‹ Médaillons romantiquesChapitre 81 sur 121 · Lettre Inédilc · texte numérisé non relu

Lettre Inédilc

MADAME A. GENNEVRAYE 25.")

Ne vous plaisez pas dans votre douleur. Au lieu de vous reposer sur ce qui peut Taugmenter, ayez la force de chercher ce qui peut latTaiblir. L'homme est une bête d'habitude : quand il est bon, il s'attache aux lieux, aux choses, aux pensées. Détournez votre attention et ne la fixez pas à tort... Je sais la vie, et j'ai bien réfléchi sur nos misères. Eh bien, mon ami. je vous le dis, la Providence est une bonne mère, (jui a lair de châtier sans pitié, et qui travaille pour l'avenir. Le ciiagrin que vous avez vous évite un éternel chagrin, et vous prépare sans doute au bonheur réel. Il y a non seulement devoir à bénir la main (|ui vous frappe, mais il doit y avoir reconnaissance : car le ciel fait tout pour le mieux. J'ai reconnu cent fois que ce que l'on prenait pour un malheur, que ce dont on se plaignait avec amertume, pkis tard se trouvait un bien. Fermez les yeux et croyez à la bonté de Dieu. Voyez- vous, mon ami. il nous a caché ses bienfaits, et nous ne pouvons voir aussi loin que lui. Nous serions écrasés, nous chétifs. et c'est encore par bonté qu'il a fait que nous ne puissions voir dans la profondeur des choses. 11 ne nous a demandé que foi, bonne et ferme volonté, et l'amour du bien et du beau. Mais ou doit tendre à bien savoir et comprendre où est le vrai beau et le vrai bien...

Je cherche dans ce moment une campagne. J'ai besoin d'arbres cl d'air. Je me sens des foules de pensées que le bruit, le monde, les affaires étouffent. Si j'étais en prison, ou seule, il me semble que j'écrirais; car jamais je ne fus plus croyante: aussi mon ennui vient souvent d'un mal que j'appellerais volontiers les |)ensées refoulées, si cela n'avail l'air d'une préleiiliou.

Perrot, que vous avez vu chez moi. fera paraître nu volume de poésie cet automne. Il a un immense talent. Sa jeunesse s'est passée dans les fêles, parmi les plaisirs, les imbéciles et les futilités. Son âme s'était fermée, ou plutôt ne s'était jamais ouverte: le monde de la pensée n'avait levé qu'un coin de son rideau. Depuis deux ans, il s'est trouvé entouré de gens d'intelligence et de cœur, il a compris qu'il s'était égaré et qu'il étîiit de la rare famille des poètes. 11 s'est mis à écrire, et comme il sait les choses, ce mélange de positif et de nouveauté d'impressions, de larges pensées et de sentiment rend son talent complet. Aussi je lui dis en riant que je suis sa mère intellectuelle. J'ai fait mieux que moi, mais sans moi il se serait débattu contre lui-même.

Adieu, mon cher Pavie; écrivez-moi, et dans aucun cas ne me croyez sans affection pour vous,

Adèle J.\NviER.

Voici maintenant une lettre toute joyeuse. Victor Pavie ayant annoncé son prochain mariage, M'"*" Janvier lui répond :

Issy, juillet 1835'.

Je savais bien, mon bon Pavie. que votre vie n'était pas finie, et que les chagrins, une fois passés, sont un enseignement qui fait mieux savoir le prix du bien que l'on a. Dieu est bon, et jusque dans la douleur qu'il nous envoie il y a un bienfait. Plus j;' vais, et |)lus

I. Lettre citée en partie dans Victor Pavie, sa jeiiiwxse et ses relations littéraires.

MADAME A. (;ENNEVRAYE 257

j'adore la Providence. Non que je fasse de grands progrès dans la pratique du catholicisme, je n'ai ni assez (le foi, ni assez de volonté, je ne sais point me plier. Je ne sais point toujours soigner mon âme, ni avoir les yeux sur elle pour la diriger. Par une faveur bénie, j"aime le bien et le tais tant (jue je peux; mais je le dois plus à mes penchants quà l'idée du devoir.

J'ai commencé ma lettre pour parler de vous, et voici que je ne m'occupe que de moi. C'est que, mon ami, on ferait des volumes pour consoler, et l'on n'a rien à dire aux heureux : on a peur de les distraire de leur bonheur. — Vous allez commencer une vie toute nouvelle, voir les choses sous un nouveau jour, vous modifier, et vivre moitié en ce jeune être qui vous aimera. Vous êtes au plus beau moment de la vie: jouissez-en pleinement.

Je suis à la campagne pour tout l'été, à Issy. avec une famille, dans un beau parc isolé, heureuse autant que possible, retrouvant ma fraîcheur d'émotions et de pensées, mes travaux d'esprit, ma gaîté d'enfant. xXprès avoir aimé le monde, l'avoir connu, je l'ai laissé, et suis revenue à la solitude, à l'intimité, plus apte à en jouir en savourant mieux le caluie et le bonheur. Mes jours se passent si doux que je ne m'en souviens plus. Toutes mes lieures sont pleines, et l'on dirait que je ne fais rien. Je cours au soleil, je reste des demi-journées au bord de l'eau, je m'y baigne, je suis toute brunie, forte, rieuse et rêveuse, et tout cela fait une bonne vie.

Adieu, mon ami. je vous remercie d'avoir songé à moi. Vous avez eu raison : mon affection est vraie, et vous la méritez, car vous êtes un de ces êtres rares que

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le monde n'a point salis, et qui conservent toujours un cœur transparent et bon.

Votre amie, Adèle Janvier.

Comme tout cela est plein d'une fine et profonde psychologie, non point seulement parla nature des sentiments exprimés, mais encore par le soin qu'elle prend, elle peu avancée, comme elle l'avoue, dans la pratique du catholicisme, d'insister précisément sur ce qui peut le plus sûrement toucher celui à qui elle s'adresse! D'autres jours, c'est une jolie page de critique littéraire qui éclôt sous cette plume alerte et prompte.

Paris, 12 janvier 1836'.

Mon cher Pavie, je vous avais demandé vingt exemplaii'es de ht Gerbe, parce qu'un libraire les avait demandés, croyant à leur venue avant le premier de l'an. Mais ils sont arrivés trop tard, il n'en veut i»lus, de sorte que si je ne puis les placer, je vous renverrai ceux que j'ai reçus.

Je croyais que nous serions plus nombreux, et puis ces initiales me gênent. Je ne connais plus personne, ce qui du reste m'a rendue fort iuqtartiale. Le meilleur article est Linia^. C'est poétique, chaud, bien écril et bien décrit.

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