Le FeuilleUm des Affiches d'Angers
CHATTERTON ET AXGELO 131
compter de ce jour, Hugo gagne uile popularité qu'il uavait pas. Est-ce un bien? Je l'ignore: mais la pièce a été comprise de style et d'ordonnance dun bout à l'autre par tous...
Angelo pouvait être compris de tous, et non Chatterton. Le plaidoyer qu'Alfred de Tigny rêvait de faire entendre au monde, ceux-là seuls l'écoutèrent auprès de qui la cause était déjà gagnée. Mais le poète avait conscience qu'une œuvre digne de vivre peut se passer du succès et des applaudissements. Et, précisément à la date de 1835, il inscrivait dans son journal cette pensée : « Un acteur prend un drame comme une robe, le revêt, le chilîbnne et le jette pour en mettre un autre. Mais cette robe dure plus que lui. » Chatterton dure : mais où sont les Dorval et les Getïroy, les Mars et les Beau valet?
LA TRISTESSE D'xUIE DE SAIXTE-BEUVE
On croit peu, d'ordinaire, à la sincérité des confidences faites en vue de la postérité par ceux qui savent que leur nom ne périra point. Qu'ils aient confié eux-mêmes au public, dont ils attirent les regards, les secrets de leur être intime, ou qu'ils aient laissé le soin de surprendre ces secrets en quelque page de leur œuvre, en quelque coin moins vivement éclairé de leur vie, ils ne se livrent jamais qu'à demi. Nul ne dévoile volontiers ses imperfections ou ses lares, et -t^ à moins d'être un modèle de vertu ou de cynisme, — l)lu.s un homme s'élève au-dessus de ses semblables, plus il é[)rouve le besoin de ne pas se montrer « par ses méchants côtés». C'est une sorte de coquetterie de i;rand homme assez ana-
logue à celle d'une femme qui, se sachant jolie, ne veut se laisser voir que sous un jour et sous une parure favorables.
Il reste, pour les curieux, le témoignage des amis et la correspondance. Mais les amis, leur seul titre d'ami rend leur sincérité suspecte: le cœur est le moins véridique des témoins. Quant aux correspondances et au degré de confiance qu'on peut leur accorder, prenons sur ce point l'avis même de celui dont le nom est inscrit en tête de cette étude : « En général, il ne faut jamais croire aux correspondances que dans une certaine mesure, car on se modèle toujours à quelques égards sur la personne à laquelle on écrit. Tout homme d'esprit, d'esprit rompu et mobile, quand il prend la plume pour correspondre, est un peu comme Alcibiade, et revêt plus ou moins les nuances de la personne à laquelle il s'adresse'. »
Sainte-Beuve a-t-il songé, en écrivant ces lignes, qu'on pourrait un jour manifester envers lui la même méfiance? Quel esprit fut, en effet — de son propre aveu — plus rompu et plus mobile que le sien, plus prompt à s'éprendre, pour un temps, des idées, des doctrines, des personnes, à
1. Sniiili'-IJtMiM^: l'oitniils lillrruires : licnjuiniii Coitslmil.
LA TRISTESSE d'aME DE SAINTE-BEUVE Î37
s'attacher par les liens les plus intimes et les plus afTectueux, quitte à dénouer ensuite ou à rompre brusquement ces liens quand il les sentait devenir trop étroits à son gré? C'est pour user de ses propres expressions, « en faisant ses réserves, et sans y adhérer », qu'il traversa les milieux les plus divers. En dépit de cette mobilité, plus voulue qu'instinctive, le cœur pourtant ne suivit pas toujours les caprices de l'esprit. Certaines amitiés restent immuables dans cette existence soumise à tant de fluctuations et de revirements. Certaines correspondances, entamées par l'écrivain à l'époque de sa jeunesse, se perpétuent jusqu'aux dernières années de sa vie. Et ses correspondants si fidèlement cultivés, qui s'appellent M. et M""" Juste Olivier, Victor Pavie, Tabbé Eustache Barbe, Collombet, sont précisément ceux pour lesquels le sénateur de l'empire, collaborateur athée et libre penseur du ConstilKtionncl , reste toujours plus ou moins l'habitué du salon de l'Abbayeau-Bois, l'auteur des Consolations et de Volupté. Sans doute, il y a bien,, dans toute correspondance, comme dans toute conversation, réaction de celui qui écoule sur celui qui parle. Mais le choc en retour ne va point sans un choc initial. Un ami a (pii l'on écrit est un confident. Et, tandis que nos pensées et nos sentiments se modi-
fient sans cesse, n'est-il pas naturel que nous choisissions au gré des diverses saisons de la vie, parfois au gré des heures, pour leur dire ce qui se passe au moment présent, dans notre cœur ou dans notre cerveau, ceux-là qui sont le plus capables de s'en réjouir ou de s'en attrister avec nous? Ainsi le reflet émané de celui à qui Ton s'adresse n'atteint ni par hasard, ni malgré luimême, celui qui s'y est volontairement exposé. Ce sont des aspects divers d'un même moi, qu'on livre à des correspondants divers. Et de ce que ces aspects sont incomplets et dissemblables, on ne saurait conclure au défaut de sincérité de celui qui les livre, pas plus qu'on ne conteste la ressemblance de portraits dilTérents d'une même personne saisie par un peintre dans des attitudes qui peuvent être variées à l'infini.
11 arrive aussi qu'on se soucie peu d'indiquer à des amis anciens, qui ne vivent plus à vos côtés, les étapes d'une évolution que, de loin, ils n'ont pu suivre, et que peut-être ils n'approuveraient pas. Lorsque surtout on a conscience d'avoir mérité leur affection dans le. passé, une sorte de pudeur commande de se montrer toujours à leurs yeux avec le visage d'autrefois. Tel fut le cas de Sainte-Beuve, et voilà qui me semble expliquer dans une certaine mesure le ton de ses
lettres à l'abbé Barbe, à Collombet, aux Olivier, dont l'amitié, dil-il, est « une chose meilleure comme ayant racine dans son meilleur passé », le ton des lettres qu'on lira plus loin.
La première rencontre de Sainte-Beuve et de Victor Pavie s'est faite chez Victor Hugo en 1827. Sainte-Beuve a déserté les bancs de l'École de Médecine [«oiir la salle de rédaction du Globe, où l'a introduit Dubois, son professeur de rhétorique. Dans ce journal, plus épris de politique et d'histoire que de poésie, le jeune écrivain a mené une vive campagne en faveur de « cette jeune école de poésie qu'André Chénier légua au dix-neuvième siècle du pied de l'échafaud, et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Emile Deschamps et dix autres après eux, ont recueilli, décoré, agrandi le précieux héritage'». H a chanté les louanges de l'école et de son chef, il est poète lui aussi : sa place est marquée au Cénade, L'atmosphère de l'amphithéâtre et des salles de dissection a teinté déjà de matérialisme la piété très vive de l'ancien élève de la pension Blériot. Autant que ce Joseph Delorme qui lui ressemble comme un frère, il souffre d'ailleurs du mal de son temps. H a beaucoup feuilleté Wordsworth,