fut pas difUcilc. Je lui (is part aussi de la disposition où tu étais de lui t'crire. Hugo lui dit quil avait déjà eu l'idée de me présenter à lui, et il m'invita avec instance à visiter son aleliei' quand je le voudrais. Nous attendîmes David à la bibliothèque de l'Institut et je m'amusai, en attendant, à voir ejitrer et sortir une file de peintres, de sculpteurs et d'architectes : Ramey, Vaudoyer. Hersent. Lethière, et jusqu'au père Houdon qui. |jenché atlentivement sur un volume, lisait ou croyait liie. n'impoite. l/excellent M. Pingard nous indiqua la salle que nous cherchions. M. David était déjà des nôtres, je l'avais embrassé tendrement. La salle était fermée, comme de raison. La partie fut remise au dimanche (aujourd'hui i à dix heures, et nous retournâmes bras dessus, bras dessous. Nous rencontrâmes, à la porte de l'Institut. M. Poucqueville. qui nous fit voir de belles gravures et causa près d'un quart d'heure avec ces messieurs, et nous continuâmes notre chemin.
» Je restai bientôt seul avec Hugo, que je reconduisis jusque chez lui. Il me réinvita à dîner inutilement et je partis. Le lendemain matin, il se trouva au rendezvous chez M.David. Delacroix était à la campagne, etc.. le papier manque.
A'ictor Pavie.
Aucun de ceux qui fréquentaient alors la maison de la rue Notre-Dame-des-Champs ne pouvait échapper au charme subtil qui les groupait autour du jeune maître et les soumettait à son irrésistible ascendant. Chaque soirée passée à ce foyer était pour Y. Pavie Toccasion d'une rencontre heureuse. Devant lui « se profdaient, dans toute la primeur de leur type, les jeunes maîtres de l'art nouveau, avec le relief nerveux et l'éclat métallique d'une monnaie sortie du balancier. 11 vit Hugo consul, au centre de son état-major, préluder sereinement à l'empire: de Vign}^ solitaire au sommet de sa blanche tour, pointer son télescope vers les régions sidérales ; Sainte-Beuve appliquer son bistouri de carabin aux plaies cachées de l'homme et aux infirmités de la nature; de Musset, plus tapageur et plus aventureux qu'un page, faire jaillir des pavés, à tout coup d'éperon, une strophe pour étincelle. Il vit bondir les sylphes sous la baguette de Nodier, et, de loin, passer et repasser, des vallons aux glaciers, du lac à l'Océan, l'ombre rêveuse de Lamartine'. »
Tous ceux dont le nom faisait alors quelque
1. V. Pavie : Œnores ciwisies, t. 11. Le Dernier Homme des fluinips.
ln'uit dans le monde des lettres et des arts avaient leur place marquée dans le salon de la rue Notre -Dame -des -Champs. C'était Planche, venant « chauffer ses longues jambes avec une familiarité cavalière au foyer » du poète; Lamartine, lisant ses premières Harmonies devant un auditoire fasciné: « Oh! le timbre de sa voix! s'écriait David d'Angers au sortir de cette lecture, son œil rêveur et ce front sur lequel les reflets de la lampe semblaient se changer en ceux de l'astre qu'il évoquait ! Quel buste je lui destine ! Il l'a bien gagné ; il l'aura ! » Et les deux Desi'hamps, Nodier, Dumas, A de Vigny, avant la représentation d'Othello ; Paul Foucher, le beaufrère du poète, l'auteur malheureux dWmij Robsart, et tant d'autres, dont les noms ne sont plus familiers aujourd'hui qu'à de rares fervents de cette époque. Parmi les peintres, Delacroix, les Devéria, Boulanger, ce dernier le plus oublié peut-être, mais le plus fidèle de tous, « le peintre de la maison et le confident de la famille ».
Il régnait, entre tous ces poètes et ces artistes, non pas une simple confraternité d'école, mais une véritable amitié, une intimité douce à laquelle présidait sereinement la maîtresse du logis. Nul ne prévoyait alors les brouilles, les séparations, les ruptures qui viendraient dénouer tant de liens.
Celui qui devait rester jusqu'aux derniers jours J'ami de tous ne pouvait soupçonner la mort prochaine
D'une amitié si grande, et dont tous parleront,
lorsqu'il écrivait le 1 1 juillet 1827:
Mon C'iier ami.
La jouinéo de lundi a été encore pour moi une de ces journées si pleines d'impressions que l'esprit confus tpii les repasse, incapable d'en retrouver le {i\. est obligé de les transcrire i)èle-mèle et sans suite. — Tâche de t'y retrouver, si tu \Hn\\.
Ce fut M""^ Hugo qui m'ouvrit la porte. Elle était assez triste; sa mère est malade. à la campagne, et dans un élat très inquiélant. Elle appela son mari qui vint me serrer la main. «Nous aurons Sainte-Beuve à diner. jne dit-il, c'est peut-être lui qui entre maintenant ». En effet, arrive une espèce d'écolier, petit, voûté, la lèvre inférieure très avancée, les cheveux rouw le teint analogue, qui nous salue d'un air empêtré. Je m'étais l'ait une tout autre idée du tranchant et intrépide rédacteur du Globe. Sa conveisation chancelante, ses phrases assez mal faites, sa modestie hésitante achevèrent de nudérouter complètement. Je lui fis mes compliments en lui disant bonjour, et im>us causâmes tous trois ensemble. Hugo se mit alors à évoquer ses sylphes et ses gnomes, à nous raccniler de vieilles histoires du moyen âge, éminemment poétiques, dénichées je ne sais où. et qu'il pourrait traiter jtar la suite. Un nouveau personnage entra : c'était sou beau-pèiv. (pii se mil à iircnliv-
tenir assez an loiii; de la ville d'Aiifters. où son jn'iT' était né. l.iii-nièiiH' fst de Nantes. Il élail |»ivs de- six heures l<iis(|iic nous nous mimes à table, (hi su|»[M»serait ditlicilement connnent un j)oète si inspiré, si fantastique, si étrange dans ses ravissements |)oéli(jues, peut descendre sans la moindre contrainte à la vie domestique la plus naïve, la plus privée. Ce contraste, qui peut étonner au premier coup d'œil. n'est point sans charme pour celui qui retrouve parloul la nalinv dans ses modifications diverses. Jeus lavantage inappréciable de recevoir de temps à autre des eon|»s de pieds de W^^ Hugo, qui siégeait jirès de uioi. Pour celui qui envisagerait le génie dun homme dans son adresse à découper un gigot de mouton, le pauvre [)oète jouerait un triste rôle; car il s'est monlié. dans celle opération. for! au-dessous de ses Odes, et même de ses Ballades. Il versa une assez grande quantité de s;uice sur la table pour s'attirer les risées de sa femnu' et les plaisanteries de son beau-j)ère. Nous passâmes, après le dîner, dans la Chambre au lys d'or. Un ix)ète a.'isez ob-scu/-. M. Emile I)escham|)s. entra.
La conversation se partagea alors en deux paris. Hugo et lui. Sainte-Beuve et moi. Je saisis avec avidité l'ocwision de lui déclarer avec franchise combien la doctrine du Globe, sauf le talent admirable de sa rédaction, me' paraissait anière (^t désolante. 11 la trouvait au contraire large et consolante, tout en convenani (pielle admettait toutes les croyanci's possibles, et justprà l'athéisme dans son sein. Ouant à lui ajoulait-il. ses idées philosiv phiipies ne s't'-k'vaient même |>as juscpie-là. Il se conlentait tout l)omiemenl dun matérialisme Irauipiille. sans
s'inquiéter d'un avenir (|iii lui paraissait très douteux. Mais tout cela dit avec une modestie et une aménité que je ne pouvais allier avec le ton sardonique et tranchant qui éclate dans ses pages. Il me parla de M. P. . . qui se mariait ces jours-ci. et de M. D.... à qui sa rédaction dans le Globe avait valu une destitution. Je lui demandai la permission daller le voir. Il me donna son adresse et parut très sensible à cette demande. Il a vingt-trois ans.
La conversation redevint générale, mais soumise toutefois, sans quil y {>arùl. à l'ascendant irrésistible de Hugo, à sa doctrine lumineuse, énoncée avec un organe enchanteur. On passa toute l'Académie en revue, et dix heures un quart sonnaient quand nous primes congé de Hugo. Sainte-Beuve et moi. Je lui rappelai les articles inséi'és dans Le Globe sur le poète qu'il avait si admirablement compris. Je le reconduisis jusqu'à sa demeure, dont il me montra la porte, et ma journée finit là. Hugo m'invita avec instance, en me disant adieu, à venir lui demander souvent à déjeuner.
Victor Pavie.
De celte amitié que Victor Pavie avait presque vue naître, il ne restait, quelques années plus tard, que des ruines. Comme il avait été le témoin des jours heureux, Victor Pavie fut aussi le confident des heures de tristesse. Pour celui qu'il appelait « le gardien de la chapelle ardente de ses souvenirs », Sainte-Heuve n'avait pour ainsi dire pas de secrets Gomme il le dit dans une de
ses lettres, il se tournait tout naturellement vers lui, « lorsqu'il se sentait violemment porté au bien ».
Aussi, mieux que tout autre, Victor Pavie put-il suivre longtemps, toujours, la trace imprimée dans l'âme de Sainte-Beuve par le coup douloureux qui l'avait frappée.
Il suffirait, d'ailleurs, pour sentir combien la blessure demeura saignante, de relire cette pièce des Pensées (Vaoùf, écrite cerlain soir, au retour d'un enterrement où le hasard avait réuni dans une même voiture les deux amis d'autrefois. Elle se termine par ces vers :
Quand, par ce ciel l'iiiirltrc cl d'axarc liiniirir, Lo pied sur celte fusse où Ion descend demain. Nous pûmes, jusqu'au Ijout, sans nous saisir la main. Voir tomber de la pelle une terre dernière. Quand chacun, tout lini. s'en alla de son Ixtrd, Oh 1 dites! du cercueil de cette jeune femme, Ou du sentiment mort.ahime dans notre àme, Lequel était plus inoit ?
Plus d'un ami des premières années aurait pu, cherchant au fond de son cœur, y trouver, comme Sainte-Beuve, « un sentiment mort ». 11 y avait eu des défections dans l'armée romantique. Oui, des soldats ou du chef, pouvait en être responsable? Il ne nous appartient pas de le rechercher ici. Mais ce que l'on peut atîirmer, c'est que nul
n'a jamais pu se rappeler sans émotion ni regret les heures d'enthousiasme passées rue Notre - Dame-des- Champs, <c au sein de cette frémissante jeunesse, amie, ennemie d'un seul bloc, et du même pas s'élançant à la commune conquête' />. 11 n'en est pas un, obscur ou glorieux, pour lequel ces années vécues dans l'intimité de ce foyer n'aient compté comme le plus beau temps de la vie. Y être admis, c'était, pour une jeune intelligence avide de jouissances artistiques, vivre dans une fêle continuelle :
... La soirée ^ de cette mémorable journée se passait chez Victor Hugo où j'étais invité à dîner avec Boulanger, M. Foucher le père, et le pèred'Aluzon... Sainte-Beuve, De ^lusset et Paul sont venus après. On s'est assis, et Paul nous a donné lecture d'un étincelant drame en trois actes intitulé la Goule. (J'ai bien du mal à t'écrire. Il est dix heures et demie. Ces messieurs ^ arrivent de VOdéon, où ils viennent de sifïler V Espion tombéà|)lat.) ('ommc je te le dis, cette Goule est une œuvre pleine de chaleur et de vie : quant au succès, je ne sais plus ([uoi lui |»rédire, depuis que la Co^/^^c des fiançailles \\eni d'être refusée à la Porte-Saint-Martin. Il avait toutes sortes de malheurs ce jour-là. L'indolent Nodier lui avait fait faux bond, le seul sur leipiel il pouvait