DE LA
Ce mot ^^organicisme, qui fait le titre du livre d6 M. Rostan, me remet vivement en l’esprit la difficulté de traiter, dans un journal tel que le Journal des Débats, des questions abstraites de médecine. Je dis abstraites, et ceux qui voudront passer par-dessus ce mot d'organicisme et me lire verront ce qu’est ici l’abstraction et à quel ordre elle appartient ; car il s’agit de faire des généralités très-solides avec des faits très-concrets ; ce qui, ayant toujours paru impossible à l’ancienne philosophie, est l’œuvre de la nouvelle.
Dans tout problème médical, ou, pour me servir d’un terme plus simple, dans toute maladie, il y a deux parties étroitement unies, l’une physiologique, l’autre pathologique. La partie physiologique représente, par exemple, l’organe et la fonction en état de santé ; la partie pathologique représente le même organe et la même fonction en état de maladie. Par ce seul énoncé,
1. De rorganieîme, précédé de réflexions mr l'incridulité en matière de médecine, par M. le professeur Rostan. Troisième édition. Paris, 1864. — Journal des Débats, 19 juillet 1865.
il est manifeste que Ton ne connaîtra bien le dérangement que si l’on connaît bien l’arrangement. La physiologie prime la pathologie, suivant la méthode ; car, tout compliqué qu’il est, le cas physiologique l’est encore moins que le cas pathologique, puisqu’une condition quelconque est venue s’ajouter et troubler le jeu régulier.
Mais ce n’est point ainsi que le développement a procédé, ni, à vrai dire, qu’il pouvait procéder; on ne s’est point proposé d’abord les questions physiologiques pour arriver aux questions pathologiques. Non, la maladie, la souffrance étaient là, pressantes, acharnées ; un désir invincible porta les hommes à chercher des secours contre les maux qui les assaillaient, et, comme dit le vieil Homère, à composer les doux médicaments qui apaisent les noires douleurs. Les observations s’accumulèrent, et des esprits judicieux en tirèrent des règles pour la pratique et pour l’enseignement. Ainsi se forma l’ancienne médecine; des hommes éminents, Hippocrate, Érasistrate, Hérophile, Soranus, Galien, écrivirent; et les livres et les écoles devinrent les dépositaires de ce que l’expérience et la réflexion avaient suggéré de mieux pour le soulagement des malades.
Au fur et à mesure que les maladies étaient étudiées, la partie physiologique, qui y est implicitement incluse, se montrait davantage. Elle mit bien du temps à se dégager. N’ayant ni doctrine, ni enseignement, abandonnée presque exclusivement aux mains médicales, dont elle ne faisait pas le principal souci, elle s’enrichissait lentement. Pourtant la médecine finit par produire au jour cette grande science : la science de la vie ou biologie, qu’elle portait dans son sein.
L’esprit humain doit à sa constitution un privilège suprême, gi’âce auquel il peut s’intéresser à la vérité
pure, abstraite, sans aucun retour pour les fruits et les utilités quelle produit. C’est ce privilège qui a enfanté les sciences. L’histoire montre que la faculté de se passionner pour la science n’est d’abord éveillée que par les arts, tils de nos besoins; puis, fortifiée par cet utile exercice, cette faculté s’empare successivement des domaines que l’évolution sociale lui ouvre. Les Grecs furent les premiers chez qui elle commença de s’exercer avec grandeur ; chez les autres nations, elle était restée rudimentaire, et elle l’est encore chez beaucoup de races. Ce précieux héritage échut aux mains des peuples occidentaux, les seuls qui aient su le féconder immensément et en faire la propriété perpétuelle du genre humain. Depuis longtemps la faculté de connaître n’a plus d’autre stimulant que le besoin du vrai lui-même. Cela lui suffit; et là s’offre un beau spectacle : avec un désintéressement qu’elle seule possède, et avec une impartialité stoïque, la science demande à la nature ce qui est. La réalité, humble et méconnue tant que les facultés de l’esprit qui la veulent et la comprennent étaient dormantes, a pris des attraits infinis maintenant qu’elles se sont éveillées. Et, comme on a vu quelle était à la fois la mère vénérée des vérités et la féconde productrice des utilités, son empire, qui se consolidait auprès des esprits scientifiques, s’est consolidé également auprès des esprits pratiques; de sorte que le régime mental et social des modernes reçoit désormais sa direction des facultés qui, à l’origine, n’avaient que la moindre influence.
On ne peut trop remettre sous les yeux quels sont les éléments essentiels d’une doctrine positive de la vie. Nous ne connaissons point de vie hors d’une substance organisée , c’est-à-dire' une substance présentant un certain arrangement régulier de parties complexes.
Nous ne connaissons non plus aucune substance organisée qui ne soit formée de particules appartenant à la matière de notre globe terrestre. Tous les corps organisés se résolvent en oxygène, hydrogène, azote, carbone et quelques autres. Ces particules y arrivent avec toutes leurs propriétés physiques et chimiques, de sorte que, nécessairement, en tout corps vivant est un plan fondamental où ces propriétés exercent leur empire ; rien ne peut soustraire un corps vivant à cette condition. Mais, cette nécessité de toute vie étant satisfaite, la substance organisée déploie un certain nombre de propriétés qui lui sont immanentes ; je me sers de ce mot, afin d’inculquer que toute considération qui, autrement que comme artifice logique, sépare la vie et la substance organisée, est une conception métaphysique, et, partant, sans valeur scientifique.
Un très-long temps a été exigé pour parvenir à la conception de l’immanence de la vie en la substance organisée. Il n’y a pas beaucoup plus de soixante-dix ans qu’elle s’est emparée de la science et l’a constituée. Jusque-là l’idée oscillait entre des forces extrinsèques surajoutées ou des forces matérielles déjà connues; ce qui faisait de la vie ou un cas particulier de la métaphysique, ou un cas particulier de la physique et de la chimie. On aura une juste notion de cet état delà biologie en se représentant ce qu’était l’astronomie avant Newton : auparavant on attribuait les mouvements des corps célestes, soit à des esprits, forces extrinsèques, qui les mouvaient, soit à un mécanisme tel que les tourbillons, tandis qu’ils dépendent d’une force immanente à la matière, la pesanteur. Les propriétés fondamentales qui constituent la vie, étant ainsi mises dans leur spécifité et servant désormais de point de départ, on les étudie dans leurs conditions et dans leurs sub-
ordinations, et on en déduit des notions générales qu’on . nomme lois biologiques. C’est un travail dans lequel notre siècle est ardemment et fructueusement engagé, mais qui se distingue par l’éminence des difficultés.
Il importe ici, mais il suffit de noter qu’il y a un ordre effectif de superposition dans les sciences, et que la biologie, se superposant à la chimie et à la physique, est supérieure, c’est-à-dire plus compliquée. La hiérarchie des sciences n’est pas un arrangement simplement logique créé par l’esprit pour la commodité d’étudier, c’est aussi un arrangement réel ; et c’est parce qu’elle est un arrangement réel qu’elle est si puissamment logique.
La révolulion qui, je l’ai dit tout à l'heure, mit, il n’y a guère que soixante-dix ans, la science de la vie sur ses bases positives, ne tarda pas à se faire sentir à la pathologie. Environ trente ou quarante ans plus tard, on reconnut que les anciennes idées qui, faute de mieux, faisaient de la maladie quelque chose d’indépendant, n’avaient aucune raison d’être, et que la pathologie n’est qu’un cas particulier de la physiologie, c’est-à-dire que l’altération soit de tissus, soit de fonctions, ne représente que le trouble des lois anatomiques et physiologiques. C’est sur cette donnée que dorénavant on chercha les lois pathologiques, qui, comme on le voit, sont secondaires et subordonnées. Ainsi se montre (j’y reviens encore), visible de soi et sans qu’il soit seulement besoin de parole, une hiérarchie qui met la pathologie après la physiologie, et qui superpose la vie animale sur la vie végétale, et toute vie, soit végétale, soit animale, sur les conditions physiques et chimiques ; hiérarchie qui guide si sûrement l’esprit et qui projette une si vive lumière sur l’enchaînement des choses, sur la philosophie et sur l’histoire.
Peut-être on demandera à quoi servent ces hautes spéculations pour la médecine, dont l’œil est fixé incessamment sur un lit de malade et la main occupée à e;uérir des maladies, à cicatriser des plaies, à soulager des douleurs ? Scire potestates herbarum ususque meiendi, a dit le poète latin, en la renfermant dans son humble et utile office ; contenti febres et ulcéra agitare, a dit l’habile vulgarisateur de la médecine grecque chez les Romains. J’ai répondu d’avance à cette demande en montrant l’attrait, devenu impérieux, de l’esprit humain pour le vrai ; mais tout à l’heure, à un autre point de vue, j’y répondrai en examinant ce que M. Rostan a dit des progrès de la médecine.
Des considérations sur le rapport de la biologie avec la médecine, on vient directement à Ÿ^organieisme. Par ce mot, formé 6! organique, M. Rostan désigne une doctrine médicale qu’il a fondée au début de sa carrière, qu’il défend à la fin, et qui peut se résumer en ces deux propositions essentielles, l’une physiologique, l’autre pathologique : la première, que les fonctions ne sont qu’une conséquence d’une disposition anatomique ; la seconde, que toute maladie dépend matériellement d’un organe et d’une fonction.
On ne peut trop louer la rectitude qui fit que M. Rostan mit dans une étroite dépendance la physiologie et la pathologie ; et l’on conçoit que, frappé de cette lumière, il n’ait jamais abandonné un principe qui avait de grandes conséquences. Mais ces deux propositions connexes que je viens de rapporter sont susceptibles, dans leur généralité, de bien des interprétations, et, avant de les apprécier, il est bon de voir quelle interprétation l’auteur avait dans l’esprit quand il les écrivit.
« Tous les phénomènes, tous les actes de la vie, dit
CONNUE SOUS LE NOM D’ORGANICISME. 3o5
« M. Rostan, doivent être désignés sous le nom de « propriétés organiques, pour indiquer que les pro- « priétés physiques et chimiques sont modifiées par « l’organisation. » A cette pensée M. Rostan donne une précision définitive, en ajoutant : « Un temps vien- « dra où, par les efforts du génie, les sciences physico- « chimiques auront expliqué les effets de l’organisation « jusqu’ici mystérieux et couverts de ténèbres. » Je laisse de côté cette espérance sur laquelle je reviendrai, et je suis l’auteur dans le développement de ses idées; car il ajoute que ces actes de la vie, dus à des conditions organiques, ont besoin, pour se produire, d’être aidés de l’innervation, ne restant obscurs pour nous que parce que l’innervation intervient; l’innervation, qui est la source et le siège de toute propriété vitale.
J’ai, avec M. Rostan, un fonds commun de doctrine; et, ne lui demandant pas pourquoi il crée un hiatus entre l’innervation et le reste, et pourquoi il n’en fait pas aussi une condition organique devant un jour être expliquée par les lois physico-chimiques, je prends le corps de sa pensée tel qu"il la donne ; c’est que dans l’être vivant il n’y a qu’une propriété vitale, l’innervation, et que tout le reste appartient à des conditions organiques, sans doute résolubles en lois physico-chimiques. Or, ceci ne se peut soutenir, renversé aussitôt par un grand fait ; une moitié des êtres vivants vit sans innervation, je veux dire les végétaux. La vitalité est donc autre chose que l’innervation.
Le même coup atteint l’explication qui prétend assimiler les actes vitaux aux actes physico-chimiques. En fait, c’est une pure hypothèse; nulle expérience n’a montré que les propriétés vitales, dont je ferai tout à l’heure l'énumération, soient des modifications des lois
•jjjC, DE LA DOCTRINE MÉDICALE
physiques et chimiques. En théorie, c’est une hypothèse illusoire; car elle rentre clans l’ordre de celles qui se proposent la recherche de conditions inaccessibles a l’esprit humain, et qui substituent la poursuite du pourquoi à celle du comment. En méthode, c est une hy pothèse fautive ; car elle tend à transporter dans les sciences plus compliquées les procédés des sciences moins compliquées, dans les problèmes biologiques les solutions physico-chimiques, et dans la vie la non-
vie. . . .
11 est temps de se demander comment, le principe
de M. Rostan étant vrai, car, je le répète, il est vrai, ces opinions que j’ai été obligé de combattre en sont sorties. C’est qu’il ne suffit pas qu’un principe soit vrai, il faut encore ne lui demander que ce qu’il contient. On rend faux un principe vrai en le surchargeant. Or, le rapport entre la fonction et l’organe ou organicisme n’olîre pas une base assez étendue pour supporter la doctrine entière de la vie, saine ou malade. L’analyse, soit anatomique, soit fonctionnelle, doit pénétrer plus avant ; et alors, au-dessous des organes on rencontre les éléments ou parties anatomiquement indécomposables, et au-dessous des fonctions les propriétés irréductibles inhérentes à ces éléments. Quand cette analyse est faite et qu’on est arrivé à ce qui est indécomposable et à ce qui est irréductible, on touche la base,
le sol.
Les propriétés qui appartiennent à la substance vivante, irréductibles aussi bien l’une à l’autre qu’aux propriétés physico-chimiques , sont les suivantes : la première est la nutrition, commune aux végétaux et aux animaux, inhérente à toute particule vivante, fondement des autres propriétés, et consistant en un échange moléculaii’e par lequel lasubstanceorganisee s assimile
ce qui lui est bon et rejette ce qui lui est devenu inutile; à la nutrition se rattache la génération qui n’en paraît être qu’une extension, et par laquelle se continuent les espèces. Lu seconde est la faculté de se contracter départie à la fibre musculaire. La troisième est l’innervation, départie à l’élément nerveux, et de laquelle dépendent tous les phénomènes de sensibilité, d’intelligence, de passion et de volonté. Ces deux dernières sont particulières aux animaux. Tandis que l’organicisme scinde l’innervation, ici une vue plus complète en fait le troisième échelon dans une complication croissante d’organisation et de propriété.
Ainsi, en résumé, toute la doctrine de la vie consiste en la notion d’un certain nombre de propriétés irréductibles, conjointes à un mode de la matière qu’on nomme organisation, et subordonnées aux propriétés irréductibles aussi qui régissent la matière inorganique. Toute la doctrine de la maladie consiste en la notion de dérangement de ces propriétés et de cette organisation par les causes morbifiques, sans création ni de propriétés nouvelles, ni d’éléments organiques nouveaux.
Vers cette doctrine, l’organicisme a été une étape, et dans cette étape on lui rapportera avec reconnaissance un des bons travaux que l’école de Paris ait produits, l’histoire du ramollissement du cerveau. Au début de sa carrière, M. Rostan se signala par cette œuvre dans le champ difiîcile de la pathologie cérébrale. Cette funeste maladie, qui n’est le triste apanage d’aucune occupation spéciale de nos facultés intellectuelles, sévit surtout quand l’âge s’avance. C’est elle qui souvent sépare les vieilles amitiés, avertissant ceux qui demeurent de se préparer et de ne pas méconnaître en eux le déclin et l’usure des organes.
Comme l’organicisme a contribué à promouvoir la médecine dans l’utile voie du diagnostic, son auteur s’est senti attiré à faire précéder son livre d’une introduction où il défend contre les doutes l’efficacité de l’art qu’il exerce. Les doutes s’élèvent naturellement. * Tous les malades traités par les médecins ne guérissent pas ; tous les malades qui n’ont point de médecin ne meurent pas. Où donc, disent les sceptiques, est la réalité de l’art? Cette objection, qui est celle des Montaigne, des Molière, des Jean-Jacques Rousseau, suppose deux choses : ou que la nature fait toujours bien ce qu’elle fait et qu’il faut la laisser agir, ou, au pis aller, que la médecine ne peut rien sur le cours d’une maladie qui, fatalement, se termine soit par la guérison, soit par la mort.
Que la nature fasse toujours bien ce qu’elle fait et qu’il faille toujours la laisser agir, c’est ce qui ne peut être soutenu. Voilà un homme que surprend un accès de fièvre pernicieuse ; le second accès, ou le troisième, ou le quatrième l’emportera ; la nature a ainsi réglé la chose, à moins que des doses de quinquina puissantes et habilement administrées ne détournent l’arrêt. En voilà un autre chez qui l’artère de la cuisse est atteinte d’un anévrisme ; la nature n’a que d’impuissantes coagulations à opposer à une rupture qui entraînera une hémorrhagie foudroyante et la mort, si, avant ce moment, une ligature portée à travers les tissus sur le vaisseau malade ne prévient cet accident inévitable et mortel. En voilà un troisième à qui un obstacle quelconque empêche le cours de l’urine ; la nature ne fait qu’allumer une fièvre ardente qui tuera le malade au milieu des souffrances aiguës, ou, au mieux et trèsrarement, elle crée une voie au liquide à l’aide d’abcès et de perforations qui laissent de vastes délabrements
et des infirmités permanentes. Qu’on ne force pas mes paroles et qu’on ne m’attribue pas de penser qu’en tous les cas la nature se comporte ainsi; mais je n’ai pas le temps, car ce serait long, de tracer le départ entre ce que la nature peut et ne peut pas, entre ce qu’elle fait bien et ce qu’elle fait mal. Il suffit, pour la thèse actuelle, de savoir que souvent elle fait mal ou est impuissante.
Les mêmes exemples qui viennent de prouver que la nature ne doit pas, en toute circonstance, être abandonnée à elle-même, suffisent à prouver aussi l’efficacité de la médecine. Mais ceci veut être examiné à un point de vue plus général. Déjà, dans la haute antiquité, Hippocrate a discuté cette question de savoir si la médecine avait de la réalité, la résolvant comme nous, même à défaut du progrès que les siècles ont produit. Il est sorti des écoles grecques d’éminents praticiens; et il n’est personne qui, lisant les écrits d’Hippocrate, ne sentît de la confiance à être remis à des mains si prudentes et si expérimentées. Pourtant, si l’on veut noter la différence essentielle entre la médecine ancienne et la médecine moderne, on aperçoit que celle-là n’a à sa disposition, pour juger des maladies, que les symptômes, tandis que celle-ci a en plus les lésions. Ceci, dont l’importance n’échappera pas à une réflexion attentive, et qui a déterminé le cours historique de la médecine, a eu une influence décisive sur ce qu’on nomme en médecine le diagnostic, c’està-dire la connaissance précise de la maladie sur le patient.
La première condition pour bien traiter une maladie est de la bien connaître, et il est certain que la médecine connaît beaucoup mieux les maladies qu’elle ne faisait jadis. Aussi les consultations entre médecins ne
présentent plus ces discordances qui surgissaient alors que l'interprétation des symptômes laissait une plus grande latitude aux erreurs. Aujourd’hui, hors les cas très-difficiles, cas que présente toute pratique, même dans des sciences plus simples que la pathologie, l’examen attentif produit promptement l’accord sur la nature du mal. Reste le traitement : ici encore le progrès sur l’antiquité est grand, et d’ailleurs il se poursuit tous les jours ; la notion des substances actives, leur juste emploi, la recherche de leur spécificité, tout se perfectionne.
Un fait qui me tombe sous les yeux servira, entre beaucoup, à faire voir ce qu’est devenu le diagnostic dans les mains de la médecine moderne. Une femme jeune encore s’aperçoit en se levant qu’elle se tient péniblement debout, qu’elle chancelle en marchant ; ce qui l’inquiète surtout, c’est qu’elle ne peut plus aller en ligne droite, elle est entraînée malgré elle toujours du côté gauche. 11 y a strabisme, et la vision est troublée; mais l’intelligence est intacte, ainsi que la sensibilité. Voilà des symptômes singuliers; à quoi les rapporter? D’après des notions précises de physiologie et de pathologie, le médecin diagnostique qu’il y a lésion du cervelet, épanchement sanguin dans cet organe, et il ajoute que très-probablement la malade guérira. La malade guérit en effet, et le diagnostic est certain, bien que, fort heureusement, il n’y ait pas eu d’autopsie pour le confirmer.
j Ainsi munie de connaissances solides qui s’acquiè- ’ rent par le labeur et par l’expérience, et qui font à la I fois sa règle et sa force, la médecine combat les maladies, laissant à la nature ce que la nature suffit à guérir, l’aidant là où elle peut lui porter secours^ palliant là où il ne reste que la oalliation, agissant énergique-
ment là où l’intervention de l’art est puissante, remplissant chacun de ces offices avec lumière, et apprenant tous les jours, sans que son savoir doive jamais espérer plus que de diminuer le mal et d’augmenter le bien dans un ordre de choses à la fois si clément et si inclément.
A côté de ceux qui ne croient pas à la médecine (c’est un petit nombre), il y a ceux (c’est un grand nombre) qui y croient trop, je veux dire ceux qui, mécontents des limites nécessaires d’un art salutaire, cherchent dans le surnaturel et le charlatanisme d’illusoires secours. La crédulité est une dupe qui s’offre d’elle-même, depuis l’humble village qui a son sorcier guérisseur jusqu’aux splendides demeures où le sorcier ne fait que changer d'allure et d’habit.
« Je connais, dit M. Rostan, des gens d’esprit qui tt croient fermement s’être garantis du choléra avec a une ceinture de soie cramoisie. J’en connais d’autres « qui portent trois marrons dans leur poche pour se « préserver de tous maux. Ces gens-là ne croient pas à « la science. M. N... ne croit pas à la médecine, mais « il croit à la moutarde blanche. M. X., autre incré- « dule, croit à la médecine Leroy; M. de M. croit à « l’homoeopathie. » À la bonne heure ; mais, laissant à une meilleure instruction qui répande des idées justes sur la maladie et sur la guérison le soin de restreindre la mauvaise herbe de la crédulité, j’indiquerai un domaine où l’empire de la médecine est entier, sans aucune intervention de la crédulité d’une part, du charlatanisme d’autre part, et où ses services sont aussi grands que son empire; je veux dire l’hygiène publique. Là il n’y a place ni à l’homœopathie, ni au somnambulisme, ni au docteur noir ou rouge, ni au spiritisme. Les illusions subjectives ne peuvent rien ;
un savoir effectif est nécessaire pour apprécier les conditions de salubrité générale et pour appliquer les mesures, utiles. De même que les gouvernements, pour gagner les batailles, ne s'en rapportent pas aux pouvoirs occultes qui seraient pourtant si puissants, mais perfectionnent leur artillerie et leur mousqueterie, de même ils demandent à la médecine les règles pour coordonner les éléments hygiéniques dans les agglomérations d’hommes qui leur ont remis la gestion de leurs affaires. Tels ou tels des gouvernés ou des gouvernants peuvent croire aux interventions surnaturelles, au docteur noir ou à l’homceopathie, les gouvernements n’y croient pas
Tandis qu’autrefois la théorie en médecine était suspecte et ne servait, pour ainsi dire, que de cible aux faits qui la démolissaient, aujourd’hui, en vertu de la subordination aux lois physiologiques, elle est devenue un instrument effectif de recherche et une règle fidèle de conduite. De sorte que, en bien des cas, l’esprit s’habitue à une espèce de synthèse; et, comme on sait, la synthèse est la mère de l’étendue et de la généralité, dangereuse et illusoire quand elle est métaphysique, sûre et féconde quand elle est positive. C’est ainsi que le diagnostic, capital, je Tai dit, en médecine, commence à se présenter d’une façon plus compréhensive. Le but, qui semblait définitif, en avait été de déterminer l’organe lésé et la lésion, et, en cette voie, V organicisme, fidèle à son nom, lui rendit des services. Mais à présent on s’aperçoit qu’on ne peut plus s’arrêter là, que les organes sont composés des
1. Voyez, p. 284, ce que je dis de l'alilité qu’il y aurait à créer un ministère de la santé publique. J'ai vu depuis, dans une publication anglaise, la même idée mise en avant. Je note la concordance ; elle me donne quelque confiance en mon idée
éléments, et que les affections des éléments priment les affections des organes. Et, en effet, déjà apparaissent, dans la science et dans la pratique, des notions précieuses émanées de ce diagnostic plus profond.
Dans la primitive ignorance, il y eut un moment où un esprit plus méditatif que les autres se complut à combiner quelques figures, jetant ainsi dans le monde les premiers germes de la géométrie. Peu à peu ces spéculations sur des sujets si simples et si faciles à mettre sous les yeux grandirent infiniment; le vieil Archytas était déjà le mesureur numéro carentis arenœ. Cette science éclaira l’homme sur les nombres, sur les dimensions et sur le mouvement.
Plus tard, ces figures géométriques passèrent, du sable où la main studieuse les traçait, dans les espaces célestes; les divinités radieuses qui répandaient la lumière du jour ou paraient de leur scintillation nocturne la voûte éternelle furent trouvées se mouvoir selon des courbes et des angles. L’importance d’une telle opération fut, dès l’antiquité, si bien sentie, que Pline n’hésite pas à dire : « La porte des choses s’ouvrit quand l’obliquité du zodiaque fut comprise. » Oui, la porte des choses fut ouverte ; et aujourd’hui, grâce à cette science, l’homme connaît sa place : atome jeté sur
1. Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie du système nerveux, par le docteur Prosper Lucas. Tome 1*' ; depuis, l’ouvrage a été mené à bonne fln. — National, 14 mai 1849.
une planète qui fait cortège à un soleil perdu parmi des soleils induis.
Un pas dans le temps et un degré de plus dans le savoir nous instruisent de la pesanteur, du calorique, de la lumière, de l’électricité et du son. En possession de ces connaissances, l’homme se rend un compte véritable de tout ce qui se passe autour de lui. La chute des graves, les feux étincelants de la foudre, la tendance singulière de l’aimant vers le nord, la lumière, rapide messagère entre les mondes de l’espace, l’écho qui n’est plus une nymphe en pleurs se plaignant de Narcisse, tout ce vaste ensemble, une fois saisi, donne la clef des phénomènes qu’on peut appeler extérieurs. Mais des phénomènes intérieurs et plus cachés, des forces intimes décomposent et recomposent incessamment la matière; et la philosophie naturelle n’est encore qu’un fragment incomplet tant que la chimie ne nous a pas menés dans les profondeurs moléculaires. Par cette voie nous touchons déjà à la grande science des êtres vivants ; l’organisation animée a pour trame ' nécessaire un échange perpétuel de combinaisons chimiques, qui seules enseignent comment les mêmes éléments passent de la terre, des eaux et des airs, dans les tissus végétaux et animaux. Puissance de combinaison ou nutrition, transmission ou génération, analogie des formes organiques, hiérarchie des êtres organisés, motilité musculaire, sensibilité, intelligence, en un mot vie dans l’acception véritable, voilà ce qui avance grandement l’éducation de l’esprit humain et la conquête du domaine intellectuel. Que reste-t-il maintenant pour saisir tout ce que l’homme peut saisir, et mettre définitivement hors de cause les conceptions surnaturelles ou métaphysiques qui ont alimenté la raison humaine dans son enfance ? Il reste à compren-
dre que les sociétés aussi sont un phénomène naturel ne dépendant ni de volontés célestes ni d’un vain hasard. Or, en voyant les lois invariables qui président à la nature inorganique et organique, en voyant les sociétés greffées sur un pareil ensemble, on peut conclure hardiment qu’elles ne sont pas moins assujéties à une marche nécessaire. Et, en effet, l’histoire, déjà suffisamment longue, témoigne de la tendance invariable de la civilisation. Ainsi, les sociétés, ayant une loi naturelle, ont une science; et cette science, s’ajoutant aux sciences précédentes ci-dessus énumérées, complète ainsi la philosophie réelle, qui, dès lors, peut se substituer à la philosophie subjective et provisoire des périodes antécédentes.
Je viens de tracer les linéaments d’une histoire des sciences, et implicitement j’ai tracé aussi ceux des révolutions sociales; car les sociétés n’ont changé que par le développement des idées, et les idées ne se sont développées que par le progrès des connaissances scientifiques. Mais rien de tout cela n’aurait été possible, l’histoire aurait été tout autre, ou plutôt il n’y aurait pas eu d’histoire sans l’hérédité, sans cette faculté singulière qu’ont les êtres vivants de transmettre par la voie de la génération les variétés acquises. A défaut d’une telle propriété, l’homme primitif, se reproduisant tel quel et sans aucune impression profonde des influences subies, n’aurait pas suivi dans ses changements la direction déterminée que nous nommons civilisation. Sans doute la nature humaine, par sa force innée, aurait, comme elle a fait, produit incessamment des esprits plus pénétrants, plus actifs, plus inventeurs que le commun; mais les innovations dues à ces bienfaiteurs n’auraient pas créé d’habitudes mentales, et l’homme serait resté indocile, farouche, sans
goût pour le travail, toujoui*s prêt à quitter ses commencements d’établissement pour rentrer dans l’immense forêt et y poursuivre son gibier. En un intervalle d’environ cent cinquante ans, les éleveurs anglais, par un emploi judicieux du phénomène d’hérédité, ont créé une race de chevaux remarquable par sa conligufation physique et ses aptitudes. Eh bien I la civilisation doit être considérée comme une expérience toute spontanée du même genre, créant par l’hérédité l’homme policé, tellement le même et tellement autre que l’homme errant dans les solitudes de l’Amérique ou de la Nouvelle-Hollande. L’hérédité est la condition physiologique de l’histoire, ce qui en assure la marche, et ce qui en borne les oscillations entre certaines amplitudes.
En toute transmission de la vie , le nouvel habitant du monde apporte une part individuelle (ce que M. Lucas nomme innéité)^ et une part héréditaire qui provient des deux auteurs. Avec beaucoup de sagacité, M. Lucas a démêlé ce double principe, ou, en d’autres termes, ce double fait primordial. Toujours et partout pullulent des variétés infinies; toujours et partout les parents impriment leur marque sur la conformation physique et morale des rejetons. Ce sont deux conditions de la procréation qui se donnent constamment la main et dont l’une n’élimine jamais l’autre. Ainsi, dans le cas même des jumeaux, là où l’hérédité, si l’hérédité agissait seule, devrait exercer le plus parfaitement son influence et aller jusqu’à l’identité, il y a encore des dissemblances profondes à coté de frappantes ressemblances. C’est l’iiinéité qui produit, dans toutes les familles, les hommes de génie, les aptitudes spéciales, les dispositions prédéterminées; et c’est l’hérédité qui assigne aux races leurs caractères, aux castes
leurs mœurs, aux générations des phases historiques leurs tendances séculaires. C’est l’innéiié qui, dans la culture des plantes et dans l’élève des animaux, produit les variétés; et c’est l’hérédité qui, lorsqu’elles en valent la peine, les conserve et les perpétue.
Il faut donc, pour avoir une juste idée de l’hérédité, écarter tout ce qui n’en est pas; mais il faut aussi savoir la reconnaître là où elle existe réellement. Ordinairement, elle se fait sentir directement des père et mère sur les enfants; mais il arrive aussi (et ce n’est pas une des particularités les moins singulières de cette propriété des êtres vivants) qu’elle se fasse en retour^ c’est-à-dire qu’elle reproduise quelqu’un des ascendants. M. Lucas en cite de curieux exemples : un chien de chasse était issu d’une mère braque et d’un père épagneul ; son aïeul maternel était braque, et son aïeule paternelle épagneule; on ignore ce qu’étaient Taïeul paternel et l’aïeule maternelle; il était lui -même braque. Ce chien, accouplé avec une chienne braque, donna des mâles épagneuls qui n’avaient ni sa couleur ni son caractère, mais bien le poil et le caractère de son père; il donna aussi du même accouplement des chiennes braques auxquelles il avait transmis sa bonté et sa vivacité , et de plus , des chiens braques qui avaient le caractère du père et la couleur de la mère. On est surpris souvent de voir naître des agneaux noirs ou tachés de brebis et de béliers à laine blanche; mais, si on prend la peine de remonter à l’origine du phénomène, on le retrouve dans les aïeux. Cette faculté d’hérédité en retour, qu’on désigne sous le nom à^atavisme, se trouve aussi chez les plantes. Dans l’espèce humaine , les mulâtres offrent des faits de ce geni'e : on voit .eparaître tantôt des enfants nègres, tantôt des enfants blancs, reproduction de quelqu’un
des ascendants. Ici c’est la couleur qui rend saisissables ces réapparitions; ailleurs ce sont des anomalies de conformation. Un homme ou une femme sexdigitaires peuvent avoir tous leurs enfants exempts de ce défaut; et, s’il arrive que ces enfants donnent le jour à des enfants aussi bien conformés qu’eux-mêmes, il arrive aussi qu’ils leur transmettent l’irrégularité qui les avait sautés. Les livres de médecine contiennent de pareilles’ généalogies qui mettent hors de doute le fait en question.
A côté de l’hérédité en retour est l’hérédité indirecte, qui ne doit pas non plus faire illusion sur la réalité du fait. En certaines circonstances la ressemblance au père ou à la mère manque, mais la ressemblance avec d’autres parents en vient prendre la place. On observe, en effet, entre des parents souvent fort éloignés et tout à fait en dehors de la ligne directe, entre les oncles et les neveux, les nièces et les tantes, les cousins, les cousines, les arrière-neveux même et les arrière-cousins, des rapports saisissants de conformation, de figure, d’inclinations, de passions, de caractère, de facultés, et même de monstruosités et de maladies. Voici comment se comporte cette hérédité indirecte : un homme bien conformé, parmi les parents duquel s’en trouvaient deux atteints de bec-de-lièvre, eut d’une première femme onze enfants, dont deux avec un bec-de-lièvre; et, d’une seconde femme, deux qui étaient affectés de la même difformité. On cite un enfant, seul sourd-muet parmi cinq enfants, dont le père avait une tante et un frère sourds-muets. On cite encore un enfant affligé de surdi-mutité, qui, ayant six frères infirmes comme lui et deux qui entendaient, avait une tante sourde-muette. On voit donc que, quand on veut apprécier, par exemple, la chance de
l’hérédité pathologique dans les familles, il faut regarder non-seulement aux père et mère, mais aussi aux ascendants et même aux collatéraux.
Toutefois c’est, comme on le conçoit, en ligne directe et des père et mère aux enfants, qu’agit surtout l’hérédité. M. Lucas a poursuivi la trace de cette action dans la conformation physique et dans la conformation morale. Son livre est une riche collection de faits de ce genre, classés systématiquement. J’y puise ce qui est relatif à la durée de la vie.
Dans certaines familles, une mort précoce est si ordinaire, qu’il n’y a qu’un petit nombre d'individus qui puissent s’y soustraire à force de précautions. Dans la famille Tiirgot on ne dépassait guère l’âge de cinquante ans; et l’homme qui en a fait la célébrité, voyant approcher cette époque fatale, malgré toute l’apparence d’une bonne santé et d’une grande vigueur de terajiéramenl, lit observer un jour qu’il était temps pour lui de mettre ordre à ses affaires et d’achever un travail qu’il avait commencé, parc^ que l’âge de durée de la vie, dans sa famille, était près de ünir. Il mourut, en effet, à cinquante-trois ans. Combien de fois les médecins n’ont-ils pas eu sous les yeux de pareils exemples, et n’ont-ils pas éprouvé l’impuissance de Tart à prolonger l’existence dans ces familles où la vie n’a qu’un âge?
La longévité est également héréditaire. Le 5 janvier 1724, mourait en Hongrie, dans le bannat de Temeswar, un cultivateur, Pierre Czortan, âgé de 185 ans, et après avoir vu ainsi changer trois fois le millésime séculaire. Le cadet de ses fds avait, au moment de sa mort, 97 ans, l’aîné 155 ans. En Norwége, aux environs de Berghem, mourut, à Tâge de 160 ans, un cultivateur , Jean Surrington ; l’aîné de ses fils avait
103 ans; le plus jeune 9 ans; il l’avait eu à l’âge de 151 ans. En Angleterre, Thomas Parr mourut le 4 novembre 1635, âgé, selon les uns, de 153 ans, et, selon les autres, de 168 ans, après avoir vu sur le trône dix rois ou reines d’Angleterre; son fils mourut à l’âge de 127 ans. Jeanne Forster, du comté de Cumberland, atteignit 138 ans; elle laissa une fille unique âgée de
103 ans. A Rome, en 1825, mourait Gavini, un chanteur, il avait 138 ans; son fils est mort récemment dans la même ville à l’âge de 113 ans. Le 17 février 1711, Henri le Boucher, de la ville de Caen, mourait à 115 ans; son père avait vécu 108 ans. Le 23 mars 1715, Jean Filleul, laboureur au village de Boisle, diocèse d’Evreux, meurt âgé de 108 ans; son père avait vécu
104 ans, son aïeul 113; il laissait une fille de 80 ans. Au Havre, une femme, Anne Pesnel, arriva à 110 ans; elle avait conservé toutes ses dents; sa chevelure était encore noire et fournie, et sa raison intacte; depuis 25 ans seulement, elle n’avait plus son père, laboureur près de Lisieux, mort à 105 ans. En 1772, à Dieppe, existait, âgée de 140 ans, et l’intelligence encore saine, une femme, Anne Cauchie, dont le père avait vécu 124 ans, et l’oncle 153 ans.
Ces longévités extraordinaires sont, on le voit, de tous les pays, et, on le voit aussi, nous n’avons, làdessus, rien à envier aux temps anciens. Pline rapporte (et M. Lucas fait le rapprochement) que, lors du recensement opéré par Vespasien et son fils, censeurs (an de J.-C. 74), il y eut, dans la huitième région de l’Italie, cinquante-quatre individus qui se déclarèrent âgés de 100 ans, quatorze de 110, deux de 125, quatre de 135 ou 137, et trois de 140. En France, il décède annuellement, terme moyen, cent cinquante personnes ayant 100 ans et plus.
Citer sur la foi d’autrui est quelquefois trompeur, et M. Lucas me saura gré de lui signaler une de ces citations qui induisent en erreur, et auxquelles le savant le plus exact et le plus laborieux ne peut jamais échapper. Un auteur dont M. Lucas adopte le dire, voulant prouver les lacunes de l’hérédité, représente le fils de Caton d’Utique aussi infâme de moeurs qu’infâme de lâcheté. En ceci, on manque singulièrement à la vérité historique. Pour moi, je serais bien plutôt porté à offrir Caton d’ütique et son fils, autant du moins que l’on connaît ce dernier, comme des exemples d’hérédité de dispositions et de caractère. Caton d’Utique était à la fois un homme très-passionné et très-tendre. On n’a qu’à lire , dans Plutarque, l’affection extrême qu’il portait à son frère, et l’inconsolable douleur que la mort de ce frère lui causa. On n’a qu’à lire aussi les soins touchants qu’il prit pour le salut de ses amis à Utique, quand il voulut se donner la mort. Le stoïcisme s’empara de cette nature passionnée, et Caton s’y donna sans réserve et sans retour. Mettez des dispositions semblables, sans le contrepoids du stoïcisme, dans le fils de Caton, et vous aurez une explication naturelle des désordres de ses passions. Mais la fermeté du père se retrouva le jour de la bataille de Philippes. Caton le fils, voyant son parti perdu, se jeta bravement au milieu des ennemis, et, se nommant à haute voix pour tourner sur lui les épées, il finit, comme son père, sans vouloir survivre à la ruine de sa cause.
Le premier volume seulement de l’ouvrage de M. Lucas a paru, et l’on doit désirer, dans l’intérêt de cette grande et importante question de l’hérédité, que le second arrive. Un auteur qui a consacré de longues méditations et de puissants efforts à une œuvre considérable, et qui s’y est complu et satisfait, est imman-
quablement soutenu par la force de l’idée qui l’anime et par la perspective du but qui l’attire. M. Lucas n’a donc pas besoin des encouragements fugitifs que je lui donne ici ; toutefois, il est bon de signaler au public les sujets bien choisis, les labeurs sérieux et la sagacité ingénieuse à faire sortir l’ordre et le système d’un amas de faits longtemps jugés incohérents.
L’hérédité pèse d’un poids immense dans les destinées de tout ce qui a vie; c’est un puissant modilicateur des formes, des propriétés, de la santé, de la maladie, du caractère. On sait tout le parti qu’on en a tiré pour améliorer certaines races domestiques; on a fait, par cet intermédiaire, des chevaux, des bœufs, des moutons pour des services déterminés; et, comme, en définitive, l’homme n’est que le premier des animaux, et que les forces qui régissent leur existence régissent aussi la sienne, il n’est pas douteux que l’hérédité ne doive tenir une grande place dans un plan bien entendu d’hygiène publique. Les sociétés européennes, qui aujourd’hui constituent l’élite de l’humanité, sont gravement préoccupées par leurs efforts contre des institutions anciennes qui, de tutélaires qu’elles ont été, sont devenues rétrogrades et oppressives; mais, quand cette lutte sera terminée, quand tout ce qui est parasite et, à ce titre, cause de trouble et de désordre, aura disparu, alors tous les soins de l’intelligence se dirigeront vers le meilleur emploi des ressources sociales; et la biologie, avec les arts qui en dérivent, interviendra dans ce remaniement des conditions relativement grossières au milieu desquelles se passe encore notre existence.
Horace, d’accord en cela avec toute l’antiquité, a dit : « Nos pères valaient moins que leurs pères; nous valons moins que les nôtres, et nos enfants vaudront moins
(|ue nous. » C’est le contraire qui est la vérité. La civilisation, par l’entremise rie l’hérédité, développe justement les facultés par lesquelles l’humanité se distingue spécialement du reste de l’animalité, et subordonne, sans pouvoir les éteindre (ce qui, d’ailleurs, n’est ni possible ni même intelligible), les tendances plus spécialement animales, qui font parfois de terribles retours. Prétendre que le naturel humain va en se dévastant de plus en plus, ce serait comme si on soutenait que les générations se transmettent la terre de plus en plus déserte, inculte, impraticable. Et, en effet, la même croyance plaçait dans les époques primitives un éden, un paradis, un âge d’or. Au fait, les champs défrichés, les forêts abattues, les rivières contenues dans leurs lits, les marais desséchés, les ponts, les routes, les maisons, les villes ne sont pas, tout prodigieux que soient les travaux exécutés et transmis, la meilleure partie de ce que les hommes qui nous ont précédés dans la vie nous laissent en héritage. Il faut mettre au premier rang du legs fait par eux, et au premier chef de notre pieuse reconnaissance pour les ancêtres, l’amélioration de notre nature intellectuelle et morale.
DU
La lecture du livre de M. Des Etangs sur le suicide politiquem’acauséuneémotion profonde, je n’en disconviens pas. De quelque sang-froid historique qu’on se munisse, quand les aventures de l’histoire prennent ainsi le caractère de tragédies domestiques et confondent incessamment l’inexorable fatalité des choses et les suprêmes supplications des douleurs humaines, le cœur ne peut rester froid et impassible, et il faut l’abandonner au frémissement qui le saisit à mesure que se tourne sous le doigt la feuille lamentable. Que de tristesse dans la révolution et dans le suicide ainsi liés par le récit comme ils le furent dans le fait f Que de regrets pour les meilleures comme pour les plus humbles destinées! Quelle terrible dissolution que celle qui, changeant subitement les rapports et les sentiments, suscite les uns contre les autres des partis,
1. Études sur la mort volontaire. Du suicide politique en France depuis 1789 jusqu’à nos jours, par M, A. Des Etangs, docteur en médecine. — Un volume in-8“. Paris, 18C0.
dévoués il est vrai à de grandes idées, mais aveugles et furieux !
Un malheur inconnu glisse parmi les hommes,
a dit Malherbe dans un beau vers où il caractérise les redoutables conflits de son temps, les conflits religieux. Le poète effrayé a eu la vision de ce mystérieux malheur^ de cette fatalité rénovatrice qui se glisse quand de nouvelles opinions deviennent assez puissantes pour heurter les anciennes opinions; en d’autres termes, quand les grandes révolutions sociales, longtemps préparées, font explosion.
Le livre de M. Des Étangs, c’est l’histoire du contrecoup des commotions politiques sur ceux qu’elles obligent à mourir ou qu’elles attirent vers la mort. De même que, dans un livre de médecine, ce ne sont que maladies dont il est traité, de même ici ce ne sont que catastrophes qui sont relatées, catastrophes toujours mises en rapport direct avec le trouble du corps social. Dans un pareil sujet, si important par ses connexions, si lugubre par ses détails, la forme et le style importent beaucoup. Pour mon compte, si j’y avais vu s’étaler la déclamation et poindre la partialité, si j’y avais rencontré les vains entraînements d’une parole qui ne saurait pas se régler et d’un faux goût qui aurait trouvé de si faciles prétextes en de si extraordinaires événements, j’aurais été bien moins touché. Mais cette lecture a ravivé toutes mes impressions par la gravité du style, par le ton contenu qui n’est pas le ton froid, par la correction châtiée du langage qui montre le souci de l’auteur pour son sujet, par une sorte de recueillement qui va du livre au lecteur. De la sorte, l’effet est produit, c’est-à-dire que, tout en faisant passer jusqu’au cœur les émotions d'une terrible histoire.
on attache l’esprit aux enseignements qu’elle apporte avec elle.
« Je commence, dit Tacite, le récit d’un temps fertile en catastrophes, troublé par les séditions, » et, voulant le caractériser par de derniers mots, il a ajouté 'dans sa manière : Ipsaetiampace sœvum, funeste même pendant la paix. Dans cet énergique et célèbre tableau, bien des traits s’appliqueraient à la tourmente révolutionnaire : les catastrophes furent grandes et les discordes irréconciliables; mais le dernier trait, celui qui est le principal dans la pensée de Tacite, ne conviendrait pas. Les séditions militaires qui transféraient l’empire n’avaient en effet que des paix ou plutôt des trêves dépourvues de bienfait réel, sortes d’atmosphères lourdes ei énervantes qui, sans être l’orage, pesaient sur la terre et sur les corps et ne les rafraîchissaient pas. Tacite le sentait et savait l’exprimer. Au contraire, dans les vraies périodes révolutionnaires, les souffrances pourront être bien grandes et les déchirements bien cruels; mais les paix qui interviennent sont fécondes, car le progrès scientifique, intellectuel, et, par conséséquent, quoi qu’on prétende, le progrès moral se poursuit. Importante distinction à taire dans cet enchaînement qui constitue l’histoire. Les commotions de l’empire romain n’avaient d’autre cause qu’un malaise indéterminé et d’autre but que de mettre Othon à la place de Galba, et Vitellius à la place d’Othon, ou encore, si l’on veut, Vespasien à la place de Vitellius, un chef habile à la place d’un chef incapable. Les commotions révolutionnaires, pures dans leur origine de tout intérêt de personnes, avaient pour cause un malaise déterminé, celui que causaient des institutions insuffisantes, et pour but la mise en pratique d’un idéal qui captivait les esprits et les cœurs.
Quel est donc, demandera-t-on, le lien de la révolution avec le suicide ? On l’apercevra, ce lien, et on sera de l’avis de M. Des Étangs, quand on se souviendra qu’entre les suicides, il en est tout un genre qui a pour cause le désir d’échapper à une mort que plusieurs réputèrent honteuse.
Les médecins qui sont à la tête des maisons d’aliénés voient souvent des malades se donner la mort ; en ces cas-là, le suicide est manifestement un acte de folie lié à l’ensemble des phénomènes pathologiques que le patient éprouve, et dépourvu de toute liberté morale. Il arrive encore, en dehors de l’aliénation déterminée, qu’un homme, sain d’ailleurs d’esprit en tout le reste, est saisi d’un dégoût de la vie, invincible mais inexplicable par les circonstances extérieures ; ce dégoût, qui cause le suicide, est une affection morbide et appartient à la médecine. Mais là s’arrête le domaine du médecin. Quand un homme expose clairement les raisons qui l’empêchent de vivre plus longtemps, et quand ses raisons sont réelles et non pas imaginaires^ quel motif y a-t-il de lui dénier la liberté morale telle que nous la connaissons chez chacun de nous? Qu’est-ce qu’un acte raisonnable, si ce n’est celui qui est bien compris de l’auteur de l’acte et en rapport avec les circonstances qui le justifient? Il est donc véritable qu’un certain nombre de suicides échappent à la catégorie de la folie, et doivent être rapportés à un autre ordre d’influences.
Du moment que le suicide cesse d’être exclusivement pathologique, il cesse aussi d’appartenir exclusivement à celui qui se défait soi-même; du moment qu’il n’a pas seulement sa cause dans le dérangement de l’intelligence individuelle, il l’a en partie dans des conditions extérieures qui font violence au sujet et qui, à son point de vue, l’obligent de préférer la mort à l’existence.
Mais, dira-t-on, faire violence^ obliger^ ce sont là des termes qui compromettent la liberté morale et qui rapprochent le suicide des actes automatiques de la folie. Pas le moins du monde; quand un homme riche, ruiné par sa faute ou parcelle des autres et voulant satisfaire ses créanciers, se fait violence pour vendre son patrimoine et se sent obligé de changer toutes ses habitudes, il est, si l’on veut, contraint; mais, en accomplissant ce sacrifice, il n’en jouit pas moins de sa liberté morale et de sa raison. Ainsi en est-il, entre les suicides, de celui que je considère ici; quelque jugement que l’on porte sur cette action, elle est raisonnée et sous la dépendance de ce qu’on nomme le libre arbitre. Il y a une pression sans doute, mais elle vient du dehors et non du dedans. Or, cette pression qui détermine le patient à délibérer et à faire son choix, où la chercher ailleurs que dans les conditions qui l’entourent, dans le milieu où il est plongé, dans les événements politiques où il se trouve impliqué, dans le destin de la classe à laquelle il appartient, et plus particulièrement dansles rapports domestiques auxquels il est lié? Donc, toutes les fois que le suicide n’est pas un fait médical, il est un fait soit domestique soit social, où, pour me servir des expressions de M. Des Étangs, l’individu n’intervient que comme donnant une forme plus arrêtée, plus précise, à des souffrances domestiques ou à des souffrances générales; il est ce qui mesure l’action des influences extérieures et la résistance de l’âme individuelle, au milieu de ces irrésolutions et de ces retours vers la vie qui, suivant le touchant langage de La Fontaine, fofit la peine de ceux qui meurent et dont les plus désespérés ne sont pas exempts.
Le cas extrême de cette violence faite à l’individu par les circonstances est celui où le suicide cesse d’être une
mort volontaire, c’est-à-dire quand, tête condamnée, on se tue pour mourir autrement que ne veulent des partis vainqueurs, des juges et des bourreaux. Cegenre de suicide fut, pendant la révolution, le compagnon inséparable du meurtre que les partis s’infligèrent avec une cruauté inexorable. Aucun n’y échappa; et, tour à tour, des royalistes, des girondins, des montagnards, des babouvistes, des conspirateurs de toute espèce décidèrent de leur sort, avant qu’une main ennemie en décidât. Et ce n’était pas le tranquille suicide de Caton, ayant son poignard sous son chevet, relisant le dialogue de Platon sur l’immortalité de l’âme et congédiant ses amis ; c’était le suicide au milieu de mortelles angoisses et de poursuites acharnées, au pied d’un tribunal, entre les mains des gendarmes, avec un clou, un mauvais couteau ou une goutte de poison subtil soigneusement conservé pour la dernière nécessité. M. Des Étangs n’est point intervenu dans ces lamentables récits; il a laissé parler les documents certains, officiels, contemporains; et certes l’éloquence en est bien grande pour montrer aussi bien la dure condition des temps et la fureur des luttes que la résolution de ceux qui voulaient conserver la disposition d’eux-mêmes et la liberté dans la mort, ou qui croyaient devoir à l’honneur de leur drapeau de n’être pas touchés par les mains sanglantes du vainqueur.
Voltaire, dans les dernières parties de sa Correspondance, est plein non seulemement de prévisions, mais aussi d’aspirations pour la révolution qui se prépare; il félicite ses amis plus jeunes que lui de toucher à des temps dont l’arrivée dépassera sa vieillesse, mais qu’il embrasse en espérance, et à l’avénement desquels il n’a pas été étranger. Contrairement à l’oracle de Mac- v beth, qui tint parole à l’oreille, mais mentit au fond
«t à l’attente, la révolution tint parole à l’attente et au fond, mais mentit aux premières espérances. Le bien qu’elle contenait, et pour lequel on se dévouait sans faire autre chose que l’entrevoir, était à venir; les épreuves qu’elle apportait étaient présentes et inexorables. 11 fallut les traverser, et il est juste de dire que les amis de Voltaire, ou, pour parler plus exactement, les hommes éminents qui s’inspiraient de la pensée du siècle et l’inspiraient à leur tour, ne faiblirent point dans la tourmente. Rien ne les abandonna, ni la foi dans leur cause, ni le dévouement, ni l’amour des lettres et des sciences, ni leur attachement à toutes les hautes parties de l’humanité. Ce fut alors qu’on vit clairement combien cet âge, malgré ses frivolités et ses relâchements, avait puisé de grandeur, de force, d’héroïsme et de vertu dans le souffle de rénovation qui soulevait la France d’abord, et l’Europe ensuite, et dans l’agrandissement intellectuel et moral qui signalait l’époque. Negue adeo stérile virtutum fuit sœculum^ quin et bona exempta prodiderit, dit Tacite peu content de son siècle et de son monde. Celui-là, au contraire, fut si plein d’une sève généreuse que, tandis qu’il fut devant la mort aussi stoïque que les stoïciens de Rome, il fut, devant l’avenir qu’il fécondait, plein d’espérance et d’enthousiasme. Au reste, il se résume en un type idéal qui depuis longtemps excite en moi' une suprême vénération : je veux parler de Condorcet. Tout ce qui faisait la vie et la pensée du dix-huitième siècle était en lui; aussi, quand la grande crise approcha, il l’accueillit avec transport; quand il fallut suivre une conduite qu’il désapprouvait, il se fit proscrire; quand il fut proscrit et caché, il écrivit, sous la menace quotidienne de la mort, son Esquisse des progrès de Vesprit humain, comme il eût fait dans son cabinet ;
quand une loi abominable assimila au condamné toute personne qui recueillerait un proscrit, il se déroba à la généreuse hospitalité de la dame qui l’avait jusque-là sauvé ; et, quand il fut arrêté, grâce au zèle farouche d’un maçon, membre du Comité révolutionnaire de Clamart, il avala un poison depuis longtemps préparé, ayant écrit dans son testament : « Qu’on éloigne de ma « lille tout sentiment de vengeance personnelle ; qu’on « le lui demande en mon nom ; qu’on lui dise que je « n’en ai jamais connu aucun. » Ame sereine et forte, dévouée à l’humanité, et montrant par un sublime exemple ce que peut, par elle -même et sans autre secours, la nouvelle morale qui s’imposa aux consciences.
Dans l’antiquité, l’ordre social ne paraît pas s’être occupé du suicide; des philosophies le réprouvaient; la religion lui donnait, dans une autre vie, une place intermédiaire entre les champs Élysées et le Tartare, place occupée par ceux
Qui sibi lethum
Insontes peperere manu, lucemque perosi
Projecere animas
Le christianisme enchérit sur ces condamnations; et, sous son inspiration, la législation intervint, ordonnant que les cadavres de ceux qui avaient disposé d’eux-mêmes seraient traînés sur une claie, la face contre terre, pour ensuite être pendus par les pieds, et que leurs noms seraient déclarés infâmes et leurs biens ;ontisqués, au (létriment de la famille, pour qui, à la douleur de perdre un de ses membres, venait s’ajouter la spoliation et la ruine. Ici, comme en d’autres cas, la médecine remit les choses à un point de vue vrai et humain. De même qu’elle enleva les possédés aux exorcismes, les sorciers aux bûchers et les fous aux
cabanons et aux mauvais traitements, elle enleva le suicide à cette pénalité qui, conforme aux idées de la civilisation du moyen âge, ne l’était plus à celles d’une civilisation plus éclairée; car elle montra qu’il y avait une grave confusion tenant à l’imperfection des connaissances sur la pathologie mentale, et qu’une part des suicides, devant être certainement attribués à la folie, n’étaient pas imputables à l’individu et demeuraient des actes irresponsables. Quant à l’autre catégorie, celle où, comme il a été dit plus haut, il n’est pas possible de méconnaître l’intervention du libre arbitre, elle conserva pour ces actes déplorables le sentiment de douleur, de regret, de blâme qu’ils inspirent; mais elle s’aperçut bien vite qu’elle touchait à des questions complexes ; que, dans bien des cas, si l’individu victime du suicide était en cause, il n’y était pas seul ; et que, pour prononcer un jugement équitable, chaque meurtre de soi-même devrait être l’objet d’une enquête, comme l’est chaque meurtre d’autrui. Plus la médecine s’accroît et se développe, plus elle devient une conseillère indispensable dans une foule de questions administratives et sociales. On peut juger par cela seul, et indépendamment du reste, combien les progrès en ont été étendus et féconds. Jadis on ne la consultait sur aucune de ces choses, et le fait est qu elle n’aurait eu là-dessus rien à proposer que des hypothèses peu valables et peu dignesd’être écoutéespar les gouvernements; mais, aujourd’hui que là, comme dans les autres parties du domaine intellectuel, la tradition a accumulé les labeurs d’hommes éminents et en a fait une doctrine aussi bien assurée par son antiquité que croissante et progressive, les gouvernements y puisent des informations et des règles; car eux aussi, cédant sans regret à l’impulsion qui fait entrer partout la connaissance
positive des choses, abandonnent les hypothèses ou les empirismes qui, de nécessité, prévalurent au début et dans le développement des organisations sociales.
Quand on s’est habitué à considérer l’histoire comme un phénomène d’évolution, s’abstenant de juger les notions rudimentaires avec les notions savantes, on' arrive, tout en gardant la chaleur de cœur pour ce qui se développe, à rendre justice à ce qui conserve et maintient. Mais cette impartialité nécessaire, sans laquelle l’histoire apparaît comme un chaos et non comme un enchaînement, n’empêche pas d’exercer, dans le cercle qu’elle trace, le juste jugement que l'éclame une moralité, à la fois toujours présente et toujours croissante et successive. Surtout, quand on touche aux confins où ce qui fut légal commence à se montrer dur, inique, sauvage, monstrueux, il est des cas où le sens moderne se révolte avec pleine raison contre les pratiques traditionnelles qui ne choquent encore que les esprits d’élite. C’est un de ces cas devenus impardonnables qu’offre la vieille législation du suicide; non-seulement on confisquait les bien de l’homicido de soi-même (du moins c’était la loi, dura lex, sed lex)^ mais encore on faisait cadeau de ces biens confisqués à des personnes qu'on voulait favoriser, et même à de hauts personnages. « Un Velche, dit Voltaire avec ce «t dégoût des choses basses et barbares qui le saisissait « si fortement, un Velche s’avise de séparer son âme <1 de son corps; et, pour consoler le fils, on donne son 0 bien au roi , qui en accorde presque toujours la « moitié à la première fille d’Opéra qui le fait deman- « der par un de ses amants; l’autre moitié appartient H de droit aux fermiers généraux. » Dans ce passage, que M. le docteur Des Etangs n’a pas manqué de citer, les filles d' Opéra ne sont là sous la plume de Voltaire
que pour flétrir, par l’insolente familiarité du langage, la cruelle ignominie de l’acte administratif. Le fait est que le profit des suicides n’était pas exclusivement réservé aux filles d’Opéra. « Aujourd’hui, dit Dangeau « dans ses Mémoires, le roi a donné à Madame la Dau- « phine un homme qui s’est tué lui-même; elle es- « père en tirer beaucoup d’argent. » Ainsi voilà une très-grande dame, et sans doute une excellente dame, qui calcule ou laisse calculer pour elle ce que lui rapportera l’héritage d’une famille jetée sur le pavé, et qui ne craint pas de souiller sa main des dépouilles ensanglantées d’un misérable et du bien de la veuve et de l’orphelin ! Qui de nous, dans la moindre des conditions, ne reculerait avec horreur devant un pareil cadeau et ne se croirait déshonoré qu’on lui offrît de mettre un tel argent dans sa bourse ? Et cependant alors un roi donnait et une Dauphine acceptait cette détestable curée ! Certes je n’ai point ici envie de faire l’apologie de mon temps ; mais qu’on cesse, pour nous faire honte et pour nous corriger, de nous opposer le dix-septième siècle. Quels que soient les justes reproches que la sagesse contemporaine adresse au dix-neuvièrae siècle et ceux que l’avenir découvrira, il est vrai pourtant que la moralité s’est exhaussée, et que, les hommes restant au fond ce qu’ils ont toujours été , l’ensemble des conditions sociales tend, dans l’individu, à comprimer les impulsions nuisibles et à faciliter les impulsions bienfaisantes.
Le peuple inculte qui provenait de la rude discipline du moyen âge n’avait pas non plus été très-doucement élevé. La question, la torture, la mort prodiguée, des supplices atroces et souvent des exécutions collectives, comme quand on branchait (c’était le mot) les faux sauniers ou quand on mettait à mort ces pauvres Bretons
dont parle de Sévigné, étaient des précédents de funeste augure, si jamaisle pouvoir changeait demains et venait au service d’un mélange redoutable des plus nobles intérêts et des passions les plus furieuses. Byron a peint, dans son Don Juan, un navire désemparé, à la merci des vagues, dont la merci est comme celle des hommes dans les guerres civiles :
At mercy of the wawes, whose merdes are
Like humun beingj during civil war.
Les discordes civiles furent en effet sans merci, et elles entassèrent des hécatombes humaines. J’ai lu dans je ne sais quel auteur anglais que, parmi les méfaits imputables à la nation anglaise, que d’ailleurs il disait peu nombreux, im des plus graves était Tassassinat de Jeanne d’Arc, une femme, une prisonnière de guerre. Il est vrai que cet acte entache l'honneur de l’Angleterre; mais, sans discuter l’assertion ni chercher si ces actes sont aussi peu nombreux qu’il le dit, il est vrai aussi qu’on doit ranger, parmi les graves méfaits de la nation française, la Saint-Barthélemy et la Terreur, y compris les réactions qui l’accompagnèrent et la suivirent. Dans des actes qui impliquent tellement la responsabilité commune, il ne suffit pas de s’en prendre à quelques individus notoirement moteurs ou instruments de ce qui s’est fait; mais il n’est que juste de les reporter à l’être collectif qu’on appelle nation, afin d’en composer, sans flatterie, sa biographie véritable, de lui remontrer ses fautes à côté de ses grandeurs, et de l’avertir (car il peut écouter les leçons de l’histoire) des entraînements qui lui ont mis le poignard ou la hache à la main.
Dans ces méfaits de nations, je rangerais, ce qu’on ne fait pas d’ordinaire, les guerres injustes; non pas oue
j’oublie que la guerre est souvent un difficile cas de conscience nationale: c’est ainsi, par exemple, que, dans celle que suscita la révolution, tout en reconnaissant le plein droit de la France nouvelle, on ne peut écarter le droitde la France royaliste et de l’Europe. Mais, quand, sans contestation aucune, elle est une guerre injuste, comme celle d’Espagne en 1808, alors c’est un méfait aussi entachant, pour la nation qui y donne les mains, que la Saint-Barthélemy ou la Terreur. Etmême qu’est le sang versé dans ces deux événements à côté de six ans de combats, d’embuscades, d’agressions audacieuses, d’héroïques mais farouches résistances, de ville forcées, de femmes mises à mal, de blessés égorgés, d’hôpitaux incendiés ? Et, à un autre point de vue, qu’est le mobile d’une rapacité conquérante à côté de la grandeur des mobiles sociaux qui, sous le nom de catholicisme, de protestantisme et de révolution, enflammèrent les hommes pour des intérêts moraux et des causes impersonnelles ?
Ce qui est digne de remarque dans ces grands méfaits et les montre sous leur vrai jour d’emportement et de culpabilité transitoire, c’est que, tout odieux qu’ils sont, ils ne changent la conviction de personne. Le perfide et immense massacre de la Saint-Barthélemy ne dégoûta aucun catholique de sa croyance ; et le sang versé par la Terreur ne fil point revenir le révolutionnaire en arrière et vers le giron de la monarchie et de l’Église. Aucun parti ne voulut admettre que sa cause fût responsable de l’humanité si outrageusement violée, et c’était avec raison ; mais, comme il faut bien que toute responsabilité retourne à qui de droit, celle-ci retombe sur la nation. La même nation que ses chefs purent, sur tout le territoire de la France, lancer en trahison contre les huguenots, refusa de reconnaître Henri lY
tant qii’il ne fut pas devenu catholique ; la conscience religieuse fut ferme et inflexible, mais la conscience morale s’était tue devant le meurtre. La même nation, qui n’hésita point à donner son appui au régime de la Terreur, obligea les Bourbons restaurés à accepter et à consacrer la révolution; la conscience politique, meilleure que la conscience morale, ne permit pas que la grande œuvre de la révolution fût détruite. Cela montre que la conscience morale est loin de posséder parmi nous la généralité et la puissance qui appartiennent à la conscience religieuse et à la conscience politique, et qu’un grand avancement se sera produit quand cette généralité et cette puissance auront passé de son côté. Par une détestable mais naturelle inclination, les partis religieux et politiques sont disposés à se regarder respectivement comme les violateurs des lois divines et humaines ; et aussi, quand ils sévissent avec fureur les uns contre les autres, ils ne se sentent occupés qu’à venger le ciel ou la vertu. Qu’était le protestant pour le catholique? qu’était le jacobin pour le royaliste ? qu’était le girondin pour le montagnard ? On se représentera pleinement cette odieuse partialité, en lisant, dans leur grossière naïveté, les procèsverbaux de quelques municipalités racontant la poursuite et le suicide de girondins traqués comme des bêtes fauves. Au point de vue de l’histoire, la commotion à impulsion progressive a des compensations que la guerre n’a pas : la révolution française en est sans doute le plus étonnant exemple; pendant que la Terreur la souillait, les plus vives lumières l’illuminaient, et les plus nobles aspirations l’entraînaient. Mais il n’en est pas moins vrai que la biographie des nations ne se compose pas seulement de ce qu’elles ont fait de grand, de ce qu’elles ont produit de beau.
M. Des Étangs ne me reprochera pas ces considérations historiques ; car je ne fais que le suivre, comme lui-même ne fait que suivre son sujet. Après ces morts qu’on se donne pour échapper au bourreau, il en est de plus volontaires qui sont liées aussi aux événements politiques. Tel se tue parce que, attaché à une forme de gouvernement qui s’écroule, il ne veut pas y survivre ; tel autre, déçu dans l’espoir du triomphe de son parti, échappe par la mort à l’impatience et au découragement. D’autres, touchés moins vivement, il est vrai, des idées politiques qui gagnent ou perdent le dessus, le sont davantage de la commotion ; ils s’effrayent ou s’affligent outre mesure, et ils se précipitent dans le suicide. En un conflit aussi tumultueux et d’aussi violentes agitations, il ne peut manquer de se trouver des esprits emportés, attristés, découragés, effrayés, pour qui de telles émotions coupent les liens avec la vie.
Avant d’écrire son livre et pour l’écrire, M. Des Étangs a fouillé les dépôts où l’on conserve, sur les suicides, les rapports des commissaires de police et les pièces, quand il y en a, qui proviennent de la main des victimes et où sont consignées les dernières pensées. Ces tristes documents sont indispensables. De même qu’on ne peut faire l’histoire d’une maladie qu’en recueillant exactement, au lit des malades, des récits exacts de chaque cas particulier, à l’aide desquels se compose un tableau général, de même on ne peut faire l’hisloire du suicide qu’en rassemblant et comparant ce que le suicide dit sur lui-même. Ces dires sont le contrôle des recherches, et on ne doit pas plus les laisser de côté qu’on ne doit, dans une maladie, laisser de côté une classe importante de symptômes. La première question dans l’étude du suicide étant : quel est le mobile qui.
décidant la volonté, la détermine à faire fi de la conservation de soi-même? il importe d’étudier l’expression de cette volonté. C’est à elle à nous renseigner sur elle-même, tant par ce qu’elle déclare que par la manière dont elle le déclare. Là on voit que, quand la résolution de mourir l’a emporté; quand a pris fin la lutte suprême avec le désir de vivre, lutte décrite avec un calme si sombre et une sensibilité si profonde par Carrel, dans sa célèbre étude sur un suicide ; quand, tous les fils de la vie étant brisés un à un, mille choses involontaires finissent par faire une mort volontaire ; on voit, dis-je, qu’aucun sentiment, quelque fort qu’il soit, ne contrebalance plus l’impulsion fatale. Ni la tendresse pour une mère, pour une femme, pour des enfants, ni la religion chrétienne n’arrêtent la main homicide; on demande pardon à ceux qu'on abandonne, au Dieu qu’on offense, et on n’en exécute pas moins le projet conçu et arrêté. Étudier comment la préoccupation de la mort surmonte les autres préoccupations est un problème de psychologie qui ne peut être poursuivi que dans les pièces écrites par les défunts. Un choix de pareilles pièces doit accompagner les recherches sur le suicide. M. Des Étangs en a donné le bon exemple ; et le lecteur qui médite l’en remerciera.
En lisant son livre, je me suis arrêté plusieurs fois devant une pièce qui m’a retenu malgré moi, si bien qu il me faut ici la transcrire. Il s’agit d’un ouvrier dont la fille s’était noyée et qui réclame la pauvre dépouille • « Monsieur, vous m’excuserez de la liberté « que je prends de vous interrompre en vous adressant « ces mots. C’est le besoin qui me le fait faire. Je vous « dirai donc que je suis resté veuf depuis voilà neuf « mois, chargé de quatre enfants en bas-âge, dont le
« dernier en nourrice et qui a coûté la vie à sa mère. « Maintenant je n’en ai plus que trois ; car, à peine sorti (( du malheur qui m’est arrivé , il m’en arrive un « autre. L’aînée de mes enfants, qui était une fille « âgée de seize ans. a eu la coupable pensée de se dé- « truire en se jetant au canal Saint-Martin, sur la me- « nace que sa bourgeoise d’apprentissage lui avait faite « de la renvoyer. Sa crainte de se trouver à ma charge « lui a fait faire cette chose-lâ; car la position des ou- « vriers, dans ce moment-ci, n’est pas belle, vous n’en « ignorez pas. Mes travaux sont arrêtés, et je n’ai main- « tenant que les huit francs par semaine que le gou- « vernement veut bien nous faire. 11 faut bien espérer « que ça n’aura pas de suite. Enfin, Monsieur, c’est « pour réclamer une bagatelle provenant de la dé- « pouille de ma fille que l’on m’a dit avoir été déposée « au greffe du Palais-de- Justice. Vu ma position, il <( faut s’en prendre à tout, cependant à tout ce qui « vous appartient. La bagatelle consiste en une paire « de boucles d’oreilles, une mauvaise clef ouvrant la « porte de ma chambre et un dé. » Tant de tristesse, épanchée en un si simple langage, une douloureuse nécessité si ressentie et si contenue, le souci du présent s’imposant si durement aux peines de Tàme, une si humble requête en une telle souffrance, voilà de quoi arrêter la main et le cœur sur le feuillet I M. Des Étangs a considéré le suicide, non-seulement au point de vue médical, non-seulement au point de vue moral, mais aussi au point de vue social. Et cela est nécessaire. La médecine, déblayant la question, a débarrassé le suicide des punitions légales. La morale condamne abstraitement le suicide, mais sans pénétrer jusqu’aux racines par où il tient, comme tant d’autres désordres, au milieu social. Ainsi ce milieu social doit
DÜ SUICIDE POLITIQUE.
être étudié dans ses rapports avec le mal qui nous occupe. Il en résulte que la morale, pour faire un pas au delà du point où elle s’est élevée, a désormais pour tâche de donner à ses préceptes la base des connaissances sociologiques, afin de joindre à l’efficacité individuelle qu’elle possède, l’efficacité collective des amendements sociaux. C’est la conclusion du livre de M. Des Étangs ; c’est aussi la mienne.
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