‹ Médaillons romantiquesChapitre 77 sur 121 · Lettre inédUe · texte numérisé non relu

Lettre inédUe

2i8 MF.DAILLO.NS IlOMANTIQUES

j'avais peur de baisser dans l'esprit de mes amis de Paris. .Alais le but était mou excuse. Ici, ils ont été trouvés meilleurs que les précédents, el j'en avais honte pour ma ville; car je ne devais ce succès qu'à ce que les idées en étaient si communes que tout le monde avait pu se dire cela et le comprenait sans effort d'intelligence. Mais je n'espère pas être achetée à Paris ; on a le goùl plus difficile et plus éclairé. Dans tous les cas, ne v<>u« en tourmentez p:is. Ce n'est pas |)a:' la vanité que je jièche. et nul ne sait mieux que moi reconnaître sa faiblesse. Un homme d'esprit a prétendu que je tenais plus à ma ligure qu'à mon talent et que j'aimais mieux être trouvée jolie que spirituelle, et en vérité je ne crois pas qu'il ait menti. Cette futilité de femme va vous scandaliser : aimer à plaire va peut-être vous sembler un péché. ^lais une femme sans coquetterie innocente serait une femme manquée. Ayez vous autres l'honneur, la gloire, le caractère, et nous, gardons la {nideur. la coquetterie et le dévouement, et chacun sera dans son rôle. M. Sainte-Beuve aura eu pitié des Malheurs du pauvre. Dites-lui que je lui pardonne et suis de son avis. Eugène est à Nantes, oij il vient d'avoir un triomphe complet et magnifique. Des applaudissements universels ont accueilli sa plaidoirie dans une cause si libérale, mais si impopulaire K Dubois, à la Chambre. avait eu un auditoire de bourgeois, et je craignais qu'Eugène n'en eût un de marchands. J'ai été suiprise autant qu'heureuse d'apprendre qu'il avait été conq^ris et que

1. M. Eugène Janvier \onait de plaider à Nantes pour les Trappistes de la Meilleraye.

MADAME A. GENNEVRAYE 2 49

son beau talent avait illuminé les moines de son brillant éclat.

Votre frère a été bien aimable pour moi. et je l'en ai remercié bien sincèrement. Je l'emercie aussi M. Sainte-Beuve de l'annonce qu'il compte faire dans les Revues, dites-le-lui, je vous en prie, et ipi'à mon prochain voyage de Paris je me fais une fête de lui dire bonjour comme à un vieil ami. à moins qu'il ne préfère me rêver toute sa vie : j'y gagnerais.

Adieu, monsieur; faites donc des queues à vos t et à vos b, car j'ai bien du mal à vous lire, et bien du plaisir.

Votre dévouée Adèle Janvier.

Ce sens si juste des rôles distincts de l'homme et de la femme, celle joie ressentie des succès de carrière de son mari, cette coquetterie innocente de la femme qui veut bien être auteur, mais sans cesser d'être femme, tout cela, encore une fois, n'est point d'un bas bleu. Et voici des lignes écrites de Paris, où perce, à travers de fines appréciations sur la vie intellectuelle en province, de piquantes réflexions littéraires et morales, une délicate et exquise bonté :

Février 1834 '.

.Mon pauvre monsieur Victor, votre lettre, que jireçois, me peine si vivement que j'ai besoin de vous écrire tout de suite, comme si ma lettre était un baume.

1. Lettre citéi> l'ti partie dans Victor Pavie.sa jeunesse et ses relaiions litUiraires.

Mon Dieu, je n'espère pas tant; mais |tointanl j'espère vous faire un peu di' bien, parce que je Ir désire tant. 01 1 ! si vous étiez là. j'aurais de meilleures paroles, parce (|Uf' je saurais mieux, je fouillerais un peu dans votre* cœur qui a l'air si hrisé. et moi (jui sais le monde, la vie. et par là un pt-u d'avenir, je pourrais détourner vos regards de la plaie présente, et les rejetfr sur quelque chose de bon .

Et puis, ce qui ajoute à votre tristesse, c'est V(jtre

existence à Angers. Vous, noble et pauvre créature qui

aile/ vous frapper le front contre le monde, comme un

aveugle confie un mur. vous qu'on croit .wujuHcr, et

encore je suis bien polie, parce que, voyez-vous, toute

intelligence est tenue avec les petits esprits de s'habiller

grossièrement avec du rouge et du bleu pour qu'on la

remarque ; sans cela elle est incomprise <'t bafouée.

Votre scène du catholicisme m'a irritée, et j'ai tort : cela

devait être, mais moi. j)rofane, malgré mes trois Pater

et mes trois Ave du soir, j'eusse été bien là. parce (pie.

mieux que vous qui croyez, j'eusse prêché et, sans le

compromettre, j'aurais mis le catholicisme en relief et

je les aurais forcés de ne pas rire ou de s'avouer des

forts, espèce que je dédaigne. Maintenant, et cela est

beau, il n'y a que les simples de cœuv l'I les hautes

capacités (|ui soient catlioli(|ues : la tète et les pieds se

louchent. J'en suis entourée ici. je connais une foule de

vos amis. C'est ici où vous seriez bien. Dimanche, après

que la grande foule était partie, et qu'il ne restait dans

mon salon qu'une douzaine de bonnes gens, nous avons

relu rOrfjdin'stc Boijor '. Cela esl chai'mant. c'est votre

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