‹ Médaillons romantiquesChapitre 5 sur 121 · Francis Wev · texte numérisé non relu

Francis Wev

Nodier, on ferait des lieues sans fatigue. On sait que, vers huit heures, adossé à la cheminée, penchant vers l'auditoire sa tête aux yeux bleus transparents, aux cheveux si longtemps blonds, il entamera de sa voix un peu traînante, légèrement teintée d'accent franc-comtois, quelqu'un des mille sujets qui lui sont familiers. On peut mettre sur le tapis les questions les plus diverses, histoire ou philologie, événement littéraire du jour ou zoologie, rien n'est étranger à Nodier. Il parle de toutes ces choses en homme qui les a toutes étudiées et qui les étudie sans cesse. Des plus arides il sait faire jaillir la grâce qui séduit, des plus obscures le rayon qui enchante et qui charme. Parfois, il évoque simplement, « avec une puissance de souvenir qui fascine, et une effusion de cœur à arroser tout un passé' » les paysages ou les hommes entrevus pendant ses années d'enfance et de jeunesse. En quelques traits, il trace une esquisse étincelanle d'un coin du vieux Paris, de Venise, de Trieste ou du Jura, la silhouette d'un maréchal de l'Empire, d'un diplomate du. Consulat ou du Directoire. C'est le comte Bertrand, ou Junot, duc

1. Virtor l'iivie : Feuilleton des Af/irhes d'Anijers. du '.• janvior 1831.

d'Abrantès, ou Foucher, duc d'Olrante, qu'il a vu se succéder comme gouverneurs des Provinces Illyriennes, alors qu'il était, lui, Nodier bibliothécaire à Leybach. Ce sont, pour servir de fond à ces portraits, d'amusants détails sur le luxe de cette cour provinciale, sur l'étiquette à laquelle on y est soumis, étiquette qui oblige les grandes dames allemandes à dîner avec leurs gants.

Ces souvenirs plongent si profondément dans le passé, et celui qui les conte est demeuré si jeune d'esprit que, souvent, l'on a peine à croire qu'il les ait réellement vécus, et que plus d'un l'accuse, tout bas, d'en rêver une bonne part. Nodier était déjà un homme alors que le plus grand nombre de ceux qui l'écoutent n'étaient pas nés. Son enfance précoce, son adolescence tout entière appartiennent au siècle précédent. De cette époque fertile en spectacles terrifiants, étranges ou splendides, et qui semble à la jeune génération faire partie d'un lointain très reculé, il fut l'un des témoins. Voilà ce qu'oublient ceux qui suspectent à tort sa sincérité et veulent attribuer à l'imagination ou à la rêverie ce qui ne relève que d'une mémoire prodigieusement riche et fidèle.

Lorque Xodier se taisait, « on n'applaudissait

pas », dit Alexandre Dumas, « non, on n'applaudit pas le murmure d'une rivière, le chant d'un oiseau, le parfum d'une Heur, Mais, le murmure éteint, le chant évanoui, le parfum évaporé, on écoutait, on attendait, on désirait encore. » Il y avait toujours des poètes dans l'assistance. Nodier se tournait vers l'un d'eux et réclamait quelques vers.

Alors, dans la grande boutique

Romantique, Chacun avait, page ou garçon,

Sa chanson.

Hugo, Lamartine, Vignv, Sainte-Beuve, Emile Deschamps, Musset, ou quehju'autre moins illustre prenait, au milieu du cercle attentif et charmé, la place du maître de la maison. Et Ton écoutait à nouveau, jusqu'à ce que le piano, résonnant sous les doigts de Marie, ralliât tous ceux que n'attirait point la table de boston, près de laquelle Nodier attendait, cartes en main, des partenaires.

Tout en tenant son rôle de joueur sérieux et attentif, Nodier ne perd rien de ce qui se dit autour de lui. Un mot qu'il surprend, une interrogation qu'on lui lance, un nom que l'on prononce, sutlit à ranimer la llamme qui n'était qu'assoupie. Les souvenirs recommencent d'af-

fluer sur ses lèvres, les figures repassent plus vivantes et plus nettes que jamais de « ces hommes d'autres temps et d'autres mœurs qu'il a connus et aimés on ne sait d'où : un Schneider, un Robespierre, un Kosciusko, un Oudet.... C'était étrange de voir cet homme antique et jeune, cette espèce de comte de Saint-Germain, ce Nodier vibrant et malade, à l'accent du Jura, insérer de temps à autre des phrases d'une intimité toute locale sur tel ou tel, sur son père ou sa sœur, sur la demoiselle qu'il avait épousée »^

Tel il restera jusqu'à ses dernières années, causeur infatigable, à l'esprit toujours en éveil, aussi habile à maintenir la conversation dans les limites d'un cadre familier qu'à la ramener d'un bond sur les plus hauts sommets. Qu'on en juge par ce croquis, daté du 13 mai 1838 :

« L'autre jour, ayant besoin d'un livre chinois de l'Arsenal, je suis allé droit chez Nodier, bien que je connusse à quel point ce cher poète est dénué de pouvoirs sur ces grandes salles dont il est le directeur en chef. On déjeunait : toute la famille était là. L'atîabilité avec laquelle Nodier demanda de tes nouvelles et de celles de Victor m'enhardit. On parla sur la parole, sur l'onoma-

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