‹ Médaillons romantiquesChapitre 3 sur 121 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

Quelques détails ignorés sur la vie littéraire d'alors, quelques pensées délicates, quelques échappées de poésie semées çà et là dans la correspondance de plusieurs d'entre eux, et qu'on a cru bon de ne point laisser perdre, voilà tout ce que ce livre sans prétentions dogmatiques offre au public. M'"*' Ménessier-Nodier, M""*^ Victor Hugo, son frère, Paul Foucher, Sainte-Beuve, David d'Angers et d'autres s'y montreront, pendant quelques moments de leur existence, comme dit Montaigne, en leur « façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice ». Peut-être l'arôme du passé qui s'exhalait, en les feuilletant, des pages jaunies couvertes d'une encre toute pâle, perdra-t-il, à être ainsi transposé, quelque peu de sa force. Peut-être le parfum sera-t-il plus celui d'un herbier que celui d'une gerbe. Le lecteur jugera si plus d'un de ces souvenirs ne méritait pas d'être réveillé.

ET

MARIE MENESSIER-NODIER

ET

MARIE MÉNESSIER- NODIER

Parmi les romantiques de la première heure, il convient de faire une place à part à Charles Nodier. C'est autour de lui, dans son salon de l'Arsenal, que, plusieurs années avant 1830, se groupent la plupart des poètes et des artistes rêvant l'émancipation de l'art. Ils apportent à ce foyer largement ouvert toute l'ardeur de leur foi robuste et jeune. Et, par un piquant contraste, lui qui pourrait, à ce moment, s'intituler leur chef, est le seul qui demeure calme et de sang froid, réagissant par l'éclectisme de ses afTections, contre l'intransigeance de leurs enthousiasmes et de leurs haines.

Maintes fois, dans une page de critique, Nodier laisse voir qu'il est loin d'être l'ennemi irréconci-

liable de ces classiques qu'abhorrent ses jeunes amis ; maintes fois il lui arrive de souligner d'un sourire certaines audaces, et les farouches ont peine à réprimer quelques murmures. Mais tant de finesse et de bonhomie enveloppe ses malices qu'on ne peut lui garder rancune : à peine décochées, elles sont pardonnées. Quant à ses complaisances pour le passé, on sait fort bien que, ne sortant pas du domaine de la doctrine, elles n'impliquent aucune timidité personnelle. Son œuvre est là pour le justifier au besoin de tout reproche, son œuvre dont la hardiesse le place, non point à la suite des novateurs, mais bien plutôt à leur tète. Et qui donc, dans la jeune école, pourrait considérer comme un classique arriéré celui qui, l'un des premiers, secoua le joug de la muse grecque et latine, pour découvrir, dans l'histoire de son propre pays, une nouvelle et merveilleuse source d'inspiration qui, l'un des premiers, révéla le charme des vieux édifices ruinés par le temps, rongés par le lierre et les ronces? Classique, le pèlerin ému du voijage pittoresque et romantique à travers Vancienne France, l'évocateur des sylphes et des fées, le père de Jean Sbogar, de Smarra et de Trilby. II n'est pas jusqu'à l'ardeur de ses convictions royalistes et religieuses qui ne le rapproche des défen-

seurs poétiques du trône et de l'autel. Par trop de liens il leur est uni pour n'être pas vraiment l'un des leurs.

Le Salon de l'Arsenal fut le centre du premier cénacle. Lorsque Victor Hugo, après ses premiers triomphes, en aura formé un second rue Notre- Dame-des-Gliamps, ce sera presque la même phalange qui se groupera autour de lui. Mais l'Arsenal ne sera point déserté pour cela. Ceux qui fréquentent ces deux foyers d'art et de poésie ne respirent point ici et là le même air. lis n'apportent pas, sur ces deux terrains très divers, les mêmes allures, ils ne viennent y chercher ni des impressions semblables, ni des émotions de même nature. Rue ><otre-Dame-des-Champs, on ne rêve que luttes et batailles, œuvres hardies qui étonnent et fassent frémir les classiques, manifestes retentissants, plans de campagne et coups d'éclat. C'est l'effervescence tumultueuse d'un très jeune état-major qui prendrait volontiers pour de la faiblesse le sang-froid des vieux tacticiens. L'Arsenal est plus calme. Là se rencontrent, comme sur une zone neutralisée, à mi-chemin des deux camps, et les indépendants qui prétendent ne s'enrôler sous aucune bannière, et ceux qui, ralliés à l'un ou l'autre parti, n'ont pas rompu toute attache avec les adversaires. Là se coudoient

et se regardent sans haine ceux qui se prodiguent, plume en main, injures et anathèmes. On dirait que, sur les plus forcenés des romantiques, comme sur les plus guindés des classiques, passe une brise rafraîchissante, au souffle de laquelle naissent dans les esprits des idées de trêve et d'apaisement.

Les circonstances au milieu desquelles se forma le premier cénacle lui donnèrent cette physionomie particulière qui le fait si différent des autres salons fréquentés par les romantiques. Elles n'agirent pas seules pourtant, et leur influence eût été tout autre, peut-être, si Xodier n'y avait joint la sienne. Ce premier cénacle naît avant que l'heure des discordes littéraires ait sonné. Des œuvres isolées font pressentir sans doute aux esprits clairvoyants l'éclosion prochaine d'un art nouveau. Mais nul ne songe alors à prêcher l'oubli et le dédain de tout ce qui fut admiré par les siècles précédents. C'est l'époque où, dans la Muse française, des articles très respectueux du goût classique sont signés Hugo, Vigny, Saint- Valry, E. et A. Deschamps, où de nombreuses afiînités unissent les uns aux autres ceux que l'avenir divisera, où le mot de romantique, à peine inventé, ne désigne encore ni une école, ni un parti. Les années passent : entre romantiques

et classiques, c'est la guerre. Nodier, qui possède, dans l'une des deux armées, de vieilles amitiés, ne peut briser avec elle parce que dans l'autre on l'acclame et le salue comme un chef. Il accueille avec la même bonne grâce souriante les amis anciens et nouveaux. Le même charme puissant qui attire et fait s'attacher à lui les hommes les plus hostiles à ses convictions politiques et religieuses réunit sous son toit, dans une fréquentation familière et presque cordiale, d'irréconciliables ennemis. Républicains farouches et bonapartistes ardents se rencontrent dans le salon de ce royaliste proscrit et emprisonné comme conspirateur sous l'Empire. Romantiques et classiques peuvent s'y rencontrer eux aussi comme sur un terrain propice aux rapprochements pacifiques et aux suspensions d'armes.

L'abbé Grozier, « bibliothécaire de Monsieur », mourut en 1<S23. Le 3 janvier 1824, Charles Nodier était désigné comme son successeur et, le 14 avril, il prenait possession de son poste. L'habitué des Variétés donna bien quelques regrets au petit appartement de la rue de Provence, si proche de son théâtre de prédilection.

Le bibliophile se réjouit à la pensôe qu'il allait vivre désormais au milieu des livres, et le nouveau domicile eut vite fait oublier l'ancien. Lui et les siens s'éprirent sans peine de ces belles pièces vastes et claires, ouvrant sur un balcon suspendu au-dessus du quai, d'où l'on apercevait les berges vertes de l'île Louviers, encore habitées par des légions de grenouilles tapageuses, et les peupliers incendiés presque chaque soir par de splendides couchers de soleil.

Jamais il n'y eut demeure plus hos|»italière que cette vieille maison de l'Arsenal. Les intimes, attardés en visite vers la fin du jour, doivent le plus souvent résister pour que leur couvert ne soit mis de force à la table de famille. Les nouveaux venus sont tellement sûrs de l'accueil qui leur sera fait que les plus timides s'enhardissent. Et maintes fois, Nodier, apercevant un visage jusqu'alors inconnu, demande à sa femme ou à sa fille le nom de l'arrivant, sans que ni l'une ni l'autre puisse le lui dire.

Les Nodier, écril Victor Pavie'. me cnmbleal de témoignages diiieffaljles bontés. Jai reçu l'accueil le plus cordial chez eux depuis la |>reniière l'ois. Depuis, Madauie Méucssier lu'a écrit une lettre cliarinaule pour

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