‹ Médaillons romantiquesChapitre 34 sur 121 · Lettre ;i Victor Pavie [inédite · texte numérisé non relu

Lettre ;i Victor Pavie [inédite

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les dernières résistances seront vaincues. Voilà, du moins, ce que l'on pense dans le camp romantique.

On s'attend bien, sans doute, à ce qu'il y ait liataille, et l'on s'organise militairement. Chacun a son poste de combat. L'armée romantique, c'est l'armée des jeunes, étudiants d'aujourd'hui ou d'hier, échappés des amphithéâtres de droit et de médecine, peintres et sculpteurs accourus pour prêter main - forte à leurs frères d'armes du bataillon des leltres. Tout cela se démène, s'agite, manifeste tumultueusement son enthousiasme. Les longs cheveux, les moustaches et les barbes" font contraste avec les visages bourgeoisement rasés. Les amples manteaux à haut col de velours, les gilets-pourpoints aux couleurs éclatantes, les chapeaux de Ibrme excentrique tranchent sur la mise correcte des classiques. A tant de signes, ils pourraient se reconnaître. Par luxe de précaution, cependant, ils se murmurent à l'oreille le mot de passe mystérieux, le mot d'ordre : « Jlierro. »

Les amis de l'auteur, les familiers et les intimes ont été investis chacun du commandement d'un groupe. Leur entrain entïammera les plus hésitants et les plus tièdes. On peut se convaincre de l'ardeur avec laquelle ils accomplirent leur tâche, en

lisant ces lignes rcrites par l'un d'eux au lendemain même du combat ' :

Vicloiro I Victoire! Bataille gagnée. Hcniani est à nous. 11 est vrai que, cette matinée-là, st'tait levé un soleil d'Austerlitz : c'était un pressentiment pour la soirée. Les places laissées vacantes par les convives du banquet '^ avaient bien vite été comblées, et jo jne vis de suile à la tète de trente hommes des pins honoraljles et des plus sponlaïK'S claquciirs. I/entréo devait s'efTectiier à trois heures, jar une porte inusiti'-e. affectée ce soir-là à cet usage, et javais donné à vingt d\'ntre eux rendez-vous ici à deux heures et demie, aux dix autres, galerie d'Orléans à trois heures moins le quart. Parti à l'heure dite avec les deux tiers de ma bande, je courais encore à trois heures, de long en large, dans la galerie d'Orléjiiis. la tiMc eu l'aii'. la iièvre au cerveau, à travers ce troupeau déhandé, ([ui s'accrochait à moi. appareillant mes pelol()n^ de cinq avec un regard de conjuré, au giand amusement des badauds (pii traçaient autour de mes pas coirnne une banlieue ambulante. Au bout d'un bon quart d'Iieure, j'avais repris mes sens, je tenais en mains cette fde fuyante, désormais organisée, et nous nous élripions en ordre le long des grilles de ladite porte — qui ne s'ouvrait ]ias. Enfin, à trois heures et demie, les deux battants donnent signe de vie. et décrivent, dans le roncours de leur douhle elTorl. un

1. Ix'Itrc lie Viiliii- l';i\if à son prir. "2tl t'cM-icr IS-2S.

"2. Un l);iii(iui'l. (Imil la dalc rtait iiialcncuiilri'iiscmciit fixre ce Jonr-là, a\ail |iri\i', an dci'iiiri- momciU. V. l'a\ii' d'iini' partie de sa tronpe.

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hiatus d'environ deux pieds de large, qui nie permet, à moi, de passer de face, et au père Goupil* de côté. Nous escaladons enfin l'escalier les premiers, N... et moi, un billet de quatre en mains, moins V... et M... qui restent accrochés à la batterie dune carabine de grenadier. Autre désappointement. Il nous fallut redescendre, saisir par les cheveux les deux retardataires, et nous précipiter ensemble aux premiers bancs des secondes galeries, dont les vingt-six amis de la file restante décrivirent successivement le contour. A six heures, c'est-àdire trois heures après, le coup d'œil était superbe, et il y avait quelque espoir de fête, dans ces attitudes bienveillantes et ces regards radieux. De temps à autre, on voyait surgir la ravissante tète de M™^ Hugo, malade, avec un kmdeau blanc sous le menlon. qui la rendait un peu plus jolie que de coutume, s'il est possible.

A sept heures, la toile se lève, et, pendant dix minutes environ, M"*^ Tousé cousait, se levait, puis recousait tour à tour, au milieu d'un murmure hostile que sa voix altérée ne pouvait subjuguer. Puis cela finit, et l'on vit bien que ce bruit qui se taisait était le râle pulmonique d'une opposition expirante, qui s'anéantissait ])our toujours. La répétition générale de la veille m'avait à peu près garanti le succès de la pièce : je craignais quelque peu pour le premier acte, et maintenant, une fois la toile baissée sur lui, au milieu des bravos, mon violent errement decœur se détendit, et je me dis : « Nous avons gagné. » Le second acte, j'en étais siir. Il

I. Praticien du scuiptour Da\i(l (TAiiyers, recrue de la dernière lieure.

ronilc coiiiiiic un tiiy;iii d'ormic .Mfs viiit;l-iiciit' ;iiiii-« me faisaicnl coinmc les pliiiiics à la queue d'mi paon. Us s'élalaienl en voue île ma gauche à ma droite el me secondaient de toute la puissance de leurs ]»oumons. l'ampleur de leurs battoirs et le trépignement de leurs pieds. Au troisième acte, opposition de rigueur, el un silllel à la plus belle scène, mais englouti à cent pieds dans la mer, sous des algues de lira vos conjurés. Mon Iront ruisselait de sueur et mes vêtements étaient trempés comme ceux d'un naufragé. A chaque bond que je faisais sur ma banquette, le corps incliné vers l'abîme du parterre, deux mains officieuses et inconnues pesaient sur mes épaules et coniremandaient mon t'ian. Le cpia- Iriènii' acte n'était pas une scène de ce monde; c'était plul(M une scène d'ondires jouée sur des tombeaux. Le monologue <Ie ("liarles-OuinI allerra loule la s:dle. Ce n'élaienl plus des acclamalions, c'était mi brasier de Oli ! eouqirimés et sourds. Ce (piali-ièm;' acte est la réverbération la plus puissanle du génie de Hugo. Un tmmeri'e d'applaudissements raccueillit au baissé du rideau, .l'avais làclv' la bi'ide siu" le cou à tous mes

amis. M..., V.... IVL... D.... M.... 1 I les deux

M.... V G.... et surtout A l'taient connue des

lions. M"^° Hugo nous .ivait vus .ivanl la pièce, cela nous donnait du cn'ur. Le sitlleur (pii avait brisi- son sifllet sur le plus beau vers du (|u;itrième acte Kàclia sur le ciiKpiièuie le mol iiK'lodriime. (pii n'eut pas jilus de succès. Il n'y avait ipie l'enlrainemenl de la passion (pii put prodiiir.' (piehpic chose après le grandiose concenti'é du (piiitiième ;icte. et. di' toute manière, cet eiret dépassa l'attente. Le son du cor t'iil un navrcment uni-

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versel pour les quatre points de la salle: et ijuaiid [>oii;i Sol fut retombée sur le corps d'Hernani, son fiancé, que la toile fut tombée pour toujours avec eux, un seul cri d'enthousiasme etTréné partit de l'enceinte, jusqu'à ce que Firmin eût amené l'auteur de ce monumental et décisif chef-d'œuvre Tout le monde se leva e[ personne ne sortit. HuiiO î l'auteur! l'auteur! bravo. Victor! Amenez! Amenez! Cela dura une demi-heure, moi rugissant par-dessus tous les rugissements connus, et souhaitant du fond de l'àme cpi'il ne parût point. Mais n'arriva-t-il pas autre chose? Xe voilà-t-il pas que, d'un mouvement unanime, la salle entière pivote vers le charmant visage de femme encore j^âle de la fièvre du matin et de la préoccupation du soir, et que les cha- I )eaux et les n loucho i rs s'agitent de va nt elle cou une devan t une reine. Je n'ai jamais eu si grande envie de pleurer que dans ce moment-là. et je maudissais ma place cpii m'empêchait de me tourner vers elle, éta:il moi-même au-dessus.

Dans la rue de Richelieu on criait encore. Jamais, de notre vie de jeunes hommes, succès pareil n'avait eu lieu. Une mise en scène superbe. Le meilleur comédien est Michelot, qui ressemblait au Charles-Quint de Gros. Le i)lus inégal, mais le plus espagnol et le plus coloré, c'est Joanny. Firuiin. rugissant, épileptique et grêle, l'antipode du vers de Hugo. Il l'allail IJeauvalIel ou personne. Quant à .M"*^ .Mars, elle avait n'-uni ce soir-là, sur son ancienne lêle rajemiie. le |iatliéti(pie de M""^ Dorval et la canileur priinilive de Miss Siuitlison. Ce sérail folie à lier que de la conqiarer. dans ijimi (pie ce soil. à ce (ju'elle fut là-dedans.

Je voulais voir ù t(jute foret > Victor. noti'O cher et grand Victor. J'errais tout seul dans la salle. Enfin, j'aperçois Paul S à qui je saute au cou. Nous courons çà et là dans le foyer des acteurs, et nous prenons parti d'aller l'attendre chez lui, où sa femme venait d'arrivrr déjà. Nous étions une quinzaine, Dumas, Devéria et C'*'. Au bout d'une demi-heure, il arrive. Il se trouva que je l'attrappai le premier. Je n'osais y toucher avant sa femme. Je tremblais devant lui avec l'épilepsie de Firmin. Puis je me cramponnai à lui. et l'embrassai si dur que j'écrasai mon chapeau entre cet élan. (Il m'en reste encore deux autres.) Lui, comme de coutume, demandait si nous nous étions amusés, et enchanté que cela nous eût fait plaisir.

Ah ! que je chantais drôlement ce matin en me levant! Ah! que j'ai de drôles de mains ! Encore deux services de rigueur. Samedi, l'épiderme sera enlevé : elles saigneront. Rien de mieux.

Il me fallait citer cette page tout entière, sans la couper de froids et inutiles commentaires. On trouvera sans doute que la tièvre dont tremble encore celui qui l'a tracée, que le lyrisme dont elle déborde n'excusent point une certaine insouciance de l'équilibre des mots et de la cohérence des images. Mais, à ceux qui reviennent du combat, la figure noire de poudre et le sang bouillonnant dans les veines, peut-on demander

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d'aligner, pour en faire le récit, des phrases correctes et patiemment ciselées ? Tel qu'il est, avec ses heurts de métaphores, ses soubresauts de style, ce bulletin de victoire me semble peindre assez exactement l'état d'esprit de cette jeunesse dont l'enthousiasme entrauiant a contribué, pour une bonne part, à assurer le triomphe de la première soirée.

L'ennemi, dont la déroute avait semblé complète, se ressaisit le lendemain et les jours suivants. Il faut bien le reconnaître, le public du 25 février était un public exceptionnellement favorable à l'œuvre nouvelle. Peu de places avaient été laissées libres, dans ïa salle, pour ceux qui n'étaient pas des amis de l'auteur, et nous avons vu comment le moindre sifflet était « englouti à cent pieds dans la mer, sous des algues de bravos conjurés ». Le plus fort de l'assaut passé, les rangs s'éclaircissent. Seuls, les plus fidèles et les plus intrépides continuent la lutte. Elle est chaude parfois. Qu'on en juge par ces quelques lignes, écrites le 28 février, sur les représentations du 26 et du 27 ' :

... Des émolions de toutes sortes, loi, lui'^ Hemaui.

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