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ÉLECTRISATION PHYSIOL. ET THÈRAP

lité se détruit sans que les mouvements soient paralysés. Là encore l’électricité donne des renseignements et rend des services. Quoique nous ne sentions pas nos muscles quand nous les mouvons, cependant il ne faut pas croire qu’ils soient insensibles ou qu’ils puissent le devenir impunément. Lorsqu'ils le sont devenus, il se produit un phénomène étrange. Parmi les malades (si on les empêche de voir en leur fermant les yeux ou en les mettant dans l'obscurité), les uns perdent la conscience de l’étendue des mouvements qu’ils exécutent, de la pesanteur, de la résistance; les autres sont complètement privés de la faculté de mouvoir le membre soustrait à leur vue; quelque mouvement qu’on les invite à faire, les muscles qui devraient entrer en contraction restent dans l’inertie, malgré tous les efforts de la volonté^ mais, sitôt qu’on rend la vue, on rend aussi la faculté de ces mouvements. Il y a donc dans les muscles une sensibilité propre qui est nécessaire à l’intégrité de leur fonctions, mais qui peut être suppléée par le sens de la vue.

Par ces quelques exemples que je viens de faire passer sous les yeux du lecteur, je suis loin d’avoir épuisé le livre de M. Duchenne. Le médecin et le physiologiste y trouveront de précieux enseignements. M. Duchenne est un de ces hommes qui ont et la main assez heureuse pour saisir un fait nouveau, et l’esprit assez mûr pour en tirer avec sûreté les principales déductions qui y sont contenues.

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La presse quotidienne n’a pas souvent la bonne fortune de pouvoir s’occuper d’un ouvrage qui offre autant d’intérêt et d’utilité, et qui mérite autant de succès que le Traité complet de l'anatomie de l'homme. Les auteurs, MM. Bourgery et Jacob, l’un anatomiste et l’autre peintre, ont entrepris de réunir dans un seul ouvrage la représentation et la description de tout ce qu’embrasse l’anatomie humaine. Le plan qu’ils ont conçu est vaste, et demande, comme toutes les grandes œuvres, une patience qui ne s’effraye pas de la durée du travail, une ardeur qui ne s’amortisse point par la longueur du temps, une netteté de vue que la multiplicité des détails ne trouble pas, et une portée d’esprit qui ne reste pas en deçà de la généralité du sujet. Voyez, en effet, le cadre que se sont fait les auteurs : d’abord ils donnent l’anatomie descriptive dans tous ses détails, avec des applications à l’bistoire des fonctions organiques et des maladies. Dans une seconde partie, ils traitent de l’anatomie chirurgicale, c’est-à-

1 Traité complet de l’anatomie de l’homme, comprenant la médecine opératoire, par le docteur Bourgery ; avec planches lithographiées d’après nature, par N. -H. Jacob. — National, 28 mai 1836 et 12 février 1837.

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dire des dispositions anatomiques qui isolent et circonscrivent les organes, de celles qui, au contraire, les mettent en communication, et ils décrivent les differentes régions du corps, et les opérations que la chirurgie y pratique. La troisième et dernière partie comprend l’anatomie générale, ou histoire des tissus considérés abstraction faite des organes, et l’anatomie philosophique ou transcendante, à laquelle se rattachent les lois de formation, la considération des races humaines et la comparaison de l’organisation de l’homme avec celle des animaux vertébrés. Ce cadre est étendu, mais il peut être rempli, et, quand il le sera dans sa plénitude (les livraisons qui ont déjà paru donnent , à cet égard, les meilleures garanties) , on pourra y étudier l’anatomie humaine aussi bien dans ses détails les plus minutieux que dans son ensemble le plus général; le médecin et le chirurgien y trouveront des secours nécessaires pour la pratique de leur art; l’anatomiste, le tableau de la science telle qu’elle est actuellement; le philosophe, des indications devenues indispensables à quiconque s’occupe de la vie et de la pensée; et l’homme du monde même y puisera, sur l’organisation, des notions qu’il est si rare de rencontrer chez les personnes d’ailleurs éclairées.

L’anatomie, à son berceau, a été entourée de préjugés qui défendaient de jeter un coup d’œil profane sur l’intérieur du corps humain, et qui ordonnaient de rendre promptement à la terre les dépouilles de la mort. En outre, il fallait une certaine curiosité courageuse pour triompher des premiers dégoûts qu’inspire cette science ; et ce ne fut pas sans hésitation qu'on se décida à porter le scalpel dans les débris dus à la tombe, et à interroger le cadavre, auquel la corruption ne laisse bientôt plus, comme dit Bossuet, de nom en

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aucune langue. Les idées religieuses de toute l’antiquité s’opposèrent à la dissection. On connaît la condamnation capitale dont les Athéniens frappèrent six de leurs généraux victorieux, pour n’avoir pas donné la sépulture aux soldats morts dans la bataille. L’anatomie n’était pas facile avec des dispositions pareilles dans l’esprit des peuples. Au moyen âge, l’opinion catho- ' lique la réprouva longtemps; et de semblables préjugés se sont propagés jusqu’à nos jours dans certains pays. En Angleterre, par exemple, les suppUciés seuls étaient livrés à la dissection; de cet état de choses il résulta d’horribles abus : des misérables, connus sous le nom d'hommes de la résurrection., allaient enlever les corps dans les cimetières; et ce qu’un ridicule préjugé empêchait se pratiquait néanmoins dans le secret et avec toutes les circonstances pénibles et dégoûtantes qu’entraînait l’emploi d’hommes livrés à un pareil trafic. C’est une loi toute récente qui, en Angleterre, a régularisé l’étude de l’anatomie.

Les plus anciens anatomistes, Démoci'ite, Hippocrate, Dioclès, Aristote lui-même, n’avaient jamais disséqué de corps humain. C’est à l’école d’Alexandrie et sous les Ptolémées, que l’anatomie fit ses premiers progrès. Érasistrate et Hérophile ont été les médecins d’Alexandrie qui se sont signalés par le plus grand nombre de découvertes. Celse rapporte , dans son beau résumé de la médecine antique, qu’on les accusait d’avoir disséqué vivants des criminels que le roi d’Égypte leur livrait. « Ouvrir les entrailles et les vis- « cères d’un homme vivant, dit-il, n’est pas d’un art « qui préside au salut des malades; et il n’appartient « qu’à un médecin devenu brigand ( latrodnantis « medici) d’obtenir à ce prix la vue des parties intéa rieures. » L’antiquité a souvent imputé cette atrocité

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à Hérophile et à Érasistrate; Galien en fait mention, et Tertullien dit dans son livre Sur l'Ame : « Hérophile, « ce médecin, ou plutôt ce bourreau, qui égorgea tant « d’hommes pour en scruter l’organisation, qui fut « l’ennemi de l’homme pour le connaître, obtint-il de « ses recherches des résultats bien certains, la mort, H et une mort donnée avec les lenteurs et les raffine- « ments dé la dissection, changeant l’aspect des or- « ganes qui avaient vécu? » Les écrits d’Hérophile et d’Érasistrate ont péri ; et toute cette vieille école d’Alexandrie, avec ses amphithéâtres, ses bibliothèques, ses savants et ses rois cruels et vicieux, mais amateurs des lettres et des sciences, a tellement disparu, qu’il est impossible de réfuter cette calomnie, si tant est que ce soit une calomnie. Tout se tient dans les mœurs d’une nation; la vie des hommes était peu respectée; un peu plus tai’d, on égorgeait devant le peuple romain des centaines de gladiateurs pour lui donner un jour de récréation; et Vedius Poil ion, l’ami d’Auguste, faisait manger ses esclaves aux murènes. Qu'y aurait-il d’étonnant avec de telles mœurs, qu’Hérophile eût ouvert vivants des criminels condamnés à mort?

Voici , au reste , un fait certain , voisin de notre temps, et presque aussi atroce que celui qui est imputé à Hérophile : « Le grand-duc de Toscane, dit Fallope « dans son livre des Tumeurs, ch. xiv, a ordonné aux « magistrats de Pise de nous livrer un homme que nous « tuons de la manière qu’il nous plaît, et que nous disn séquons... Je fis prendre à un homme ainsi livré deux « gros d’opium; il était atteint d’une fièvre quarte; et « l’accès, arrivant, empêcha l’action du poison. Ce « malheureux, glorieux de ce succès, demanda que je « lui en administrasse une seconde dose, afin que, s’il Ci n’en mourait pas, j’obtinsse sa grâce auprès du

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« prince. Je lui fis prendre une seconde fois deux gros « d’opium hors du temps de l’accès, et il mourut. » Fallope était un médecin chrétien qui vivait dans le seizième siècle. Mais quelles étaient les mœurs de ce temps ? La justice ( pour n’en citer qu’un exemple) donnait la question à l’innocent comme au criminel, brûlait à petit feu, brisait les membres sur une roue, rafllnait les supplices, et était sans respect pour la vie des hommes et sans pitié pour leurs souffrances. La cruauté était générale comme du temps d’Héropliile; et ils sont de la même époque et de la même société le magistrat qui torture et le médecin qui tue un condamné pour le disséquer.

L’anatomie est devenue une science immense et d’une tout autre portée qu’on ne se l’imagine ordinairement. D’abord purement descriptive , elle s’est contentée de mettre à découvert et de reconnaître les parties qui composent le corps animal; puis, à mesure que ses déterminations sont devenues plus exactes dans la série des animaux, elle a comparé ensemble les organisations les plus différentes. Elle a recherché par quelle succession se forment les organes dans l’enfant, et de cette étude elle a tiré des lois curieuses qu’elle a appliquées aux monstruosités; ces monstres qui avaient jadis effrayé l’imagination des peuples, ces jeux de la nature où l’on ne pouvait voir qu’irrégularité et caprice, sont rentrés dans la classe des faits explicables et réguliers. Enfin elle s’est adonnée à l’examen des altérations que la maladie produit dans nos organes, et a essayé de pénétrer le rapport entre la lésion et le symptôme. Les rayons épars, que l’on réunit en un même foyer avec un verre, donnent une chaîeur et une lumière d’une intensité extrême. De même, l’anatomie, faisant converger vers un centre les rayons

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disscminés cjui éinanent de tant de faits particuliers, a voulu créer une doctrine générale, et exposer quelques-unes des lois qui président au monde de l’animalité. C’est ce travail des esprits qui a donné naissance à l’anatomie transcendante; il en est résulté la preuve que tous les animaux vertébrés (l’homme compris) ont été construits sur le même plan, et que les organes ne font que se modifier pour s’accommodei aux fonctions de l’animal suivant ses facultés, son habitation et sa nourriture.

Dans l’anatomie transcendante, les éléments de l’organisation ont perdu leui’ valeur particulière poui prendre une valeur plus générale. Un humérus n’esf plus un os particulier , c’est une portion à laquelle nous donnons un nom de convention, et qui joue le rôle de bras chez l’homme, de pied de devant chez le cheval, d’aile chez le pigeon, de nageoire chez la baleine. Pour faire comprendre la transformation que ces éléments ont subie, je ne puis mieux les comparer qu’aux signes algébriques, qui représentent, non plus tel ou tel nombre, mais les quantités dans leur forme la plus abstraite. L’anatomie transcendante est une véritable algèbre où les éléments organiques sont considérés à un nouveau point de vue; et, de même que l’analyse mathématique, après avoir usé de ces signes uniquement par commodité, a fini par y trouver des propriétés et une science nouvelles, de même l’anatomie transcendante, maniant les éléments qu’elle a ainsi généralisés, en tire des formules qui la mènent à des rapports plus compliqués et à des vérités plus hautes.

Un des plus grands anatomistes de l’antiquité, Galien, a dit : « Praxitèle et Phidias ne peuvent travailler « le marbre ou l’airain qu’au dehors et là où leurs

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« mains atteignent; mais l’intérieur de leur statue « reste informe et grossier, l’intelligence et l’art n’y « ont rien changé, ne pouvant pénétrer au delà de la « surface ni modeler les parties profondes. Il n’en est « pas de même de la nature; il n’est rien dans l’inté- « rieur du corps qu’elle n’ordonne, qu’elle ne dispose « et qu’elle ne termine avec une infinie perfection. » (Lib. II, Des Qualités physiques.) En effet, les qualités d’organisation qui se manifestent au dehors ne sont pas moins sensibles au dedans; et il ne faut pas s'étonner d’entendre un anatomiste admirer la forme d'un os, le développement d’un muscle, la distribution d’une artère. Tout cela acquiert une signification et une beauté particulière pour celui qui apprend à voir.

Aristote, voulant encourager ses contemporains à l’étude de l'anatomie, a écrit ces lignes remarquables : « Des étrangers étant venus voir Héraclite, et l’ayant « trouvé dans une boulangerie, où il se chauffait, hé- « sitaient à entrer. Venez sans honte, leur dit le pbilo- « sopbe, les dieux sont aussi dans ces lieux. De même, « dans l’étude des animaux, il faut aborder chaque « chose sans un mauvais dégoût, car partout se mani- « testent la nature et le beau. Ce n’est pas au hasard, « c’est pour un but déterminé que la nature accomplit « ses œuvres; et cette fin, pour laquelle chaque chose « existe ou a été faite, est ce qui représente le beau. » Ainsi, d’après Aristote, le beau, ou, plus particulièrement, pour me restreindre à mon sujet, le beau anatomique est la conformité à la fin pour laquelle l’organe existe. Le philosophe croyait la définition exacte et complète; elle ne l’est pas. Un organe n’est pas seulement assujetti à être capable d’exécuter les opérations qui lui sont départies; il est encore soumis à une condition plus haute et plus générale, c’est de se con-

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tenir dans le type du plan. Il faut donc, si l’on veut entrer dans le sens d’Aristote, ajouter à sa définition et dire : le beau est ce qui, répondant le mieux à la fin, représente le mieux la forme typique. Et je pense qu’il faut y entrer; non pas que là soient le point de départ et le premier linéament de la beauté plastique ; mais cette conception d’un office et d’un plan limités l’un par l’autre est un échelon dans la formation de la beauté intellectuelle, qui joue un si grand rôle dans notre idéal.

L’idéal, lui aussi, est un plan, est un type placé tou* jours un peu plus loin que l’ensemble des beautés particulières que l’homme a réussi à voir et à retracer.

Non delicata res est vivere, a dit Sénèque en parlant de ce que la vie morale a de laborieux; cela peut s’appliquer avec tout autant de justesse à la vie physiologique. C’est, en effet, un travail continuel, un effortsans cesse renouvelé, une dépense énorme de forces qui entretiennent le mouvement des fonctions. Quand un homme bien portant se sent allègre et dispos, il se doute peu, s’il n’a pas étudié la construction du corps humain, à quels moteurs puissants, à quelle contention soutenue il doit le bien-être qu’il éprouve. Voyez, en effet, pour ne parler ici que de quelques-uns des phénomènes les plus apparents, ce qui se passe dans . l’entretien de la vie pendant chaque moment. Deux vastes courants, l’un de sang artériel, l’autre de sang veineux, marchent dans des directions opposées et traversent avec rapidité et sans relâche toutes les parties du corps. Ce mouvement, que rien n’arrête, commence à la naissance et ne finit qu’à la mort. Deux autres liquides viennent se mêler au flot de la circulation sanguine et lui apporter les éléments qui le composent: la lymphe, puisée partout et conduite par d’in-

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nombrables vaisseaux qui lui sont propres, se mêle au sang veineux; et le chyle, cette liqueur qui est extraite des aliments et en vue de laquelle seule nous sommes obligés de prendre de la nourriture, traverse un appareil de vaisseaux et va aussi se jeter par un gros canal dans une veine voisine du cœur. Ce n’est pas tout : le sang veineux, qui revient de toutes les parties du corps, qui a été mélangé à la lymphe, et qui, après chaque repas, a reçu une onde de chyle, est devenu tout à fait impropre à entretenir la vie, et il faut, sous peine d’une mort prompte, qu’il subisse un changement singulier. Il arrive aux poumons, et là, mis en contact avec l’air atmosphérique, il absorbe de l’oxygène. Aussitôt, de rouge noir, il devient rouge brillant et retourne au cœur qui l’envoie vivifier tous les organes, de telle sorte que, pour que la vie dure une minute, il faut qu’incessamment le cœur batte, la poitrine se dilate et se resserre, le poumon reçoive le sang et l’oxygène soit absorbé.

C’est un principe en mécanique qu’une force ne cesserait jamais d’exercer son action si une résistance ne la détruisait, et que, par exemple, un boulet qui sort du canon continuerait éternellement son mouvement et ne s’arrêterait jamais s’il pouvait se mouvoir dans le vide, et si la vitesse qui l’anime n’était rapidement usée par l’opposition du milieu qu’il traverse. Le principe de vie qui fait les animaux, et qui ressemble tant à une force, serait sans doute immortel et ne s’épuiserait jamais s’il ne luttait au milieu d’un monde dans lequel il se soutient avec effort, et si cette lutte ne l’épuisait, comme la résistance de l’air épuise la rapide impulsion du boulet. Mais une certaine quantité seulement de cette force vitale est accordée à chaque être, mesure étroite et limitée que le jeu laborieux de tant

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de rouages nécessaires consume un peu plus tôt, un peu plus tard. Comme un choc soudain donne en commençant sa plus vive impulsion, de même, à son début, la vie a sa plus grande activité. A ce moment, elle conquiert, plus vite qu’elle ne le fera jamais, les éléments qui doivent lui appartenir ; elle s’élance avec impétuosité dans le temps, elle entraîne avec puissance, dans son tourbillon rapide, les matériaux qui lui sont soumis. De l’ovule imperceptible jusqu’à l’enfant qui arrive à la lumière, quelle énorme augmentation de volume I combien le corps microscopique qui vient de recevoir la vie n’a-t-il pas été multiplié de fois pour être le foetus à terme f Et combien son accroissement relatif n’a-t-il pas été plus rapide dans le sein de sa mère qu’il ne le sera depuis sa naissance jusqu’à sa croissance parfaite t En neuf mois il est devenu bien des milliers de fois plus gros qu’il n’était d’abord ; en vingt ans, il ne deviendra plus gros qu’une vingtaine de fois.

Platon, avec ce bonheur d’expression et de pensée qui le caractérise et qui en fait le plus grand prosateur de la littérature grecque, compare le corps humain à un fleuve qui s'écoule sans cesse. En effet, depuis le moment où il vient à la lumière jusqu’au moment où il se dissout, le corps est livré à un travail incessant de composition et de décomposition; et, de même que le lit du fleuve paraît toujours plein, bien que l’eau passe et s’écoule sans interruption, de même l’organisme se conserve entre deux mouvements rapides dont l’un le restaure à mesure que l’autre le dissocie. D’une part, toutes les sécrétions, par un flux que rien n’arrête, entraînent les molécules qui ont perdu la faculté de rester vivantes; de l’autre, la digestion et la respiration apportent, l’une les substances nutritives, l’autre l’oxy-

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gène, destinés à réparer les pertes : équilibre tellement nécessaire que, si les matériaux devenus inutiles n’étaient pas emportés par les sécrétions, l’homme périrait aussi sûrement que si la nourriture ou l’air lui manquait.

C’est une contemplation profonde que celle qui s’arrête sur l’activité incessamment productive de la vie. Ces fourmilières d’êtres de toute forme et de toute taille, ce murmure perpétuel des générations qui arrivent et des générations qui s’en vont, cette flamme qu’on appelle la vie et que l’esprit voit errer, pâlir ou grandir sur la croûte du globe, est-il rien qui puisse étonner davantage ? Le vaisseau que le vent emporte dans la haute mer marche moins vite que nos jours ne s’écoulent; le sillon fugitif qu’il trace au milieu des flots s’efface moins promptement que le sillon de notre existence dans l’océan sans bornes des existences et des choses. Et pourtant, dans ce sourd mouvement, dans cet inexorable tourbillon , n’est-t-il pas possible, de faire une sorte de halte et de se détacher de la vie pour jeter sur la vie un coup d’œil rapide?

Chez les latins l’homme se dit homo , dérivé, suivant eux, de humus, la terre. L’homme est, dans cette idée, le fils de la terre, le composé des éléments terrestres, comme le chêne des forêts ; et c’est ce qu’a démontré la chimie moderne. En allemand l’homme se dit Mensch, qui signifie l’être intelligent, mot tenant, ainsi que le mot mens des Latins, au .sanscrit manas, intelligence. Nous avons, dans cette simple considération de deux vieilles aperceptions, l’idée totale de l’humanité ; terre et esprit; et, puisque nous venons de remonter aux antiquités du langage, il faut remonter aussi aux antiquités du genre humain. On a dit que le présent est l’annonce de l’avenir; il serait

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aussi vrai de dire qu’il contient de quoi interpréter jusqu’à certain point le passé. Les traces des choses qui furent ne sont pas tellement effacées par le progrès du temps et la vieillesse du monde, qu’il ne soit possible d’en entrevoir une confuse image. On sait qu’il suffit au sauvage des forêts de l’Amérique du moindre indice pour suivre une piste pendant des centaines de lieues; de même la science, à force de patience et de perspicacité, peut, à travers les siècles accumulés, suivre et reconnaître des êtres et des faits destinés à ne plus jamais reparaître à la clarté du soleil.

L’anatomie moderne a, par de grands travaux, refait plusieurs pages de l’histoire de la terre que le temps avait déchirées. Des flores, des faunes inconnues sont sorties des couches superficielles du sol; non pas tellement inconnues pourtant qu’on ne s’y retrouvât bientôt et qu’on ne pût les classer à leur rang, et y découvrir le type et les lois qui régissent les flores et les faunes vivantes. Comme nous voyons les individus succéder aux individus dans le cours des temps historiques, ainsi, dans des temps plus reculés et dans une histoire bien plus longue, les espèces ont succédé aux espèces; et, mesurées à cette mesure, elles ont eu, elles aussi, leur fin et leur limite.

Dans cette histoire, l’histoire de l’homme se résume ainsi : il est le produit d’une des mutations qui sur la terre changèrent les êtres vivants. Son origine n’est point contemporaine de celle du globe; il a été un temps où la terre ne le portait pas, et cette origine ne se perd pas dans une antiquité très-reculée, si l’on prend pour terme de la supputation les phases de notre planète. Il est le plus parfait des animaux, en ce sens que c’est celui où le système nerveux a atteint son plus haut développement; et, comme ce svstème or-

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gane de l’intelligence, règle à son tour la composition et la forme des êtres, il en résulte que ces formes sont les plus parfaites là où il est le plus parfait. Considéré dans sa structure seule, l’homme a donc la prééminence sur tous les autres animaux. C’est une démonstration à laquelle l’anatomie conduit inévitablement.

Ces notions fragmentaires sans doute, mais réelles de cosmogonie positive, rappellent aussitôt les cosmogonies fictives des anciens peuples. Embarrassantes pour celui qui croit qu’elles f^urent dictées par la divinité, puisqu’il en résulterait que la divinité n’a pas bien connu comment les choses s’étaient passées, elles sont singulièrement curieuses pour l’iiistorien qui étudie les tentatives de l’esprit humain. Dans la Genèse, les animaux sont créés d’abord, il est vrai; mais ce sont les animaux que nous connaissons, puisque Adam les nomma; tandis que les animaux créés les premiers n’ont jamais eu de nom en aucune langue humaine, ayant précédé la formation des premiers hommes. Les sages de l’Étrurie admettaient qu’il y avait en tout huit races différentes les unes des autres par la durée de leur vie et par leurs mœurs, et qu’à chacune d’elles avait été accordé un certain temps fixé par la divinité et formant une grande -année. L’allégorie grecque d’üranus ou du Ciel présentait une image de la production spontanée des différents êtres aux différentes époques : la mythologie imagina que la Terre était la femme du Ciel, et, tant qu’ils furent dans leur jeunesse, ils engendrèrent une nombreuse progéniture de plantes et d’animaux sans germe; mais, cette puissance procréatrice s’étant éteinte, la mythologie dit que le Ciel fut châtré, parce que toute chose ne s’engendrait plys que par culture et par semence.

Ovide, interprète de la philosophie grecque, et la

Genèse, avant Ovide, ont dit que l’homme a été fait à l’image de la divinité. Cette opinion, comme celle que tout avait été créé, la terre, le soleil et les plus lointaines étoiles, pour cette humble et faible créature, est une preuve de l’orgueil humain, fruit de l’ignorance. La série des animaux vertébrés pi ésente un ensemble d’êtres bâtis sur le même plan, pourvus d’organes analogues, et où l'idée formatrice est également empreinte. L’ensemble des vertébrés forme un tout; et nul, dans cette vaste composition, n’a le droit de se dire l’image d’une divinité. Le crâne de l’homme et le crâne de l’éléphant ou du cheval sont construits sur le même modèle; ils sont üls de la même puissance, jetés dans le même moule, frappés au même coin. C’est tout autrement, cette considération le montre, qu’il faut concevoir les rapports des êtres vivants entre eux ; et pas [dus ici qu’ailleurs on ne remonte, par l’étude réelle, à un créateur qui a mis son empreinte; on remonte seulement à des lois qui opèrent d’une manière immanente. Que si l’on disait qu’il s’agit d’une image intellectuelle, on n’échapperait à l’anatomie comparée que pour tomber sous la main de la physiologie comparée. Par la raison qu’il y a un plan anatomique, il y a un plan physiologique, et l’intelligence animale est une échelle dont l’intelligence humaine occupe l'échelon le plus élevé.

« La cause de la perversité, a dit Lactance, est l’igno- « rance de soi-même {hœc pravitatis est causa, ignoratio « sMi"). » Il serait facile de transporter cette proposition morale dans le champ anatomique , et de faire voir que l’anatomie a dissipé des erreurs, guéri des maux, et quelle a eu sa part notable dans l’appréciation plus juste des choses qui a présidé à l’amélioration des sociétés; car elle est essentielle, indispensable à cette

connaissance de soi que Lactance recommande. Tel est l’arrangement de ce monde que la plupart des choses se montrent à nous autrement qu’elles ne sont; et il faut à chaque instant, suivant l’heureuse expression de La Fontaine,

Développer le vrai caché sous l’apparence.

De fait, nulle part le vrai n’a été plus caché sous l’apparence que dans les organisations vivantes; et par combien d’erreurs a-t-il fallu passer pour arriver à des notions positives ! Connaître l’homme physique et intellectuel, ce qui est une connaissance indispensable en médecine, en morale, en politique, ne peut se faire sans les enseignements préalables que fournit l’anatonaie. Sans doute, cela est un service indirect; mais là où elle intervient directement, c’est quand elle montre irréfutablement la place que l’homme occupe dans le plan général des vertébrés. La découverte de ce plan, lequel est devenu une des grandes pensées de la science moderne, représente dans l’ordre de la vie ce que représente dans l’ordre cosmique la subordination planétaire de notre globe.

De même que le système vasculaire est un réservoir qui reçoit tout et qui distribue tout, de même le système nerveux est placé comme un chaînon intermédiaire entre les organes des sens, qui lui portent les impressions extérieures, et le système musculaire, auquel il transmet les communications de la volonté. On est d’autant plus admis à établir cette comparaison, que le système nerveux et le système vasculaire se tiennent par d’étroits liens, et que là où le premier est le plus développé, le second présente aussi le plus grand perfectionnement. Franchissons, en effet, un vaste inter*valle dans l’échelle des êtres organisés, et passons, par

une subite transition, de l’homme à un poisson. Chez le premier se trouve une masse cérébrale considérable, très-compliquée dans sa composition , très-volumineuse comparativement à la moelle épinière; chez le poisson, au contraire, le cerveau est, proportionnellement à la moelle, petit, dépourvu de complication, et privé d’une foule d’organes qu’offre le cerveau humain. Avec cette mutation capitale dans l’organisation du système nerveux, qu’est devenu le système vasculaire? A-t-il pris chez le poisson une prédominance, comme l’on voit certains organes l’emporter chez les animaux sur les organes correspondants dans l’espèce humaine? En aucune façon. Au lieu du cœur à quatre cavités, de la double circulation, de la masse considérable de sang qui caractérisent l’individu humain, on n’aperçoit plus dans le poisson qu’un cœur à deux cavités, une circulation simple, et une petite proportion de liquide sanguin conforme à l’étroitesse du réservoir qui le contient. Et aussi plus l’être est élevé dans l’échelle, plus sa vie est liée à l’intégrité du système vasculaire : une anguille, à laquelle on arrache le cœur, vit encore longtemps après ; un homme, dont le cœur est percé par une blessure ou se déchire spontanément, meurt soudainement, plus soudainement que si le cerveau même était lésé.

Représenter dans des planches les ramifications des artères et des veines a toujours été une difficulté pour les anatomistes. Il importe essentiellement à la pratique de la chirurgie que les rapports des vaisseaux avec les autres parties soient connus minutieusement. Si l’on met à découvert les vaisseaux dans tout leur trajet, qui passe souvent sous des muscles, sous des tendons, sous des membranes, ces rapports sont perdus; si, au contraire, on conserve les parties qui recouvrent

les vaisseaux, ces derniers ne sont représentés que dans une portion de leur cours, que l’on peut ponctuer, il est vrai ; mais alors on ne se fait plus une idée de la profondeur à laquelle ils sont situés, notions cependant indispensables. MM. Bourgery et Jacob ont évité les inconvénients et atteint le but par un procédé ingénieux qu’ils décrivent ainsi : « Le moyen qui est le seul vrai consiste, tout en conservant les muscles ou les organes dans leur position, à les échancrer ou, en quelque sorte, à les sculpter sur le trajet des vaisseaux qui s’y enfoncent. Ce procédé réunit tous les avantages : 1® il permet de montrer à peu près tous les vaisseaux d’un certain volume ; 2® il les montre dans leur lieu réel, en tenant compte de la profondeur relative dans les divers points de leur trajet; 3® il fait voir d’un coup d’œil toutes les anostomoses principales d’un membre ou d’une région , et indique par cela seul au chirurgien les ressources sur lesquelles il peut compter pour rétablir la circulation dans un cas déterminé; 4° il n’altère en rien la forme générale, et conserve toutes les connexions partielles. »

Supposons que quelque anatomiste de la haute antiquité examine avec nous l’œuvre de MM. Bourgery et Jacob; supposons que Praxagore, cet ancien Asclépiade de l’école de Cos, celui qui, le premier, a appliqué l’étude du pouls à l’étude des maladies, tourne avec nous les feuillets du livre, et considère d’un œil surpris et attentif les objets connus et inconnus qu’il présente; l’illustre maître d’Hérophile, le contemporain d’Aristote, accoutumé au style correct et à la sévérité du dessin des peintres grecs, n’aura que des éloges pour les dessins de M. Jacob, et, s’il ne s’étonne pas de voir des dessins joints à un livre d’histoire naturelle, chose dont il y avait déjà eu des exemples de

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son temps, il s’étonnera sans doute de la facilité avec laquelle l’art moderne multiplie si prodigieusement le nombre des images. Mais bientôt, oubliant la correction et l’élégance des dessins pour arriver au fond même des études qui l’intéressent, il cherchera à se reconnaître parmi ces veines , ces artères et ces vaisseaux lymphatiques. Un seul coup d’œil le convaincra de son ignorance relative, ü lui faudra d’abord convenir que les artères contiennent du sang, quoiqu’il ait cru et enseigné qu’elles ne contenaient que de l’air; on lui montrera que les veines communiquent avec les artères; il apercevra les valvules qui, dans les veines, empêchent le sang de retourner par son propre poids vers leurs radicules, et les valvules qui, placées entre les différents compartiments du cœur, s’ouvrent ou se ferment pour assurer le jeu de cette merveilleuse pompe aspirante et foulante; il suivra le sang dans les poumons, le verra revenir dans le cœur, et il touchera ainsi, au doigt et à l’œil, l’arrangement de la circulation qui a été si difficile et si longue à comprendre. Il concevra sans peine, en suivant dans leurs détails la distribution des artères, comment les opérations chirurgicales deviennent sûres et précises; un seul coup d’œil sur les planches de MM. Bourgery et Jacob lui découvrira qu’une ligature placée sur cette artère crurale, dont le trajet e.st si bien représenté, doit guérir la blessure ou l’anévrisme de l’artère du jarret; et lui qui proposait, témérairement peut-être, d’ouvrir le ventre dans le cas d’étranglement interne des intestins , applaudira à cette anatomie précise et savante qui permet d’aller chercher sans hésitation, au fond de l’abdomen, une artère aussi considérable que l’artère iliaque. Quand on lui expliquera le trajet des vaisseaux lymphatiques, tout nouveaux pour lui, il

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apprenara mi même temps que ces vaisseaux, entrevus une première fois par son disciple Hérophile, n’ont été entièrement découverts qu’environ dix-neuf cents ans après lui, et H nous pardonnera notre supériorité scientifique en voyant d’un seul coup le long espace de temps que les générations successives ont employé à nous la procurer.

Cette supposition que je viens de faire pour Praxagore, se réalisera un jour pour notre science contemporaine; il arrivera un temps où nos neveux nous dépasseront autant que nous dépassons nos ancêtres, et, lorsque dix-neuf cents ans seront encore écoulés, lorsque la science sera plus vieille de tous ces siècles, alors ce que nous avons trouvé paraîtra bien imparfait. La durée plus grande des livres dans les temps modernes permet de croire que nos traités franchiront ce long intervalle; et, si alors quelque bibliophile curieux, secouant la poussière des vieux livres du dix-neuvième siècle, ouvre celui de MM. Bourgery et Jacob, il se complaira sans doute à l’exécution de ces anciens dessins et à l’habileté de cet art antique, mais il s’étonnera bien des fois que nous ayons ignoré tant de choses, et il parlera de nous comme j’ai parlé de Praxagore.

La Fontaine, dans un de ses apologues imité d’une vieille et apocryphe légende, raconte qu’Hippocrate, allant visiter Démocrite accusé de folie par ses compatriotes, trouva le philosophe d’Abdère occupé d’études profondes sur les conditions de l’intelligence dans les animaux :

Et voyez, je vous prie,

Quelle rencontre dans la vie Le sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens Cherchait dans l'homme et dans la béte,

Quel siège a la raison, soit le cœur, soit la tète.

Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,

Les labyrinthes d’un cerveau L’occupaient. Il avait à ses pieds maint volume.

Et ne vit presque pas son ami s’avancer,

Attaché selon sa coutume

Depuis l’époque où les plus anciens physiologistes de la Grèce essayèrent de déterminer quelques-unes

1. Anatomie comparée du système nerveux considéré dans ses rapports avec l'intelligence^ par F. Leuret, médecin de l’hospice de Bicétre. Ouvrage accompagné d’un atlas de 33 planches in-folio, dessinées d’après nature par A.-M. Chazal, tome 1®'. — National, 1®' août 1840. Alors il n’y avait qu’un volume de publié; le tome II a paru en 1857 ; il est l’œuvre de M. Gratiolet, M. Leuret étant mort depuis longtemps.

SYSTÈME NERVEÜX. 335

des conditions sous lesquelles se manifestent les facultés intellectuelles, jusqu’à nos jours, les labyrinthes du cerveau, pour me servir de l’expression de La Fontaine, ont été l’objet de longues recherches et d’infatigables travaux. Il fut un temps où les anatomistes les plus distingués, par exemple Aristote, n’avaient qu’une idée confuse des usages du cerveau, et le considéraient à peu près comme nous sommes encore aujourd’hui forcés de considérer les capsules surrénales, c’est-à-dire comme un organe chargé d’un rôle incertain dans l’économie. Pour les modernes, des observations irrécusables ont démontré que tout ce qui constitue essentiellement l’homme, à savoir ses facultés de sensibilité et d’intelligence, est lié à l’existence du cerveau. A cerebro tota humanitas pendet, a dit Van-Swieten, et cette expression n’a rien qui ne soit confirmé par l’étude du système nerveux. Tel est l’intervalle qui sépare les premiers essais de l’anatomie des résultats auxquels la science est arrivée.

Le livre de M. Leuret est relatif à ce sujet, qui s’agrandit d’autant plus qu’on Tétudie davantage. « Il existe, dit cet auteur dans sa préface, entre le système nerveux et l’intelligence, des rapports certains, mais dont la nature et les conditions sont presque entièrement ignorées. On sait que l’intelligence ne se manifeste jamais sans le système nerveux, et l’on altribue aux dilférences de formes, de volume et de texture des parties qui composent ce système, les dilférences que l’on observe dans l’étendue et la variété des phénomènes instinctifs, intellectuels et moraux. Sur ce dernier point, on n’a rien encore déterminé; car on ignore quelles conditions organiques sont nécessaires à la manifestation de tels ou tels phénomènes psychiques. Le premier, je dirais presque le seul moyen que nous

ayons de préparer la solution de cet important problème, c’est de comparer, dans chacune des familles, et même dans chacun des individus qui composent la séiie animale, l’état du système nerveux et celui de l’intelligencÆ, afin de savoir si une organisation donnée coïncide toujours avec le même développement intellectuel, et si jamais ce développement intellectuel ne se manifeste avec une organisation différente. » Il est facile de comprendre quel est le plan suivi par M. Leuret. Il réunit devant lui deux séries de faits : les uns anatomiques, puisés dans l’étude du système nerveux ; les autres psychiques, puisés dans l’étude des penchants, des habitudes, des facultés intellectuelles et des facultés morales; puis il rapproche ces deux séries l’une de l’autre, et essaye de déterminer s’il existe entre elles rapport et harmonie.

Le premier volume renferme ce qui est relatif aux différents animaux, jusqu’à l’homme exclusivement; il contient des dissections, des observations microscopiques qu’il m’est impossible d’exposer dans un journal; mais il m’est du moins possible de donner une brève esquisse de la question générale, à savoir : les rapports des facultés intellectuelles et morales avec le système nerveux.

Les manifestations de l’intelligence (et j’entends ce mot dans le sens le plus général, puisque j’y comprends cc qu’on appelle l’instinct), les manifestations de l’intelligence sont-elles liées à une matière particulière, ou sont-elles associées à toute matière? Si nous ne consultions que la raison, il nous serait impossible de résoudre cette question ; mais l’expérience, les faits la résolvent; il n’est pas d’intelligence, de quelque degré qu’elle soit, qui ne soit attachée à une substance spéciale qu’on appelle nerveuse. Dès que les facultés intel-

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lectuelles apparaissent, on voit apparaître avec elles un système matériel, un instrument qui en est la condition constante. Rien dans ce genre n’existe sans un ganglion ou un cerveau qui serve de centre aux sensations, sans des cordons nerveux qui mettent ce centre en communication avec le monde extérieur. L’animal n’est, à proprement parler, animal que par là. Quand le système nerveux diminue et tend à se confondre de plus en plus avec la trame des organes, le caractère de l’animalité tend de son côté à s’effacer de plus en plus, et l’on arrive à ces êtres douteux qui sont placés sur la limite du règne animal et du règne végétal, et qui servent de transition de l’un à l’autre. Chez le végétal, toute trace de système nerveux a disparu ; il n’y a plus qu’un organisme dont la sphère d’activité est exclusivement renfermée dans les fonctions de nutrition et de reproduction. Enfin les traits propres de l’organisation s’obscurcissent à leur tour, et l’on arrive à ces substances dont on ne sait plus si elles sont végétales ou minérales.

L’observation donne donc ce résultat qui ne souflre pas d’exception et qui devient une loi : c’est que, dans les conditions sous lesquelles nous connaissons la vie, il n’y a de système intellectuel qu’avec un système nerveux.

J’ai dit tout à l’heure que, la réalité s’observant et ne se devinant pas, l’esprit humain n’aurait pu trouver à priori la connexion effective entre la manifestation des facultés intellectuelles et une substance déterminée. Cette proposition est certaine et ne doit subir aucune modification ; mais elle ne m’en suggère pas moins une réflexion que l’ontologie ne doit pas négliger. La vérité est que, lorsqu’on cesse de considérer la substance nerveuse comme un substance immédiate, on reconnaît

qu’à son tour elle est composée des éléments? qui constituent le globe lui-même, et que, en délinitive, la manifestation de l’intelligence est attachée, non pas à un élément spécial, mais à une combinaison particulière d’éléments spéciaux. Le système nerveux est formé, comme les autres tissus des corps organisés, par de l’oxygène, de l’hydrogène, de l’azote, du carbone. L’indétermination logique que, avant toute expérience, la pensée était forcée d’admettre entre telle et telle substance et les manifestations intellectuelles, ne se retrouve donc pas dans la nature elle-même qui fait un choix. En d’autres termes, l’esprit humain n’ayant aucune raison de concevoir que l’intelligence fût attachée à la pierre plutôt qu’au métal, à l’oxygène plutôt qu'à l’hydrogène, il arrive, en fait, que la nature la rattache, par exclusion, à quatre éléments : l’oxygène, l’hydrogène, l’azote et le carbone, devenus, par voie de mixtion et d’organisation, les supports et les instruments de l’intelligence.

Il est certain que l’intelligence ne se manifeste que par l’intermédiaire d’un appareil nerveux. L’homme, être intelligent par excellence, ne se montre tel que lorsque cet appareil est dans un certain état d’intégrité; et les individus humains qu’un vice grave de conformation a frappés dans le sein de leur mère, n’apportent, en venant au monde, aucune de ces facultés, qui sont, cependant, l’apanage de leur espèce. Mais les leux choses sont-elles liées tellement que l’une ne puisse exister sans l’autre? Est-il vrai que, partout où il y a substance nerveuse, il y ait intelligence à un degré quelconque ? En d’autres termes, la bête est-elle plus qu’un automate? Beaucoup ont nié cette seconde proposition ; entre autres. Descartes. N’en déplaise à et illustre philosophe, entraîné loin du droit chemin

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par les préoccupations d’un système, il suffît d’interroger les chasseurs, les bergers, les gens qui ont, d’une façon quelconque, des rapports habituels avec les animaux, pour se convaincre que ces derniers sont doués de diverses facultés intellectuelles, et qu’ils ne sont pas de simples machines. Au reste, cette controverse a, il y a plus d’un siècle et demi, occupé un grand poète, celui que j’ai cité au commencement de cet article, et qui a touché, à sa manière, les questions les plus ardues. La Fontaine expose que les cartésiens soutiennent ;

Que la béte est une machine ;

Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :

Nul sentiment, point d’âme; en elle tout est corps.

Telle est la montre qui chemine A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.

Ouvrez-Ia, lisez dans son sein :

Mainte roue y tient lieu de tout l’esprit du monde;

La première y meut la seconde’

Une troisième suit; elle sonne à la fin.

A ces dires, La Fontaine répond par des laits :

Quand aux bois

Le bruit des cors, celui des voix,

N’a donné nul relâche à la fuyante proie,

Qu’en vain elle a mis ses efforts A confondre et brouiller la voie.

L’animal chargé d’ans, vieux cerf, et de dix cors,

En suppose un plus jeune, et l’oblige, par force,

A présenter aux chiens une nouvelle amorce.

Que de raisonnements pour conserver ses jours :

Le retour sur ses pas, les malices, les tours.

Et le change, et cent stratagèmes Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort

Un peu plus loin, après avoir rappelé les travaux industrieux des castors, il ajoute :

Que ces castors ne soient qu’un corps vide d’esprit.

Jamais on ne pourra m'obliger à le croire.

Enfin, il résume sur ce sujet sa pensée tout entière dans les vers suivants, où il dit, en parlant des animaux et de l’esprit :

Pour moi, si j’en étais le maître,

Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants.

Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans?

Quelqu’un peut donc penser ne se pouvan connaître Par un exemple tout égal.

J’attribuerais à l’animal.

Non point une raison selon notre manière.

Mais beaucoup plus aussi qu'*un aveugle ressort.

Réunir les observations éparses qui sont relatives aux facultés intellectuelles des animaux, et instituer des expériences nouvelles, c’est un sujet qui a déjà fourni matière à beaucoup de travaux , mais qui, on peut le dire, est encore loin d’être épuisé. M. Leuret a emprunté au mémoire de M. Bureau de la Malle sur le développement des facultés intellectuelles des animaux sauvages et domestiques, deux faits que j’emprunte à mon tour, non pas qu’ils soient plus intéressants qu’une foule d’autres, mais parce qu’ils me donnent l’occasion d’y rattacher un récit analogue venu de la haute antiquité. Voici les deux faits de M. Bureau de la Malle, dont le premier s’est passé sous les yeux de M. Ârago : « M. Arago se trouva arrêté par un orage, dans une mauvaise auberge, à quatre lieues de Montpellier. Il n’y avait qu’un poulet à lui donner pour dîner ; il commanda qu’on mît ce poulet à la broche.

SYSTÈME NERVEUX. 34i

La broche était munie d’un tambour, où l’on faisait entrer des chiens qui donnaient le mouvement ; l’un de ces chiens était dans la cuisine, l’aubergiste voulut le prendre, le chien se cacha, montra les dents, se refusa obstinément aux injonctions de son maître. M. Arago, surpris , en demanda la cause : on lui répondit que le chien résistait parce que c’était le tour Ide son camarade. M. Arago demanda qu’on allât chericher son camarade. Celui-ci arriva, et, au premier ■signe du cuisinier, il entra dans le tambour et tourna la broche pendant dix minutes. M. Arago, pour rendre l’expérience décisive, fit arrêter la broche et sortir le chien, puis ordonna qu’on appelât le chien qui s’était montré si rétif. L’ordre fut exécuté. L’animal, dont le refus avait été si obstiné , convaincu que son tour de corvée était venu, entra de lui-même dans le tambour et se mit à tourner. » M. Dureau de la Malle ajoute que quatre gros mâtins noirs tournaient la broche au collège de La Flèche, dirigé alors par des jésuites. Ces chiens connaissaient parfaitement leur tour de service et se révoltaient constamment , comme contre une injustice évidente, lorsqu’on voulait les contraindre à une corvée qui devait être acquittée par un de leurs camarades.

Un fait analogue, mais appartenant à un animal différent, avait été rapporté par l’historien Ctésias de Cnide. On lit dans Plutarque {De l habileté des animaux) : « C’est un sujet d’étonnement de voir que des animaux aient la notion du nombre et la faculté de compter : telles sont les vaches des environs de Suse. Elles sont là chargées d’aiTOser le jardin royal, à l’aide de seaux mus par des manivelles. Le nombre des seaux à tirer est fixé : chaque vache en tire cent par jour. Il est impossible d’en obtenir davantage de l’ani-

mal, même par la force. Souvent on l’a essayé par forme d’expérience; mais la vache, quand elle a accompli sa tâche, se cache et ne se montre plus , tant est grande l’exactitude avec laquelle elle forme et se rappelle le total des seaux qu’elle a tirés, ainsi que l’a rapporté Ctésias de Cnidel » Il est des faits qui ne donnent pas la lumière , mais qui peuvent la recevoir. Beaucoup d’observations venues de l’antiquité sont dans cette catégorie, et celle de Ctésias semble trouver une garantie dans les récits de M. Arago et de M. Bureau de la Malle. J’ajouterai, quant à l’intelligence des bœufs, qu’il ne faut pas en juger par l’état où nous les voyons parmi nous , attendu qu’ils sont presque complètement négligés ; mais que les Hottentots , qui en ont pris un soin tout particulier, les ont dressés à garder les troupeaux, à les conduire et à les défendre contre les étrangers et les bêtes féroces.

La psychologie comparée enseigne que les animaux, et particulièrement les plus élevés d’entre eux, exécutent des actes qui témoignent de l’existence de facultés intellectuelles. A cette série d’actes et de facultés correspond une série d’organisations différentes. Là intervient l’anatomie comparée, et elle nous apprend qu’il se trouve un cerveau et une moelle ou axe cérébrospinal chez les animaux vertébrés, et des ganglions diversement configurés chez les animaux invertébrés, excepté les derniers dans l’échelle, les plus semblables aux végétaux, et où aucune substance nerveuse ne peut être distinguée. C’est, si je puis m’exprimer ainsi, la seconde face de la psychologie : d’une part, des facultés et des actes ; d’une autre part, des organes pour l’exercice de ces facultés, pour l’accomplissement de ces actes. Or, de même que les actes des êtres animés vont en se multipliant et se compliquant depuis les

derniers jusqu’à l’homme, de même l’organisation des appareils nerveux devient de plus en plus complexe. Que l’on parcoure les belles planches que M. Leuret a jointes à son ouvrage, et un simple coup d’œil suffira pour montrer la vérité de cette proposition. Chez les poissons, le cerveau consiste en une petite masse placée tout à fait en avant des autres portions de l’encéphale ; chez les reptiles, il se prolonge en arrière sur la partie antérieure des lobes optiques; chez les oiseaux , il se prolonge davantage sur ces lobes , qu’il parvient même à recouvrir entièrement ; chez les mammifères, le développement des lobes cérébraux en arrière devient encore plus considérable ; les lobes optiques sont presque toujours recouverts en totalité, et le cervelet l’est lui-même dans un certain nombre de cas. L’intervalle le plus long se trouve donc anatomiquement entre les poissons et les mammifères : et si, d’un autre côté, vous vous rappelez que les facultés et les actes départis aux poissons ont une circonscription bien plus restreinte que chez les mammifères, vous reconnaîtrez une infériorité anatomique, comme vous avez reconnu une infériorité psychique.

Faites un pas de plus , prenez les dessins qui représentent les systèmes nerveux des invertébrés , classe qui renferme les animaux les plus bornés dans leurs facultés. Là, il n’y a plus un axe central de substance nerveuse, on ne trouve que des ganglions séparés ; et ici encore, si on rapproche les facultés et l’organisation , on voit que cette forme appartient à des êtres d’un degré inférieur. Nul, parmi les animaux vertébrés, ne descend aussi bas que les derniers des invertébrés; nul, parmi les animaux invertébrés, ne monte aussi haut que les plus élevés des vertébrés. Cependant on se tromperait grandement si l’on pensait que

ce sont deux séries qui se font suite immédiatement l’une à l’autre, et que le plus parfait des invertébrés est au-dessous du dernier des vertébrés. Il n’en est rien ; les fourmis, les abeilles, qui n’ont qu’un système ganglionnaire, possèdent des facultés, exécutent des actes qui dépassent notablement la capacité de certains animaux pourvus d’un encéphale. Il faut donc admettre deux séries, l’une composée d’animaux à ganglions nerveux , l’autre d’animaux qui ont un axe cérébrospinal. Ces deux séries sont parallèles dans une portion de leur cours; le système ganglionnaire, et ceci est un fait, n’atteint pas aussi haut, ne comporte pas autant de facultés que le système encéphalique; et, lorsque, pour me servir de l’expression de Platon, le destin appela à la lumière les êtres supérieurs, le type ganglionnaire, soit qu’il ne fût pas susceptible d’un développement ultérieur, soit, ce qui revient peut-être au même, qu’il ne fût pas compatible avec la formation et l’entretien d’un système osseux, fit place au type des animaux vertébrés.

Ainsi, pour résumer en quelques mots le résultat final de longues recherches et de patientes observations auxquelles M. Leuret a, par son nouvel ouvrage, apporté une importante contribution, l’étude de la nature vivante montre que les animaux tiennent les uns aux autres, depuis les derniers jusqu’aux plus élevés, aussi bien par leurs facultés que par leur organisation. Ajoutons que, l’instrument de ces facultés étant partout la substance nerveuse, l’analyse a fait voir que cette substance n’est pas autre chose qu’une combinaison des éléments qui entrent pour leur part dans la constitution de l’eau, de la terre et de l’air; et ici nous pouvons encore citer les paroles du poète philosophe dont le témoignage a déjà été invoqué plus haut :

Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorta L’homme agit, et qu’il se comporte En mille occasions comme les animaux :

Le roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts Que ses sujets; et la Nature A rais dans chaque créature Quelque grain d’une masse où puisent les esprits : J’entends les esprits-corps, et pétris de matière.

On ne serait pas venu à nier la parenté des intelligences de l’homme et des animaux, si auparavant on eût pris en considération les analogies de l’organisation cérébrale. Une erreur contraire avait accrédité dans l’antiquité l’opinion que certains animaux jouissaient de facultés éminentes qui leur permettaient de pénétrer plus loin que les hommes dans la connaissance de l’avenir, et qui leur donnaient, comme dit Virgile, rerum prudenlia major. Une organisation inférieure ne comporte pas des fecultés supérieures; et l’anatomie comparée frapperait de nullité cette ancienne opinion, quand bien même l’observation directe n’aurait pas appris que des animaux peuvent avoir certains sens plus subtils ou certaines facultés plus développées que l’homme, mais il n’y en a aucun dont l’horizon intellectuel s’étende aussi loin que le sien. Les anciens n’avaient pas devant eux la masse d’expériences qui est devenu l’héritage des modernes, et plus les véritables merveilles de la nature sont ignorées, plus l’esprit humain se plaît à en créer de fausses; pauvres et mesquines décorations qui tombent comme un vain oripeau quand le voile se lève et que la réalité apparaît.

L’étude qui a pour objet la connaissance des animaux (y compris l’homme) dans leur substance et dans leurs facultés, outre l’intérêt spécial qu’elle possède, a

OU plutôt aura un jour une importance fort grande. Elle est un des éléments qui doivent entrer dans la politique, quand la politique aura pris les méthodes qui forment la sûreté et la force de toutes les autres sciences ; elle lui fournira des données indispensables dont l’absence se fait journellement sentir, et, sans vouloir dire que le physiologiste sera un homme d’État, je veux dire que l’homme d’État ne pourra pas se passer de notions approfondies sur les conditions essentielles de la nature humaine; car prétendre régler les sociétés, sans la connaissance aussi exacte que possible de ces conditions, est une entreprise où l’on n’agira pas d’après des théories fécondes, où l’on ne fera jamais tout ce qui est praticable, où l’on se brisera sans cesse contre d’invincibles résistances et des obstacles insurmontables.

Ce n’est pas non plus sans une influence le plus souvent salutaire sur les idées et les sentiments, que se dévoilent dans leur vérité les conditions de l’intelligence. On ne les explore pas sans être amené, par un juste retour sur soi-même, à sentir combien vaines et combien fragiles sont toutes les prétentions qui iraient au delà des termes de ces données. Notre intelligence, qui, dans le fait, est un bel apanage et une puissance, n’existe cependant que dans des rapports qu’il faut connaître. Elle est liée par une véritable parenté à celle des animaux; elle est pressée par des besoins impérieux qui en font partie essentielle; elle est attachée à l’intégrité d’un organe fragile qu’une enveloppe osseuse ne protège pas toujours contre les violences du dehors, et surtout ne met pas à l’abri des lésions que suscitent les maladies intérieures; elle est troublée par quelques gouttes de certaines substances (alcool, opium, etc.,) qui ont une afiinilé dangereuse avec l’a|)-

pareil nerveux. Quelle conclusion tirer de ce véridique tableau, quand, par la méditation, on s’élève au-dessus du trouble et du labeur de cette existence qui s’ignore, et qui, tant qu’elle n’a pas conscience d’elle-même, poursuit de vaines chimères, s’inquiète de vaines terreurs et lutte pour de vains intérêts? Tout ce qui nous fait rentrer en nous-mêmes ( et quoi de plus propre à nous y faire rentrer que l’étude des conditions l’éelles de notre existence? ) est un enseignement d’indulgence, de bonté, de charité.

L’astronome compte une à une des milliers d’étoiles que leur distance rend invisibles à l’œil nu; le naturaliste décrit minutieusement les organes ténus du plus humble des vermisseaux perdu dans la poussière ; le physicien, saisissant au passage le rayon lumineux que le soleil envoie, le décompose en des nuances inattendues ; le chimiste prend un peu d’eau et la résout en deux substances aériennes; l’archéologue, fouillant les ruines de peuples qui ne sont plus, retrouve, dans des inscriptions depuis longtemps muettes, des langues qui n’ont plus d’interprètes, et des pages d’une histoire effacée; tous sont satisfaits, quand leur travail a pour résultat de leur faire apercevoir dans sa réalité quel- (ju’une des choses qui sont ou qui ont été. C’est un attrait semblable, et non moins puissant, qui, malgré la répugnance naturelle pour la dépouille des animaux abandonnés par la vie, porte les hommes à rechercher les curieuses questions qui touchent aux conditions de 1 intelligence sur notre planète. Il faut se souiller les mains, suivant la parole d’un célèbre médecin, si l’on veut dérober à la mort des secrets que la décomposition rapide des corps organisés eiîace bientôt jusque dans leur dernier vestige. « L’étude des animaux vertébrés inférieurs, dit M. Leuret , nous a appris qu’à des ganglions encé-

phaliques très-petits correspondent des facultés peu nombreuses et applicables seulement à des objets matériels. En avançant, nous allons voir se développer le ganglion cérébral, et, dans une progression analogue, s’étendre les instincts et se révéler des facultés d’un ordre supérieur? Est-ce le hasard qui fait marcher ainsi de concert deux ordres de phénomènes si différents les uns des autres quant à leur nature, ou bien y a-t-il entre eux une relation nécessaire? Peu de matière nerveuse, et des instincts bornés à l’alimentation et à la reproduction; quantité plus considérable de cette matière, et aux instincts viennent se joindre la cruauté et la ruse; plus encore, et de la sociabilité, des passions fortes, de l’intelligence, des facultés morales. Alliance bizarre 1 énigme éternelle que chaque génération veut expliquer, et que, malgré ses efforts, -elle laisse à la génération qui suit, aussi incompréhensible qu’elle l’a reçue? » Alliance bizarre! en effet, aux yeux de l’esprit humain qui jamais ne l’aurait soupçonnée, s’il ne l’eût constatée; énigme éternelle, attirant sans fin, comme toutes les choses infinies, la contemplation de la pensée, qui, suivant l’expression du poète italien :

Aime à faire naufrage en cette vaste mer. Elnmfragar in questo mat m’èdolce.

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