‹ Médaillons romantiquesChapitre 9 sur 121 · Charles Nodier: Épisodes el souvenirs, etc., déjà cité · texte numérisé non relu

Charles Nodier: Épisodes el souvenirs, etc., déjà cité

(Je sa vie, des pages exquises consacrées à ramitié durable née au cours d'un voyage en Suisse pendant lequel deux berlines emportaient, l'une Victor Hugo, sa femme, sa fille et une berceuse, l'autre Nodier, sa femme, sa fille et le dessinateur (lue. Il y a de ces pages dans l'œuvre de tous ceux qui vécurent en ce temps-là les meilleures heures de leur jeunesse. Est-il de plus charmants sonnets que ceux échangés entre Musset et Madame Ménessier-Nodier en mai 1848, et dont l'un commence par ces vers :

Je vous ai vue enfant, maintenant que j"\ pense, Fraîche comme une rose, et le cœur dans les yeux: — Je vous ai vu liambin boudeur et paresseux, Vous aimiez lord Byron, les grands vers et la danse.

Ainsi nous revenaient les jours de notre enfance. Et nous parlions déjà le langage des vieux : Ce jeune souvenir riait entre nous deux, Léger comme un écho, gai comme l'espérance.

N'est-elle point évocatrice de tout un passé disparu, mais inoubliable, celte simple phrase d'une lettre d'Emile Deschamps écrite en janvier 1869 : «J'ai lu moi-même' d'adorables nouvelles de notre chère et grande Marie Ménessier-Nodier. 11 paraît que ses yeux lui font mal aussi... Ils ont fait assez de mal à d'autres ! »

1. Lettre à Victor l'a\ie. — Émilf Dcschanips étiiit alors presque iveugle.

Le « langage des vieux », j'entendais son discret murmure, en franchissant le seuil de la petite maison de Fontenay-aux-Koses, dans laquelle « notre chère et grande Marie Ménessier-Xodier » passa les dernières années de sa vie. Depuis longtemps déjà, le grand sommeil de la mort l'avait prise, et des souvenirs seuls m'accueillaient en ce pèlerinage. Mais la piété filiale est ingénieuse dans l'art de faire revivre une chère mémoire. En écoutant celles qui portent son nom, je croyais l'écouter elle-même. Un rayon de soleil, filtrant à travers les volets demi-clos, éclairait à la ibis et le portrait de l'auteur de Trilb}^ par Paulin (juérin, et la fine aquarelle d'Achille Devéria, intitulée pour tout le monde : Dix heures du soir, et pour les initiés : Portrait de Marie IVodier. Ainsi elle m'apparaissait, à moi qui n'aurais pu la connaître que vieillie et ridée, avec tout le feu de son regard, toute la fraîcheur de ses vingt ans, dans cette attitude un peu précieuse que se donnaient volontiers les femmes de son époque. Telle je l'évoquais, assise à son piano, dans le salon de l'Arsenal, entourée d'un essaim déjeunes gloires. «Je suis sûre que vous aussi, vous l'auriez aimé ». Ces mots qu'elle adressait, trente ans plus tôt, au fds de l'un des derniers témoins du vieux temps, en lui montrant le grand portrait sus-

pendu au mur, il me semblait que le petit-fils allait les entendre à son tour, redits par cette voix qui avait charmé tant d'oreilles de poètes.

En feuilletant certains volumes et certains périodiques^ parus entre 1830 et 1840, on apercevrait plus d'une fois la signature de Madame Ménessier- Nodier, au bas de quelque poésie ou de quelque nouvelle. Mais ce qui serait presque introuvable, c'est un petit album paru à Paris, chez Troupenas, éditeur, rue Saint- Marc-Fejdeau, en 1831, sous ce titre : Mélodies romantiques par Madame Jules Ménessier, née Charles Nodier. Il ne figura jamais aux vitrines des libraires. Les exemplaires, peu nombreux, furent distribués aux amis, aux hôtes de l'Arsenal.

Quand bien même cette date de 1831 ne serait pas inscrite à la première page, on hésiterait difficilement sur l'âge à donner à ce petit recueil. Un papier de teinte vieillote, — un titre qui s'étale sur les murs à demi écroulés d'une chapelle

1. Le Perce-neifje, choix de morceaux de poésie moderne; Paris, Hei'dololTet Caiui>é, 18^0. — Li's lleiiies du- soir, li\re des jeunes tenimcs, 1 81313. — Lirre rose, causeries des jeunes l'euimes, 1833. — Keepsakc Paris- Londres, 1838, etc.

gothique envahie par les ronces, — comme épigraphe, deux vers de Joachim Du Bellay :

J'offre ces violettes, Ces lys, ces rosettes.

Voilà des caractères qui sont bien d'un temps, d'une époque déterminée, des traits sur l'authenticité desquels on ne se trompe guère.

Au reste, les poésies dont le texte inspira la musicienne ne sont-elles pas signées Victor Hugo, Desbordes - Valmore , Amable Tastu, Jules de Rességuier, Emile Barateau, Ulrich Guttinguer, et les lithographies qui servent de vignettes à chacune d'elles, Eugène Devéria, Louis Boulanger, Tony Johannot, Gué, Camille Roqueplan? D'Eugène Devéria, voici la Veille de Noël, hymne de M""^ Amable Tastu, une fileuse assise auprès d'un berceau où dort un enfant, dans une mansarde. — Le Bal, élégie de M""" Desbordes-Valmore, deux jeunes femmes en toilette de soirée, l'une assise sur un divan, cachant son visage dans ses mains, pour pleurer, l'autre écoutant, debout, — La Captive, orientale de Victor Hugo, une odalisque contemplant, rêveuse, une guitare en main, un clair de lune sur la mer. Nul autre crayon que celui de Tony Johannot ne pouvait rendre avec le degré voulu d'horreur tragique la

Moii du Bandit, de Casimir Delavigne. Sa facture tourmentée se reconnaît dans ce sinistre paysage nocturne, au milieu duquel un homme, drapé dans un vaste manteau, contemple tristement, une torche à la main, le cadavre de son camarade, appuyé contre un chrne. A Louis Boulanger revenaient de droit Lazzara, l'Absente, la Vilk prise, de Victor Hugo. Quel autre aurait su traduire comme lui, en images si vivantes qu'on les prendrait pour le reflet même de la pensée du poète, les visions évoquées dans ses vers ?

Nos oreilles, habituées à des harmonies plus savantes, à des rythmes plus compliqués, à des mélodies plus ciselées, trouveraient un peu simple, aujourd'hui, celte musique d'autrefois. Ceux qui l'écoutaient jadis l'aimèrent pour la fraîcheur et la sincérité de son inspiration, pour la force ou la grâce qu'elle ajoutait tour à tour à des vers connus et admirés. « Je ne sais », écrivait l'un d'eux', « si, dans l'impression de cette musique ainsi entendue pour la première fois, chantée avec un accent métallique et singulier, qui ne va peut-être qu'à cela, accompagnée de même, l'illusion entrait pour beaucoup (et il resterait à

1. Victnr r;i\ic : l'cuillctim des Afpches (rAiigers, ilii 9 jaiivioi' ISiJl.

prouver que Tillusion ne fût pas la plus vraie des vérités), mais elle a déposé dans l'àme de tous ceux par où elle a passé quelque chose de ce frais parfum que secoue en mai l'aubépine, ou qui s'exhale en vapeur près des prés verts. »

La bonté de Charles Nodier, la grâce enchanteresse de ses causeries revivent dans les pages d'un volume qui porte ce titre : Charles Nodier, épisodes et souvenirs de sa y/e, par Madame Ménessier-Nodier \ Les heures délicieuses vécues à l'Arsenal sont évoquées avec un charme incomparable par cette plume que le cœur guide autant que le cerveau. Et si vivant est ce rappel du passé, si fraîches sont ces impressions, qu'on se sent à les lire inondé et comme imprégné d'une rosée de jeunesse. « La femme qui a écrit ce livre charmant se dit une vieille femme... Elle se Irompe. Cet esprit a toujours sa grâce et sa jeunesse. Cette âme n'a pas d'âge. Contre ces intelligences d'élite, la vie est aussi impuissante que la mort-. »

Les années passent, laissant tomber sur la tête

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