Lettre inédik
Oli ! comme vous, comme vous seulement deux beaux mois sous les soleils du Midi! Les cieux doivent y être bien bleus, les soirs bien embaumés, les coteaux, les vallons bien fleuris! N'est-ce pas? Avez-vous rêvé sous le cytise? Que de pensées vous avez dû rapporter de ces doux lieux ! Dites-moi vile que vous viendrez au printemps et que vous me garderez un peu de ces parfums qui vous auront suivi de cet enivrant climat. Ce sera fête de vous revoir, de vous serrer sur mon cieur. vers lequel je voudrais que le vôtre se tournât bien souvent, m'en tendez- vous?
En réponse à vos lamentations sur ma pauvre et clirre Bretagne, auxquelles mon âme fait si tristement écho, je vous dirai que nous fondons, à Rennes une Revue destinée spécialement à recueillir les débris du pays, jeune el respectueuse littérature, f(ui fouillera les anciens temps avec la religion du passé, et qui essaiera de fixer les dernières nuances avant (ju'elles soient effacées tout à fait. Vous me parlez de votre article sur le Croisic. Je le destine à notre Revue de Rrelagne, si vous le permettez, j'y tiendrais beaucoup. Je vais le redemander à Letellier, je l'éclaircirai, j'y ajouterai des notes que j'ai prises sur les lieux, je fondrai tout cela ensemble et je le signerai de nos deux noms unis, car dans notre revue, il n'y aura que des Bretons à écrire. Faites-moi le plaisir de me répondre vite là-dessus. Envoyez-moi donc aussi quelque chose de vous; vous me rendriez heureux el jy compte à ce litre.
Letellier' et moi vivons toujours comme vous nous
1. Ami intime de Boulny-Paty, Letellier participait à ce moment (le faeon liés nctive à la réflaction d'une publication ayant
avez connus, appuyés l'un sur laulre, pleurant de lame sur les hommes et les choses, et surtout causant souvent de vous.
Jo vous remercie bien, vous et votre bon père, de ne pas m'oublier dans vos conversations, parmi vos dévoués amis. Ma pensée va, depuis que vous m'avez dit cela, se mettre près de vous, au coin de votre feu d'hiver, et s'en revient souriante de vos douces causeries. Pressez bien tendrement la main pour moi à votre père que je chéris, ^[on nom dans votre première lettre à votre frère.
J'ai vu David jeudi au bal de Dupin: nous avons longuement parlé de vous.
J'aurais encore mille choses à vous dire; mais il faut finir — je vous embrasse.
Jusqu'au tombeau et au delà votre ami tendre.
Évariste Boulay-Paty.
P.-S. — On joue Lucrèce Borrjia ieudi. M™* Hugo m'a chargé de les rappeler à votre ^ouvenir. Elle doit vous écrire incessamment.
Paris, le 15 juin 1833'.
Bien cher ami, je n'ai pas pu vous écrire tous ces
jours-ci, saisi que j'étais par une violente grippe. Je
cède vite au besoin d'aller à vous, et de vous dire, en
vous pressant la main, combien j'ai partagé vos dou-
pour titre le Cabinet de Lecture. Très épris de peinture, et très connaisseur, il écrivait surtout sur les Beaux-Arts. Avant renoncé aux lettres, vers 1840, il alla diriiicr Ihùpital de Lyon. 1. Lettre inédite.
leurs. Oh ! je les ai bien senties. Votre lettre m'a enveloppé des tristesses de l'âme ; le passé s'est rouvert par elle, elle a touché la blessure, et j'ai défailli. Pas un mot de vous qui n'ait été mille fois ma pensée. Que nos cœurs sont bien pareils! Il y aura trois ans, trois ans demain, que le plus noble, le plus digne cœur que j'aie senti battre sous mon amour, s'est arrêté; trois ans que mon père est mort! Mort! vous comprenez maintenant ce mot. Ah ! si vous l'aviez connu! Quelle âme! Quelle pureté de convictions ! Quelle élévation de sentiments ! 0 mon père! mon père! Victor, vous avez remué la cendre. Mes souvenirs élincellent. ils mo brûlent 1 vous avez eiïacé le temps ! Mais je vous remercie, il est si doux de retrouver nos peines dans toute la force de leur première atteinle, si doux d'arroser à chaudes larmes la pensée de l'être chéri qui n'est plus! Il m'attend là-haut. Oh! cela seul me soutient, nie console. Je le revois en rêve presque toutes les nuits: et j'en suis venu souvent à croire qu'il n'était qu'absent. J'étais ici et lui là-bas il y a trois ans, et, ne l'ayant pas vu m'échapper. je pense que ce ne peut pas être, que ce n'est |ms.
Du courage, ami! Pensons à Dieu ! C'est là le puissant ami des grandes douleurs. Vous aurez bien souffert, vous et votre père, mon pauvre Victor. Que j'ai mêlé mon cœur à vos chagrins à tous deux! Je regrette votre grand'mère comme si je lavais aimée de son vivant. I^ tendresse (pu- j'ai pour vous jxdpite sous son idée. Vous me dites qu'elle était bien vieille. Oh! qu'alois je l'aurais chérie davantage! J'ai un respect amoureux |:»our la vieillesse : c'est â mettre des pleurs dans mes yeux (lu.iiiil je vois une tète blanche. 11 y a déjà du ciel sur
ÉVAIUSTE BOULA Y-PAT Y 271
ces fronts-là. Vous dites bien : la succession des êtres est une chose ainère et désespérante, je n"ose ouvrir ma pensée sur cette fatale et dernière page de chaque destinée humaine. Ceux que nous aimons nous manqueront donc, et nous manquerons à notre tour aux cœurs qui seront venus nous chérir. Quelles deux tristes époques dans la vie ! Et pourtant leur souvenir et leur crainte, voilà ce qui remplit les intervalles ! Oh ! quand je pense à ma mère que j'adore avec culte, je l'ai toujours ce ver rongeur. Le coup de tonnerre d'il y a trois ans m'a affreusement entr'ouvert l'éternité; l'écho de cette foudre me parle encore. Oh! vivre, vivre à genoux devant ce qu'on aime, comme si on l'avait déjà perdu !
J'ai reçu une lettre de Letellier, et d'où ? du Croisic! Une lettre délirante, un rêve, et puis il a embrassé ma mère et ma sœur à Rennes. Il doit être maintenant arrivé au Grand-Mont.
J'attendais des nouvelles de Théodore avec une vive impatience. Mon âme et mon cœur dans la première lettre que vous lui écrirez. A propos, on m'a parlé d'un volume de votre frère : Souvenirs d' Amérique . Dartlienay l'a, et moi, j'ignorais qu'il l'eût publié! Il faut que je vous gronde bien fort : envoyez-le-moi vite. vite. Je me fais une fête de le lire.
Je vous embrasse vous et votre père, mon cœur sur les lèvres. Parlez quelquefois de moi.
Évariste Boulay-I^aty.
Sans foyer, de santé délicate et souvent ébranlée de secousses inquiétantes, Boulay-Paty concen-
trait toutes ses affections sur les deux êtres dont il était « l'idole », sa sœur, plus âgée que lui, et sa mère, « brûlante de cœur et pétillante d'esprit », « sourde, mais si fine dans toute sa frêle personne, qu'elle semblait écouter et entendre par le bout de son petit doigt ». Le nom de ces deux êtres chers revient sans cesse sous sa plume.
Paris, le 17 août 1833'.
Merci, cher <imi, merci du bel ouvrage de Théodore ! Je n'ai encore eu le temps que de le parcourir, et j'ai déjà senti comme un vent invisible me pousser. Il me semblait (jue mon âme mettait à la voile et voguait vers les climats que sa plume chaleureuse nous décrit. Vous me dites que des mtuvelles toutes récentes vous arrivaient de lui : cela ma lail du l)ifii, et jai presque cru que c'était lui qui m'envoyait ces deux volumes. Dans votre première lettre, rnettez-lui quelques lignes en mon nom, reportez-lui combien je l'aime, et combien je me plais à me rapprocher de lui par ses Souvenirs.
Que je regrette, cher Victor, de n'avoir pu avec vous et Charles courir ces grèves où les vents rafraîchissent si énergiquement le front en soulevant les cheveux. J'y aurais bondi, crinière haute, comme le coursier qui recoimaît et aspire l'air natal. Que je me serais hardiment accordé d'âme et de tèle avec les lames fougueuses, les vents tunmllueux ! El vous avoir là, vous, mon auii. et Charles! Oh! c'eût été doux, dans vos liras, le jtied