Victor Pavie. Les Uereit/iiih : Charles Nudifi
2. Lettre de Victor I*a\ie à son tVère, 6 décembre 1828 'iniditc, .
'i. Trois Angevins qui itarla;'ent la cliambre de Victor i'a\ie.
riO MKDAILLONS ROMANTIQUES
cctiiipler. Le reste était prévenu par cet imbécile de Frederick. (|iii avait lu la pièce, et qui, je ne sais par qucllf manie, m avail ])ar]é au Conseil comme d'une absurdité. M""' Dorval sy intéressait beaucouji, niain'y pouvait rien. En définitive, son drame a été apprécié, et malgré racharnement de Victor Ducange, il a obtenu quelques voix, et son entrée. Quelques jours avant, un très bel et très poétique opéra qu'il avait fait i>our Ziuimermann Mc/iiiolh ou /7/o>///«e e/va/c/y venait d"ètn< refusé par rAdininisIration dr l'Académie royale, sous jtrétexle ipion m- voulait ])\w- de féeries. (Ces messieurs se couchent.)
Ensuite Victor Hugo nous a lu des Orieniafcs inouïes et doulilement inouïes. Il en fait à mesur»-. il ne peut s"en draiiirlttr. Dans .Normaal la Rousse, il va :
]."ni-lVaic aux itiiiiiiicrcs vci-nieilles.
\r el le siiiiL^e mcclunit
Sitilciil ((iinmt' un essaim <lal)filles, l/élépliaiit aux iarp'S oi-ciljcs Casse les l»aiiilMiii> en mariliitnt.
Kl. dans une ode à Fabvier :
Des sabres ;iu\(|uels manque une tivmpe de sang, Ucs pistolels p)i\i,'és (le l)alles...
Pas un vers jibis faible que cela. Il en est assf»mmanl.
Ensuite on a lu des vers de Lamarlim- adressés à Hugo en réponse aux siens, (irand Dieu ! que c'était beau ! Quelle béatitude d'entendre quelque chose de nouveau de Lamartine depuis cin(| ans. et toujours lui. inconteslablemenl lui. de j>lus rajeuni par la sculpture
VICTOR HUGO RUE NOTRE-DAME-DES-CHAMPS ol
des vers et par la curiosité des rimes. Sainte-Beuve a terminé par des vers à Lamartine. Il est bon de te dire que Sainte-Beuve se ])lace immédiatement après les trois colosses. (Ces messieurs dorment.)
Mardi dernier', jai dîné chez ^'ictor avec Mérimée. Dans la soirée, le jeune Listz i un musicien) lui a été présenté. Nous avons beaucoup causé ensemble...
Ces esprits hantés de hautes préoccupations d'art et de poésie ont aussi leurs heures de gaieté :
Hier mardi '^ j'ai dîné cliezVictor Hugo avec M. David. Cf pauvre M. David faitpiliéde la main droite qu'il s'est foulée, il y a huit jours, en tombant sur la glace : il ne peut travailler. Heureusement il mange et cause bien, et débute dans le calembourg avec quelque succès. Le Dernier Jour d'un coîidanine vient de paraître et fait un tapage denfer. Kn bien comme en mal. en enthousiasme comme en malédiction, les journaux radotent de ce nom-là. Cesl un tajiage à ne pas s'entendre.
Un tapage d'une autre sorte fait parfois écho aux nouvelles littéraires que le jeune habitué de la rue j\otre-Dame-des-Champs transmet, de Paris, aux siens :
.J'ai vu ce iiialinM'ictor Hugo à son liii'buleiil di--
1. Letlrc (le VicUn- l'itvie à son père, 9 mai 18^9 [inédite). •2. LoUru de Virtur Pavie à smi |n-rr, :{ février 1829 itiuklitct. '.i. LeUre de Viclur Fa\if m >>m |miv. 14 novembri- 1X29 i inédite
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jciiner de faiiiillr. A travers des jilapissenients ])erp«''tuels de femme et dCnlaiits sur les se])t tons de la gamine, j'ai cru distiiiuuer ces iixits: Hn-riani sera joué dans trois mois, (''clia|t|M'' à grande lutte de toutes les mutilations littéraires, plumé iiolitiquemenl seule-v ment.
Les années passées rue Notre-Dame-des-Champs sont, pour le poète, les années heureuses, pendant lesquelles chaque triomphe lui parait d'autant plus doux que son éclat rejaillit sur les êtres chers qui l'entourent à son foyer, et qu'à l'ivresse naissante de la gloire, ni pour lui-même ni pour les siens, nulle amertume ne vient se mêler.
Par quelle chance inouïe cette pittoresque et charmante place des Vosges, à laquelle ingénieurs et hygiénistes doivent s'accorder à reconnaître mille tares, a-t-elle pu échapper jusqu'aujourd'hui à la condamnation des amateurs de belles percées et de maisons neuves? Ils la connaissent mal sans doute : quel souci les attirerait en ce lieu où l'on ne passe guère sans éprouver la tentation de rêver et de se souvenir? Les destins aidant, puisse la pauvre place bénéficier longtemps de cette ignorance relative : car on lui pardonnerait ditticilement ce tort très grave d'avoir conservé, en dépit de quelques badigeons malheureux, sa physionomie et son caractère d'autrefois.
Vicier Hugo habita, de 1883 à 18 i8, Tune de ces maisons à longs toits, à façade do briques rouges, prenant le jour par de larges fenêtres. Parmi les différentes demeures occupées par le poète dans Paris, il n'en était pas une qui pût, mieux que celle-là, se prêter à l'installation d'un musée dédié à sa mémoire. La place Royale est devenue place des Vosges. Le monde élégant ne la fréquente plus. Mais à cela s'est bornée à peu près la transformation, et, si l'àme du poète revient errer dans les lieux qui lui furent jadis familiers, elle doit donner la préférence à ces galeries sous lesquelles on s'étonne de ne point voir apparaître, à quelque détour, comme au temps de Corneille, les silhouettes d'Alidor ou d'Angélique, de Dorante ou de Phylis.
Le reliquaire était façonné à souhait pour enfermer tant de souvenirs pieusement recueillis. Et puis, les années que le maître vécut dans cette demeure, ne sont-ce pas les années où sa vraie gloire de poète jette ses plus éclatants rayons? Avant 1833 ont paru les Odes et Ballades, Han d'Islande, Bug-Jargal, Cromwell, les Orientales, le Dernier Jour d'un condamné^ Hernani, Marion de Lorme, Notre-Dame de Paris, les Feuilles d'automne, le lioi s'amuse. De 1833 à 1848, ce sont Lucrèce Borgia, Marie Tndor, Angelo, les Chants du cirpuscide, les
VICTOR llUr.O PLACK ROYALE 5"
Voix intérieures, Rwj Blas, les Rayons et les Ombres, le Rhin, les Burg raves.
Aux amis qui se groupaient rue Xotre-Damedes-Champs et rue Jean-Goujon, ont succédé, place Royale, des disciples plus obscurs, mais plus admiratifs, des courtisans. Victor Pavie raconte quelque part, dans ses souvenirs, la soirée au cours de laquelle David d'Angers amena chez Victor Hugo le grand poète polonais Mickiewiez, « soirée beaucoup plus fameuse, dit-il, par l'importance des personnages que par la solennité de l'entrevue ». L'accueil fait à l'exilé de AVilna est plus protecteur que cordial : c'est celui d'un souverain qui consent à recevoir un hôte, illustre sans doute, mais séparé de lui par une infranchissable distance. Et Victor Pavie, malgré sa bienveillante amitié, ne peut s'empêcher de conclure que « les choses, rue Notre-Dame-des-Gliamps, ne se fussent point produites ainsi ».
Cette atmosphère d'encens dont on l'entoure n'est point pour déplaire au maître du logis, qui exerce avec une sereine majesté sa royauté littéraire. Un de ceux qui fréquentaient alors la maison du poète écrivait longtemps après ' :
l. Tliéudore Pavie : Victor Parie, su jeunesse el ses relutions litU'mires.
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Soiivriil je me icpoilc ;iii\ aiiiUMS de lK)iilieiir et do lildirc. au k'inps où Viclor Hti^o liabilail ce M apparl(!iii('iiL (Je la place Royale, tout reinjjli de souvenirs liistori(iues, où nous passions de si douces soirées. Le cénacle s'était en i)arlie dissous, de nouveaux visag;es remplaçaient les anciens : Théophile Gautier, caché sous le pseudonyme d'Alhertus. l'elrus Borel, Jehan Duseigneur. qui plus tard se noinnia tout simplement Jean, etc. Après le dîner, durant les beaux jours, on ouvrait la fenêtre à deux Imitants, et le poète, dans tout Téclat de sa renoiinnée, portant haut sa belle tète que David allait couronner de lauriers, paraissait sur le balcon. Il y avait toujouis. sin- la place, un certain nombre de curieux. ]iiii\ incianx. |)arisiens et étrani-ers. <pii guettaient ce moment, et tournaient à la fois leurs rei;ards vers Huîao. qu'entourait un cortèye d'amis. Je me retirais alors au second plan, pour que ce pulilic en cpiète de célébrités n'égarât pas ses regards sur un inconnu. Et (piand je pense à ces belles soirées, je me sens saisi de douleur à la pensée que tout cela est évanoui...
Encore une fois, c'est l'époque du triomphe. Pour employer nn bien vilain mot, qui n'avait point cours alors, le poète est « arrivé ». Et, comme il ne souffre guère dans son voisinage immédiat d'autres célébrités littéraires dont il pense que l'éclat pourrait, non pas éclipser le sien, mais le faire paraître plus pâle, il attire et retient de préférence autour de lui les artistes. A part Théo-
phile Gautier, dont la réputation d'écrivain n e s'établira d'ailleurs que plus tard, les habitués de la place Royale sont peintres, sculpteurs, graveurs, architectes. Ils se nomment Petrus Borel, Bouchardy, Jehan Duseigneur, Jules Vabre, Gélestin Nanteuil, Achille et Eugène Devéria, Louis Boulanger, David d'Angers. Théophile Gautier a tracé, même des moins connus d'entre eux, d'étincelants portraits. Il a dit comment cette « jeunesse volcanique », éprise d'étoffes éclatantes et somptueuses, de pourpoints extravagants, fière de porter « des moustaches en crocs et une barbe en pointe, effroi du bourgeois glabre », s'étonnait de la mise correcte du maître, de son menton soigneusement rasé et de son petit col rabattu.
Vouloir se distinguer du vulgaire, du « philistin », comme on l'appelait, par cette recherche dans la mise extérieure, ce n'était en somme que gaminerie de jeunesse. Victor Hugo, qui n'a jamais connu ces enfantillages, n'éprouve nul besoin de faire en cette matière quelque concession au goût de ses turbulents disciples. L'existence qu'on mène place Royale est presque toujours très simple, et le poète sait fort bien descendre des hauteurs sereines vers lesquelles l'entraîne sa pensée pour goûter les charmes de la vie familiale. Nous trouverions dans les lettres du même témoin cité tout
à l'heure plus d'un détail sur ces soirées intimes au cours desquelles, parfois, on n'eflleure pas la moindre question d'art ou de littérature :
Jiii [(iissé la soirée d'hier chez les Hu^o'. Priiil y avait (Une ; c'était une de ces scènes de famille coininc il V en avait tant anlivfois. pas un mol amer ne fut |)r(»noncé. La mère lacconnnodail des lias. Paul fredonnait. Enlin. nons nous mîmes à causer littérature, à passer en revue toute la vraie lanjiue française, depuis le xv^ jusqu'au ix^ siècle. Je ne me rap|»elle pas avoir passé une plus délicieuse soirée. Toto est le piemier en latin.
La Didine^ est liien lu-Ile: \;i Dédé. toute jolie déjà, joue à la poupée avec une petite amie de campagne, à laquelle le ]H)i'[o lait des niches à la Gringoire. Étonnante maison, plus vivanlc que les légendes du Rhin! Le soir, cpiand vient l'Iicuic de s'aller coucher. Cliarles tout endormi endjrasse son père, sa mère. jRiis tous ceux (pii sont présents, même ceux (|ui sont là |>our la ]iremière fois.
... Ils aval. Mil. (•■ soji-là. (rois dauies de province. sans un seul Alltertus. sans le moindre Francis Wey. et la conversation jwreille à imc conversation de Bautié : salles d'asile, curé, première counnunion. feuilleton d'Eu!;ène Sue. choses éditianles. plaies et peu poéti-
I. Li'ttrc (le Tlu'odoiL' Pii\it.', ([ui iial)itt' à ce inoniciit l'aris. à s(pii fivre Victor l';i\ii\ liabitanl Aiip-rs, iV-vrifr 1837 (invclite'.
'■>. LcUrc (le Tlu'Oïkirc l'avic à soQ IVèrc. Diditw et Dcdv sont les lieux lilles du i)uèle, Léopoldiiie et .Vdèio.
VICTOR HUGO PLACE ROYALK Gl
t|iu's. Ci'llt" r(HiV('i'satioii t'-(;ii(. octiiinit' (ronliiiairc jjercée ni inainls endroits |)ar des questions intermittentes de M*"^ Huiio. sur ta feumie, sur les enfants, sur le père, sur ioi. Tu sais, dans les spectacles marins, un gros vaisseau passe sur une nier auitée où rien ne motive sa présence: on le suit de In'il et. tout à coup, psiclit... boum! Le feu de la lumière et le canon. Ainsi les soirs où M'""' Huiio. trônant devant son feu. accueillante et distraite, rêvant et non rêveuse, se laisse aller à la ])ente de ses idées. Toto. Itoutonné jusqu'au menton dans une ample lévite doù sort sa tête amaigrie, trop semblable à celle du grand-père Fouclier: enfin, on le croit sauvé ! Le fait est qu'il est plus vif. plus étonnant que jamais, identii^pie à son père par le geste et l'accent. Il sera poète, celui-là : Sainte-Beuve a raison de dire : c'est le plus compromis! Le j)ère avait les chevtnix; frisés au fer, un jai)ot; il l'acontait les dix-huit blt^ssures reçues pai- snn oncle Louis Hugo dans le cimetière d'Eylau : ce jour-là. Muial chargeait les Cosaques avec sa cravache... '
La maison est fort belle. David d'Angers écrit le 20 janvier LSP.H :
... J'ai été l'aire visite à Hugo, place lloyale. Les appartements sont d'une grandeur et dune beauté très remarquables: puis, toutes les maisons qui entourent celle place ont ap(»arteimà des personnages historiques. Mais ils avaient de vastes chemii|ées dans lesquelles on niellait des arbres! Actuellement, on a de jietiles che-
1. Lettre de 18'i2 de Théodore Pavie à Victor Pavie. Tolo désigiu- Knmoois-Victor Huj.''i. lo liis iiiné du poète.
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minéf's. cl ces vasles |nèces sont «les magasins ;\ bons rhiiint's (If cfrvp.-iii...
Caressé par la gloire et les honneurs, entouré de chères affections, Victor Hugo coule dans cette demeure des jours heureux. Puis soudain la maison devient silencieuse. La Providence a voulu rappeler aux habitants de ce foyer que tout bonheur humain est fragile. Devant le terrible drame qui lui ravit du même coup sa fille et son gendre, le poète se tait, accablé.
... La maison di- la |ilaci' Ilnyalc t'St trislr. silnici»'use. écrit David (TAngers. La nuit, ccpendaul. on (Idil ciilcndre les éclats do voix de la pauvre mère. (|ui a conlinucllement enire ses mains la chevelure de la noyée: dans le jour. Hugo tient embrassés ses enfants assis sur ses genoux...
M'"^ Hugo écrit à Victor Pavie ces quelques mots illisibles et remplis de larmes :
Mon ]tauvre Victoi'. ma lilfc avait prié le joui' df sa premièrt' communion pour ipu' Dieu vous envoyât drs entants: Dieu a exaucé ses prières. Maintenant, priez, pliez notre Maître, aliii (lue je sois réunie aussitôt ma mort à mes enfants: le mari de ma tille est mon (ils! Le Seigneur n'a |jas voulu les sé|)arer même une seconde. Kli hieu. iiinii ,iuii. demandez-lui cela: votre prière sera exaucée aussi, j'en suis sûr»'. (Vest ce que vous pouvez pour voire malheureuse amie. e( c'est tout.
Vicomtesse .\. Victor Hugo.
Quand on a \éc\i dans une maison de telles heures, quand on a passé entre ses murs des instants tour à tour si doux et si lugubres, on ne peut la quitter comme on quitte un séjour indifférent. Devant l'émeute qui gronde sous ses fenêtres aux journées de Juin 184S, la famille du poète a dû battre en retraite. M'"" Victor Hugo écrit à Victor Pavie le -li) juillet :
Monsieur el \nt'\i cher ami ^ Udiis nous soiinnes vus la deriii»'!!' fois aj>rès de si teiTil)les choses (|ue les individus disparaissent el (|ue. même eulie amis les |)lus fidèles et les plus anciens, tout sentiment sendilail atténué, ou tout au moins on était si certain de cet inaltérable altachemeiil (piil sendilail iiiiilije de le lémoiliuer. dans un moment où UmW question est en jeu. Iiors celte même aifeclion. C'est l'impression (pu m'est restée de votre visite à la itlace Royale. Hélas! nous l'avons (|Milli'>:'. .Nous denienroiis iiic d'isiv. n'^ o. à la Madeleine. Ah 1 (jnel liond! Plus d'arbres, [dus de fontaine, plus de souvenirs ! J'en suis venue, cher Monsieur, c'est ce ipii est afVreiix. ;'i (■viler le souvenir, à ('viliT la soutfrance. Ma maladie a cruellemeul éprouvé mon cerveau. J<' tâche de rassurer ma ccjiiscience en me disaiU que jus(|u"ici je n'ai |ias été responsable. Je demande <[ue la uK-nioire me revienne.
Ces dix-sept années sont, |)Our les enfanis,