‹ Médaillons romantiquesChapitre 36 sur 121 · Lettre de Victor t'avie à sa graiul'iiK're iiuklile · texte numérisé non relu

Lettre de Victor t'avie à sa graiul'iiK're iiuklile

LA BATAILLE D HERNAM 121

acharnés de Yiclor iir nous laissent |>as (Je repos. Pendant les six premières représentations (ïHernaui, je me snis fait un cas de conscience d'être sous les armes. moi et dix ou douze des amis de bonne volonté que je recrutais. La quatrième représentation a été des plus orageuses possible. Celait le moment désigné d'une ignoble et lâche réaction. Vendredi et samedi surtout, cela s'est mieux passé. Tranquillisé par cette dernière épreuve, et d'ailleurs fatigué, je profitais, lundi soir, de la venue de C**'" et de la bonne volonté de >'=•"•=- pour me reposer. Dans ma préoccupation, j'attends au lit. sans dormir, le résultat de la soirée : ils arrivent tous deux désolés, disant que des ricanements lardés de sifflets avaient accueilli la pièce d'un bout à l'autre. (Que tout cela ne sorte pas d'ici.) C'est une dégoûtante cabale d'auteurs, d'acteurs et de directeurs, combinée. Les recettes sont superbes, mais la pièce, d'ailleurs mutilée de plus en plus par Hugo, perd liorriblenienl aux interruptions nudtipliéesqui la coupent par tronrons, Croiriez-vous que des vers tels que ceux-ci :

Mais ù ce qu'il parait

.1»' ne chevauchais pas à travers la torèt.

.l'ai (lu san;,' : tu feras très liieii de le verser. D'essuyer ton épée. et île ifv jilus penser.

. . , C'est ici ([ue la diète s'assemhle.

Aux l'ouilli's du liiurrcau ne jugez iioiiit la lanic

Me suivre où je sui\i'ai mon \)cyc. à ri'cliafaud.

et cent autres de cette sorte sont accueillis tantôt |iar

des risées, tantôt par des sifflets. Hugo ne s'en tourmente point, et. au surplus, c'est une grande gloire que d'être ix)ursuivi avec cet acharnement-là. Mais cel a nous, et surtort me fait faire de bien mauvais sang. Par exemple, ce qui me console, c'est le dévouement incroyable de tous mes amis, tant pour moi que par sentiment persormel, au succès de cette grande œuvre . C'est à qui ^^endra avec moi. L*** a toujours a ma disposition cinq hommes dévoués dont je me sers au besoin. Demain, nous y serons tous, et nous enlèverons la pièce. Du reste, ne t'inquiète pas, dans tout cola il n'est arrivé aucun malheur physique, et. quoi qu'en dise le boueux et fangeux Corsaire, les amis de Hugo ne sont armés ni de poignards ni de stylets...

Il était naturel que cette réaction se produisît après le triomphe, sans doute un peu préparé, du premier soir. Il était naturel aussi que ce retour offensif contre l'œuvre afïligeàt ceux qui « s'étaient battus comme des lions « pour la défendre. Les révolutions littéraires diffèrent peu, dans leur marche, des révolutions politiques. Dans l'enivrement de la lutte, on ne pense qu'à tout détruire, afin de tout rebâtir à neuf. Puis, lorsque les passions se calment, lorsque, de part et d'autre, on reprend son sang-froid, les uns s'avisent que tout, dans le passé, n'était pas condamnable, les autres que toute nouveauté n'est pas dangereuse. Le temps de cet apaisement n'était point encore

LA BATAILLE d'hERNAM 123

venu au lendemain de la représentation du 2o février 1830. Le romantisme était en pleine bataille, bientôt en pleine victoire. La plupart de ceux qui avaient assisté à l'avènement de l'école nouvelle assistèrent aussi à son déclin. Assagis, revenus de leurs intransigeances de jeunesse, ils firent, de bonne grâce, la part du cœur et celle de la raison, gardant leur prédilection aux œuvres contemporaines de leurs vingt ans, mais ne refusant plus à celles du passé l'admiration due aux chelsd'œuvre qui demeurent toujours.

CHATTERTON ET AXGELO

Le directeur de théâtre qui entreprit, en lévrier 1907, de faire revivre pour quelques soirs Chatterton trouva certes un public capable de s'associer à l'hommage qu'il voulait rendre à la mémoire d'un de nos plus grands poètes. Mais, ces soirs-là, il y eut, j'imagine, parmi les spectateurs, comme le 12 février 1835, plus d'amis de l'auteur que d'indifférents ou de curieux. Cette simple histoire tragique d'un pauvre jeune poète n'est point de celles qui peuvent passionner nos contemporains. Et si Vigny était revenu au monde pour assister à la reprise de son oeuvre, il aurait bien pu éprouver à l'avance moins d'appréhensions, sachant quelle salle choisie l'écouterait ; mais je doute qu'il eût pu dire ensuite du public ce qu'il en disait à

Brizeux, quelques jours après la première, dans une lellre du :2] février 1S3.'> : « Je sentais presque seul qu'il était mùr pour les développements lyriques et philosophiques, pour radion toute )H()rciI('. Il n y a rien désormais qu'il ne soit capable d'entendre, car j'ai tendu la corde jusqu'à faire croire à chaque instant qu'elle était prête à se briser. »

Le fragment de lettre suivant' peut donner une idée de l'état d'esprit de ce public de 183'). Il émane, non d'un lettré, non d'un habitué des groupes littéraires, à l'enthousiasme surchauffé d'avance par le contact de ceux qui vivent dans l'attente de l'événement, mais d'un jeune étudiant en droit, ayant quitté l'étude d'avoué, où il rédige tout le jour des actes de procédure, pour courir le soir prendre sa place au parterre.

... Vigny n"a pas oublié les vols hllrniires, lus critiques anières plus poignanles, plus douloureuses que le martyre du corps, car le martyre de la pensée est le plus effrayant supplice de l'imagination du poMe et de l'artiste. Et qui n"a reconnu dans la ))lace que le lord-maire donne à Chatterton quelque chose de celle situation gènanle où Dumas se trouva dans les bureaux avant son apothéose, cette lutte de Tarliste contre le

L Lettre d'un étudiant aiige\iii à Victor l'a\ie {ini-dile].

bureaucrate, qui, saus les lauriers de Henri III, eût peut -être jeté Dumas daus le désespoir et la mort?

Les acteurs ont été admirables. GatTroy, dans Chatterton, a été redemandé après la pièce. Il a parfaitement compris et rempli son rôle. Mais M'^^Dorval a toujours été M'"° Dorval, je veux dire actrice dramatique, grande dans la détresse, souple dans les mouvements et puissante d'une parole brisée qu'elle jette comme des éclats de bombe sur les spectateurs, déchirante à faire mal quand elle se lamente et l)elle sans lascivité quand elle cherche à soumettre la salle à l'empire de ses charmes. Enfin, elle n'a pas cessé d'être la première et la seule de l'école dramatique moderne qui comprit bien et rendît bien ses rôles...

Les infortunes des poètes n'ont plus le don de nous émouvoir aussi violemment aujourd'hui. Les poètes, assagis, savent combien il est dangereux de s'obstiner à produire uniquement cette monnaie « qui n'a point cours sur la place », la pensée. Le plus souvent, ils sont poètes seulement à leurs heures. El s'il en est dont l'infortune sollicite l'attention de la foule, on prend en pitié moins leur misère que leur maladresse.

Môme en 183'}, il ne se trouva point un public assez nombreux pour assurer à ce beau drame de la pensée le triomphe qu'avaient rêvé les amis de l'auteur, la reconstruction souhaitée par la Revue (les Deux Mondes de « la tragédie vraie, poétique,

simple et humaine, sur les ruines du drame à spectacle. »

Tandis que se jouait Chatterton, on attendait avec impatience Angelo. Et le même étudiant qui avait assisté à la soirée du 12 février, traduisait, après la soirée du 28 avril, pour le même correspondant, ses impressions d'un ton autrement enthousiaste :

... Il est indispensable* de vous annoncer, mon cher ami. le triomphe complet et incontesté de la pièce de Victor Hugo. Jamais rt- présentation ne fut pour moi plus solennelle et plus brillante, l'as un coup de sifflet n'a été donné. >I'"^ Dorval a surpassé tout ce que la passion peut produire ou concevoir. C'était à s'en arracher les cheveux. Quand vous aurez le texte entre les mains, vous verrez ce que cette femme, que vous admirez comme elle le mérite, a pu faire dans le rôle qu'elle a. M"*" -Mars a été sublime aussi dans une de ces situations que votre illustre ami invente avec tant de bonheur,— une courtisane, i)ure cependant. Beauvalet a été très beau dans le rôle du tyran de Padoue. Je ne puis revenir de toutes ces merveilles : c'est presque une autre représentation (ïHernani. ><

Hugo avait eu la bonté de me délivrer un billet de loge. J'ai eu la 10 i-^. que j'ai remplie de mon mieux. »

Ne manquez pas mon cher ami. de dire en abrégé ce succès dans notre feuilleton'-. Il me semble qu'à

Page 1