LeUrè iimlile
166 MÉDAIF.LONS ROMANTIQUES
resté le plus fidèle, en vieillissant, avec nos amitiés, à toutes les admirations, à tous les cultes de notre jeunesse; quand tous ont changé, le même, conservé, perfectionné, exalté et enthousiaste, toujours la flamme au front, un cœur d'or. A le voir d'ici, à travers notre lourbillon et du milieu de notre dispersion profonde, je le compare à un chapelain pieux qui veille et qui attend ; je l'appelle le gardien de la chapelle ardente de nos souvenirs. » D'après l'accent ému de ces lignes, non moins que d'après le ton des lettres qu'on vient de lire, on devine de quel rayon de printemps s'illuminait la petite maison de la rue du Montparnasse, lorsque s'y trouvaient réunis — trop rarement à leur gré — les deux amis du cénacle. J'imagine l'accueil souriant de Sainte-Beuve, derrière son retranchement de livres et de manuscrits, la bonne causerie, sans amertume ni fiel, digne de celui que les camarades de la pension Blériot nommaient « le mouton ». Suivant sa coutume, Sainte-Beuve interroge plus qu'il ne parle; il écoute « celle parole ardente qui fait tout de suite éclore l'œuf », comme il se plaît à la définir. On donne au cher passé un regret qui n'est point, quoi qu'on dise, sans douceur, aux soirées de l'hùtel Ladame et de la rue Notre-Dame-des- Champs, aux souvenirs poétiques des belles années.
Et parfois on remonte, au bras de ce compagnon, le « sentier à l'ombre de la haie et en vue de la croix » que lui n'a point quitté. Ici, comme au retour de Lausanne, il faut bien répéter : « Pourquoi ne sont-ce que des aspirations? »
La politique bientôt va prendre les moindres parcelles restées libres de cette vie déjà « envahie et harcelée ». Un regard plus attentivement jeté sur les événements de l'heure présente nous en avertit, dans cette lettre, datée du 19 janvier 18oi :
Mou cher ami ^
J'ai reçu votre l)onue lettre. Je suis si accablé de travail et si a Haché à ma rame que je ne puis écrire à mes amis. Vous m'excuserez. J'ai hier seulement pu voir Théodore, mais nous avons causé pour dix. Je l'ai trouvé très en train au travail et en veine excellente. Je l'ai rassuré sur notre situation ici, laquelle pourtant s'ajigrave extrêmement, par la note d'hier soir de la Chamiîre. Ces gens-là jouent à la Révolution en pleine paix. Maljiré tout, l'atmosphère n'est pas encore échauffée ni électri(iue au point d'éclater : c'est bien pour cela qu'ils fout les braves. — Adieu, cher Pavie. le travail pour moi est tout, excepté l'oidtli de mes amis, et surtout
d'un ami tel (|iic vous.
Sainïe-Bel've.
J'offre mes hommages à .M""^ Pavie. et mes resi)ects à votre excellent père.