La Philosophie positive, juillet
JJ2 UN FRAGMENT
barbanser que de parler latin en fran(>ais; quand le latin qui commençait à mourir se changeait au français qui commençait à vivre, c’était la syllabe accentuée qui demeurait comme l’élément permanent autour duquel se faisait la recomposition. Ov , fistula ayant l’accent sur la syllabe fis, le vrai mot français n’avait pu être que festle, ou, par transposition, flestre. Nos aïeux parlaient français et disaient flêtre; nous, nous parlons latin, et nous disons fistule.
Mais, tout en lisant mon texte pour le français, je ne ' pouvais m’empêcher de le lire aussi pour la médecine. C’étaient des récits de maladies; pendant que je m’essayais à en faire le diagnostic rétrospectif, je fus frappé d’un symptôme particulier qui se représente dans plusieurs de ces guérisons produites par l’influence du tombeau d’un saint. Je rais le fait dans mon esprit, et j’attendis que l’occasion d’en parler se présentât.
Quand il s’agit d’événements singuliers advenus il y a six cents ans, la première question qui se présente est la crédibilité qu’on doit y accorder. Pour les faits que je choisis et qu’ici je relate, cette crédibilité me paraît provisoirement suffisante, pourvu qu’on tienne compte des inexactitudes que comporte, d’une part, l’absence du médecin notant les symptômes jour par jour, et, d’autre part, un récit fait de souvenir par les parties intéressées; je dis provisoirement, car je renendrai sur cette crédibilité pour l’évaluer. L’enquête 'ut conduite dans l’abbaye de Saint-Denis par Guillaume, archevêque de Rouen, par Guillaume, évêque d’Auxerre, et par Roland, évêque de Spolète, depuis 1282 au mois de mai, jusqu’à 1283 au mois de mars. Quelques-uns des faits recueillis étaient récents, plusieurs remontaient à une époque plus ancienne. Mais l’enquête fut publique, en un cercle très-restreint, en
un temps historique et à une époque peu éloignée des événements ; je note toutes ces circonstances pour qu’on ne transporte pas la crédibilité, à laquelle ici je me lie, à des récits où justement de telles circonstances font défaut absolument.
Et on peut dire que la contradiction ne manqua pas. Il y avait chez les Anglais une malveillance contre saint Louis, visible dans une complainte anglo-normande relative à la funeste affaire de Mansourah, où le comte d’Artois périt par son imprudence et qui ruina définitivement la croisade. Cette malveillance n’était point éteinte lors des miracles dont il est ici question. Un corroyeur anglais, établi à Saint-Denis depuis trente ans, se moquait de ceux qui priaient sur la tombe du roi défunt, et disait que le roi Henri d’Angleterre avait été meilleur homme. Ce patriote, s’il m’est permis de me servir ici d’un terme qui n’est devenu français que trois siècles plus tard, ce patriote, dis-je, un peu trop ardent, alla même un jour jusqu’à inverser deux chandelles offertes par des malades qui demandaient guérison. On peut voir son histoire dans mes Études sur les Barbares et le moyen-âge, pag. 291 ; toujours est-il que l’enquête fut effective, et que les commissaires écoutèrent et inscrivirent des témoignages réels.
Mais, me dira-t-on, est-ce qu’il vous suffit que les témoignages soient certains, que l’enquête soit réelle, que la bonne foi soit incontestable, pour que vous admettiez tous les fait qui vous arriveraient munis de ces conditions ? Non, sans doute ; et, sans contester en rien ni la bonne foi des commissaires, ni la réalité de l’enquête, ni la concordance des témoignages, il se pourrait que je n’hésitasse pas à refuser créance à ce qui serait raconté. Tous les témoignages, toutes les eii-
UN FRAGMENT
quêtes, toutes les bonnes fois sont subordonnées à ceci, qu'elles ne soient pas en désaccord avec les lois naturelles expérimentalement établies par la science. Je l’ai dit bien des fois, mais, dans l’état des esprits, on ne peut trop le redire : à priori^ la science ne nie pas le miracle ou interversion du cours ordinaire de la nature ; mais, à posteriori^ elle a reconnu que devant elle, sous ses yeux, entre ses mains, aucun miracle n’arrive. Ainsi est née entre la science et le miracle une lutte où celui-ci a succombé. Pourquoi a-t-il succombé? Pourquoi ne l’a-t-il pas emporté ? Pourquoi du moins n’a-t-il pas subsisté côte à côte ? C’est que le témoignage, qui en est le seul garant, représente un milieu qui est interposé au-devant du fait, et qui, analysé, se montre tout imprégné de subjectivité. Or, dans le réel, la subjectivité est sans valeur et sans autorité, et inlirme tout ce quelle touche, ou du moins ne dispense jamais de la vérification à posteriori ou expérimentale, laquelle a toujours manqué au miracle.
Longtemps le témoignage, qui est la trame même de l’histoire, est demeuré sans contrôle, autre que celui qui résultait de la critique des circonstances qui l’accompagnaient. Mais le développement de la science positive y a introduit un contrôle supérieur; il faut qu’il satisfasse aux lois naturelles; sans quoi, il est ou rejeté totalement , ou modilié dans sa signification intime.
Cette grande doctrine, due à la méthode expérimentale, raccorde les deux’ parts de l’histoire, l’histoire ancienne où règne le miracle, l’histoire moderne où il n’a aucune place. Tout a toujours été constant suivant l’enchaînement des causes à leurs effets ; seul, l’esprit humain a varié, suivant qu’il a ignoré ou connu les procédés des choses. Mais, me dira-t-on, ne dépassez-
VOUS pas les limites de votre propre philosophie en prononçant ce mot toujours, et la méthode expérimentale, seule source de savoir, n'est-elle pas, de sa nature, contingente et relative, excluant de la sorte et les toujours et les jamais ? On peut croire que je ne méconnais pas l’objection. Telle qu’elle est, la méthode expérimentale est sûre pour la vaste nébuleuse où nous sommes placés, où l’on compte les soleils par millions, et où la lumière a des espaces à franchir qui coûtent des siècles à ses ailes impétueuses. Elle est sûre pour le temps prodigieux durant lequel a duré cette nébuleuse. Elle est sûre encore pour le temps prodigieux qu’il faudra pour que les conditions de son existence se modifient par le jeu naturel des forces qui l’ont faite et qui la maintiennent. Être ainsi maître d’un trèsgrand espace, d’un très-long passé et d’un très-long avenir, c’est ce que nous appelons, en méthode expérimentale, avoir la certitude humaine ; c’est là ce qui fait les toujours et les jamais humains ; mais et la certitude et les jamais et les toujours s’atténuent à mesure qu’on essaye de dépasser ces limites d’espace et de temps, et deviennent complètement illusoires quand on se plonge dans l’immensité et dans l’éternité.
Au point de vue du principe supérieur ou expérimental qui domine tous les miracles, les miracles de guérison appartiennent de droit à la médecine. Mon intention n’est pas de passer eh revue toutes les guérisons qui , dit-on , s’accomplirent au tombeau de saint Louis, discutant les cas,' identifiant celui-ci avec telle affection du cadre nosologique, déclarapt celui-ci œuvre de souvenirs où l’imagination a prévalu, écartant cet autre comme insuffisamment décrit. Ce serait une opération de critique médicale plus négative que positive ; mais elle sera plus positive que négative, si.
UN FRAGMENT
choisissant dans le nombre un groupe de cas congénères, j’y note quelque chose de commun et, selon moi, un notable exemple d’une force pathologique qui ne se manifeste que sous des conditions exceptionnelles.
Ce groupe congénère de cas analogues que j’ai discerné dans le nombre, embrasse des rhumatismes, des paralysies, des rétractions qui avaient infligé l’impotence à des membres. Ce qu’il a de commun, c’est que la guérison s’est opérée par l’effet d’une extension involontaire, accompagnée quelque fois d’un frmssement des os et toujours d’une douleur vive. La force pathologique exceptionnelle est l’influence d’une forte espérance sur des lésions stationnaires et qui ne semblaient plus susceptibles de guérison par le mécankme pathologique ordinaire.
Les Faits.
Je les donne dans la langue du temps ; c’est du français de la fin du treizième siècle. Je me contente de mettre entre parenthèses l’explication des mots qui ne se comprennent plus.
Premier fait. — Une femme nommée Emmelot, de Chaumont, âgée de vingt-huit ans environ, vint à Saint- Denis en France avec deux autres femmes; elles se logèrent chez Emmelîne la charonne. Emmelot était bien portante; elle fit le service dans la maison le dimanche, le lundi et le mardi ; mais, dans la nuit du mardi au mercredi , étant couchée avec une des femmes qui étaient venues avec elle :
Une maladie priet à ladite Emmelot en la cuisse, en la jambe et en pié destres eatour mie nuit. Et au matin ladite
Emmeline vint à li, et la trouva plorant, et li demanda que ele avoit, et ladite Emmelol li respondit que ele avoit einsi perdu l’us (l’usage) de la cuisse, de la jambe et du pié, que ele ne s’en pooit (pouvait) aidier. Et alors la descouvri icele Emmeline, et regarda les membres (te ladite Emmelot desus nommez,^ plus pers (bleus, noirâtres), que les autres ment* bres, et les toucha et mania avec ladite femme qui avoit geu (couché) avec ladite Emmelot; et tout fust*ili einsi que les dites femmes touchassent ses membres et maniassent et estreinsissent forment (étreignissent fortement), ladite Emmelot disoit que ele n’en sentoit rien ; et quand l’on poignoit la dite Emmelot à une aiguille asprement es membres desus diz, ele disoit que ele n’en sentoit rien, et ele apeloit saint Loys que il li aidast. Et pour ({ue cil qui ilecques (là) estoient sceussent mier se (si) ladite Emmelot avoit perdu le sentement des membres desus diz, ils mistrent le pié malade au feu, et li demandoient cil qui ilecques estoient, si ele sentoit la chaleur du feu ; mès ele respondoit que ele ne sentoit rien ; et adonques ladite dame Emmelot pria ceus qui là furent que il la portassent au tombel du benoiet Saint-Loys, et se voua à lui, et dist que ele seroit touzjours sa pelerine, et que ele ne mangeroit que une fois le jour de sa vegile (p. 124),
On fît ce qu’elle demandait avec tant d’instanc.e ; on la porta au tombeau du saint roi, et ce jour-là elle en revint aussi malade qu’elle y était allée.
Atout (avec) deux potences sous ses deux esselles, traiant (tirant) après soi son pié envers, einsi que la plante estoit lornée par desus et le col du pié vers terre, si que les potences avec l’autre pié la soustenoient toute; et sembloit quo ele tresist (traînât) après li la cuisse et la jambe, ausi com s'il fussent liez et non pas conjoinz à l’autre cors.
La malade visita moult de fois, comme dit le narrateur, sans obtenir d’amélioration dans son état ; mais,
le jour du dyemencbe en la passion de Nostre-Seigneur, au
UN FRAGMENT
matin, Emmelot vint à toutes ses potences, malarle aussi corne ele avoit acoustumé, en traiant à li son pié, et ploroit appuiée au tombel, et paroit (paraissait) à son semblant que ele eust moult d’angoisse. Et en l’eure de prime de cel meesme jour, entre la messe matinel et la grant messe, endementres que (pendant que) ladite Emmelot se gisoit auprès ledit tombel, ele se commença moult à dementer, à pleindre et à' doulouser, et avoit moult d’angoisse, si corne il aparoit à' sa face. Et Marguerite de Rocigny et s’ostesse (son hôtesse) li demanderont se nul l’avait ferue; et ele respondi que nenil, mès nostre sire Diex, dit-ele, et la virge Marie et le benoiet saint Loys me délivreront tost ; car j’ai grand doleur es membres malades. Lors s’asist ladite Marguerite emprès li et la conforta. Et adonques ladite Emmelot commença à mouvoir le pié et la cuisse, et l’on vit ses os entrehurter ensemble et freindre et froier l’un à l’autre, en la maniéré comme quant aucun tient noiz en sa main et les froie l’une à l’autre, [si comme cil qui là estoient adonques le disoient; et un petit après ce ele commença à estendre ses membres et à esdrecier et à tenir les dreciez en tenant soi aux mains as aniax pendenz au couvercle dudit tombel qui estoit de fust (bois); et si se tenoit à deux mains; et lors ele se leva en estant, et fu toute droite sur ses piez sans potences et sans aucune autre aide. Et après ce, tantost que ele fu esdrecie, ele vint au grant autel, qui est par trois toises loing du tombel et plus, par soi, sans potences et sans autre aide, et revint de l'autel au tombel, loant Dieu et beneissant le benoiet saint Loys qui l’avoit délivrée. En après la dite Emmelot monta les degrez par lesquex l'en va as reliques, sans potences et sans nule aide, et les besa et offri un denier; et ausi ele descendi ariere, par soi, sans aide et revint au tombel, où ele fu longuement à genouz et fesoit ilecques ses oraisons. Et en ce meesme jour ele ala par l’eglise de Saint-Denis saine et délivre et droite, par soi, sans potences et sans aide. Et en ce meesme jour, quant la messe fut dite, la dite Emmelot ala en la rue où elle demoroit quant ele estoit malade, saine et hetiée de la dite maladie, ausi corne autre feme saine et hetiée.
Après sa guérison, Emraelot voulut aller en pèlerinage en l’église de Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer. Revenue de là après un assez long temps, elle fut chambrière en la maison de Jehan Augier du Saugier, bourgeois de Saint-Denis, pendant près de deux ans; elle était en bonne santé et portait des grands faix; à la lin, elle tomba malade chez Jehan Augier, et fut portée en la Maison-Dieu de Saint-Denis, où elle mourut.
Deuxième fait. — Gile de Saint-Denis, fille de Gérard Elout, boucher de Saint-Denis, mariée à quinze ans, accoucha d’une fille morte. Dans le travail.
ele dist à femmes qui ilecques estoient, que eles li aidassent; car ele ne se pooit (pouvait) soustenir sur les cuisses... Et adonques les cuisses et les piez furent si noires et si perses, et fu si non puissanz que ele ne se pooit .soustenir sur les piez, et par le nombril en aval ele perdi tout l’us de ses membres. Einsi que l’en li estreignoit lesdiz membres forment as ongles, et fesoient cil qui là estoient degouter sur ses piez chandoiles de siev (suif) alumées, et semoitl’en là desus avec tout ce les charbons ardenz; et non pourquant ladite Gile disoit que de tout ce ele ne sentoit rien qui fust, ne ne monstroit par nul signe que l’en la bleçast; et neis(môme) le pié de ladite Gile sembloit desloué (p. 125). •
Cet état dura un an et demi, sans que l’on y appliquât aucun remède; et une femme de service portait de temps en temps la pauvre infirme à l’huis ou en autre lieu. En ce moment arrivèrent à Saint-Denis les os de saint Louis; et le bruit des miracles opérés se répandit. Gile, concevant de l’espérance, voua que, si saint Louis la délivrait de sa maladie, elle serait chaque année à la messe de son anniversaire, qu’en ce jour elle ne ferait nulle œuvre, et quelle serait sa pèlerine.
UN FRAGMENT
On la porta au tombeau.
Et metoit ladite Gile la main sur le lieu où il estoit enseveli, et y atouchoit ses membres malades, et besoit la chasse et le tombel, et gisoit ilecques sovent au tombel par jour. Et corne ele estoit delez le tombel, ele prioit et appeloit souvent le benoiet saint Loys, que il la delivrast. En après, el novieme jour, il fu avis à ladite Gile qui il li estoit mieux et plus souef de la maladie devant dite, et que les os s'entrehurtassent en ses membres.
Le dixième jour la guérison était opérée: Gile se dressa sur ses pieds, elle alla au grand autel sans bâton et sans aide, très- faiblement d’abord; mais peu à peu les forces augmentèrent, elle retourna chez elle sans autre aide et que celle du bâton; enfin au treizième jour elle laissa son bâton dans l’église.
'troisième fait. — Une petite fille de dix ans, nommée Adete,
se gisoit par nuit en son lit; et si comme elle s’eveilla, ele se trouva afolée (percluse) es cuisses, es genouz, es jambes et es piez, si que ele ne se pooit aidier de ces membres ; et avoit les nerz des genoux, et meesmement du destre plus que du senestre, si retrez que ele ne pooit ses jambes drecier, ne les piez métré à terre, ne afermersoi seur ses piez, nesoustenir; et estoit la char de li perse, sechb et megre; et quant plus fu en cele maladie, tant plus l’en la veoit sechier(p. 132).
Âdete, portée au, tombeau de saint Louis, disait ces paroles:
Biau Sire Diex et Monseigneur saint Loys, envoiez-moi santé, et m’ostez de ceste chartre.
Là Adete sentit qu’elle était soulagée; néanmoins
elle senti grant doleur en ses jambes et en ses genouz, et que les nerz estoient estenduz en eele heure esdiz membres, >ausi corne s’il fussent trez à force, et nonporquant (pourtant) nul n’atouchoit à li. Et lors mist ladite Âdete ses mains audit tombe!, et s’esdreça et se tint seur ses piedz.
Quatrième fait. — Une petite fille de deux ans fut prise d'une maladie en la jambe droite, qui devint sèche, vide de chair, insensible; l’enfent, qui marchait, cessa de pouvoir se soutenir et marcher. La mère la porta d’églises en églises et de saints en saints, sans obtenir aucun amendement. Mais, à la nouvelle des miracles de saint Louis, ses espérances se ranimèrent, et elle alla à Saint-Denis avec son enfant.
Quant la grant messe fu chantée, einsi corne la mere es> toit en oroisons delez le tombel, et la pucelete estoit ilecques delez li, la mere senti que la pucelete se movoit, et bien l’aperçu, et lors la regarda, et vit que ele se tenoit ans mains à un anel fichié en la couverture dudit tombel ; et dist la pucelete à sa mere ces moz : • Mere, je met mon pié à terre : • et lois se dreça plus la pucele, et dist einsi : a Ma dame, je me dueil forment (je souffre fortement) en ma jambe. » Et ladite mère l'entendi et s’averti , et oy un defroissement et un hurteis, aussi corne si les os de ladite fille se hurlassent l’un à l’autre : et lors descouvrit la jambe devant dite, et vit que la perseur (noirceur) qui devant i estoit s’en departoit, et que la couleur d’autre cbar (cbair) y revenoit. Et adonques ladite pu- . celete ala esdrecie sur ses piés entour le tombel; mais non pourquant ele ala moult feblement (p. 133).
A partir de ce moment, la guérison fut progressive; . peu à peu, l’enfant put se pa^r de bâton, et elle finit
UN FRAGMENT
par aller deçà delà, comme une autre pucelete; et non oourquant (cependant) ele clochait un bien petitet.
Cinquième fait. — Marguerite de la Magdaleine de Paris, sœur de la maison des Filles-Dieu, fut prise d’une maladie telle
que son bras senestre, lequel elle avoit accoustumé avoir sain et hetié et lonc ausi comme l’autre, ^fu si contret que, quant ele l'estendoit tout comme elle pooit, il n’avenoit, à toute la main senestre, fort jusques à la main du destre bras; et avecques ce, le pié, la jambe et la cuisse senestre furent si retrez, que ele ne pooit métré lors les doiz du pié senestre à terre quant ele aloit ; de quoi elle alloit à grant peine et à grant douleur et à grant angoisse, et avoit un baston de quoi elle s’aidoit (p. iS6).
Cet état avait duré six mois sans amendement, quand Marguerite entendit parler des miracles faits au tombeau de saint Louis. Elle y alla.
Ladite Marguerite se mist estendue sus la sepouture du benoiet saint Loys, et fu ilec einsi estendue par tant de tens que l’on poist avoir dit une messe. Et corne ele eust ilecques esté 3n grant dévotion et en oroison, ausi com en mi cel tens, ele senti ses reins et ses hanches defroissier, et senti adonques doleuren ses membres; mais tantost après ele se senti alegiée 3t délivrée de cele contreture et du bras et de la jambe et de la cuisse senestres.
Marguerite fut guérie. Le bras malade devint pareil à l’autre ; elle put aller et venir, cependant elle demeura boiteuse.
Sixüme fait» — Avice de Bernevile, du diocèse de Goutances, âgée de soixante ans et plus.
fu en tele maniéré malade par trois ans et plus, que ele perdi l’usage de son pié destre et de la jambe, ne ne se pooit en nulle maniéré souslenir desus; et ensement elle perdi l’usage du braz et de la destre main, si que ele ne s’en pooit aidier, ne métré cele main à son chief ne à la bouche, ne ne pooit estendre ce braz à ses piez, ne ne se pooit cbaucier ne despouiller de cele main, et aloit à potences sous ses esselles, et aucune Toiz en soi traînant as mains et as naches (fesses), et en rampant par terre de lieu à autre (p. 157).
Les os de saint Louis arrivent à Saint-Denis. Avice se met en route ; mais ses forces la trahissent; et elle était à peine hors Paris, à Saint-Lazare, qu’elle s’arrêta, ne pouvant aller plus loin. Un charretier passant par là la prit par pitié dans sa charrette et la mit à Saint-Denis. Les gardiens, la voyant si vieille, lui dirent quelle venait pour néant, et qu’elle n’obtiendrait pas sa guérison, mais elle persista.
Ladite Avice demora après ledit tombel par deus jours ou par trois, et lors elle se comença à doloir es membres desus diz malades griement (grièvement). De quoi, comme elo se compleinsist par ce et gemisist, un qui avoit nom Dominique et un autre homme qui gardoient le tombel et les malades qu’ils ne fussent trop pressez des seurvenans, la reconfortoient et li disoient que ele soufrist en pès sa doleur, et que elle seroit delivre par l’otroi de Noslre-Seigneur, Et elle sentoit qu’il li estoit miex de jour en jour, tost eustele (dès qu’elle eut) cele doleur desus dite; car il li estoit avis que ele eslendit miex de jour en jour et la jambe et le braz desus diz. Et quand le sizième jour fust venu, puisque ele fu venue au tombel, corne elle fu venue bien malin au tombel et eust ilecques esté aucune espace de tens, ele se douloit encore plus fort es diz membres et ploroit. Et cil qui gardoit le tombel l’aprocha plus au tombel, si que ele atouchoit le tombel du pié et de la jambe malades; et dès donques elle senti tout en apert
ÜN FRAGMENT
que le» ners de la jambe, du pié et du bras qu’avoient esté contrez par ledit tens, estoient estenduz et amoloiez (amollis), si que environ l’eure de none de celjour, ladite Avice estendi la jambe et le bras, ce que ele n’avoit fet de trois ans; et comme ele vosist (voulut) esprouver û ele se pourroit sosienir sus le pié et sus la jambe, ele se leva après le tombel et se sostint bien sus le pié et sus la jambe, et mist le pié à terre tout à plein*
D’abord Alice marcha faiblement, mais peu à peu les forces revinrent, et elle put marcher sans bâton.
Septième fait, — Jehenne de Sarris, du diocèse de Paris, femme de Jehan le charpentier, ne pouvait aller ni se soutenir, ni s’aider des pieds et des jambes.
Et la prist la maladie en une nuit, entre la Purification et Quaresme prenant, tout soit que ele entrast en son lit saine et hetiée, en un jour de mardi au soir; en icele meesme nuit, quant ele s’esveilla, ele se trova si afebloiée et malade es cuisses et es jambes et es i»ez, qiw ele ne se pooit de ses ntembres aidier, ne soi tomer neis (même) sur le costé, et avoit les jambes et les piez roides, ne ne les pooit torner à soi. Et estoit avis ladite Jehenne que lesdiz membres estcûent jà aussi corn amortiz, et que il estoient ausi corne les membres de cens qui longuement se sont as et ont mal tenn le pié ou la jambe, si que il ne se puent (peuvent) movoir, qui ont les membres corne endormis (p. 167).
Cette témme était pauvre ; on la mena àl’Hôtel-Diea; elle y resta longtemps incapable de mouvement ; puis finalement elle put se traîner à l’aide de béquilles, voulut rentrer chez elle, rentra, et, comme son mari ne fournissait pas à ses besoins, elle vivait d’aumônes qu’elle demandait à l’égliseSaint-Merry. Elle aussi, eut recours au tombeau de saint Louis.
• Et en un jour, com ele fust delez ledit > tombe!, end«neutiers que (pendant que) l’on chantoit la grant messe, ladite Jehenne senti une doleur très grieve et especiaument en la partie senestre, si que ele se pooit à peine contenir que ele ne criast forment (fortement); et, comme cette doleur l’eust tenue par tant de tens que l’en poist estre alé autant de voie com l’en treroit (l’on tirerait) d’un arc, la doleur commença à cesser; et cele qui tantost senti qu’il li estoit miex, mist le pié senestre tout à terre, et se dreça, et s’esta sur ses piez apniée au tombel, et fesoit pas de ses piez l’un après l’autre.
Cette malade, après la messe, monta jusqu’aux reliques sans béquilles et sans aide ; elle acheya sa neuvaiiie, et revint à Paris sans béquilles, sans bâton, sans aide; pourtant elle conserva un peu de claudication, et, comme dit le texte, encore clochait ele au tens de Vinquisicion de cest miracle.
Interprétation pathologique»
Revenons sur les faits que j’ai empruntés à la vieille narration. Ce qui les caractérise, c’est qu’au moment , où l’influence guérissante se fait sentir, le patient éprouve une vive douleur; la partie s’étend, il semble au patient qu’on lui tire le membre sans que personne le touche; les os font quelquefois entendre un craquement perceptible, et le mouvement devient pos.sible. Voilà la marche du procédé curatif. Il faut ajouter que, si l'allongement de la partie et la possibilité du mouvement sont prompts, la guérison ne l’est pas autant: à l’action subite que provoque l’influence du tombeau succède une période plus ou moins longue de débilité dans la partie, qui reprend graduell^uent ses usages.
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Le craquement des os signalé dans ces observations • est de l’ordre de celui que nous entendons quand nous mouvons une articulation longtemps immobile par suite de maladie, sans autre adhérence que celle qui s’établit alors entre deux surfaces lisses exactement adaptées et assez fortement serrées l’une contre l’autre.
Il en est ainsi dans les cas où un appareil à fractures, une lésion ou une paralysie musculaire temporaire ont réduit pendant plusieurs semaines à l’immobilité une articulation saine. On sait en outre que ces craquements sont plus intenses encore, quand il y a fausse ankylosé, c’est-à-dire adhérence établie entre les surfaces articulaires, non par soudure osseuse (car alors le miracle, qui n’est jamais qu’un miracle de physiologie et de pathologie, serait impuissant), mais par production d’une couche fibreuse ou de filaments fibreux qu’un effort plus ou moins grand vient à rompre. C’est ce que l’on voit provenir dans les articulations, à la suite de rhumatismes chroniques surtout, ou dans celles qui sont restées longtemps immobiles par l’effet de longues paralysies rhumatismales des muscles ou de longues contractures musculaires qui se voient particulièrement dans les fléchisseurs.
Je veux indiquer le taux de certitude auquel j’évalue le résultat de mon mémoire. Si j’avais trouvé dans les recueils modernes un cas semblable suivi et décrit par un médecin, je n’hésiterais pas à attribuer à mes conclusionsune entière certitude; le fait moderne donnant toute authenticité aux faits anciens. Je n’hésiterais pas davantage si j’étais absolument sûr que les rédacteurs des procès-verbaux n’ont été dupes d’aucune illusion soit individuelle, soit collective. De cela je ne puis complètement répondre, malgré les motifs de crédibilité que j’ai fait valoir en commençant. Mais, en dehors des
préoccupations théologiques des rédacteurs, en dehors des exagérations et des crédulités des narrateurs, se trouve le fait physique du craquement et de la douleur qui ont dû se produire si les elfets racontés ont eu lieu, et qui n’a pu être imaginé; ce qu’on eût imaginé, c’est une guérison sans craquement ni souffrance. Voilà le point positif qui m’a engagé dans mon travail ; et c’est de ce point positif que je pai's pour m’élever à une induction qui donne, jusqu’à un certain point, à ces faits antiques la valeur d'une observation moderne.
J'utilise pour l’interprétation decescas curieux l’important travail que M. le docteur Onimus a publié dans la Philosophie positive sur la Vibration nerveuse (t. III, p. 9). L’action ou vibration ascendante exprime l’influence du physique sur le moral ; l’action ou vibration descendante exprime l’influence du moral sur le physique. Ici, c’est à l’action descendante que nous avons à faire. Cette action met en jeu le système musculaire de la partie; il se contracte énergiquement; il rompt quelques attaches pathologiques, s’il en existe; il remet violemment les os à leur place; cela fait, le patient se trouve en état d’user de son membre, non sans que, comme dit plus d'une fois le narrateur, la débilité qui y demeure n’ait besoin de quelque temps pour se dissiper complètement.
C’est une extension violente, produite par les contractions musculaires. On sait que plus d’une fois la chirurgie a essayé de l’extension forcée pour triompher de contractures et de fausses ankylosés. Ici la force appliquée provenait, non d’une main étrangère, mais d’une influence qui s’exerçait sur les muscles mêmes et leur rendait, par le même bénéfice, une contractilité que le procédé chirurgical n’a pas la vertu de susciter.
Quel est l’excitateur qui eut ainsi la puissance de
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UN FRAGMENT
provoquer d’énergiques contractions? Celui que l’on rencontre dans toutes les actions de ce genre, une I forte persuasion, une pleine confiance. Sous l’émotion , î profonde née de ces sentiments, le patient, sentant que 1 la guérison était dans l’extension de la partie, eut la croyance qu’il pouvait l’étendre, et il l’étendit. Je n’ai ' pas besoin d’ajouter qu’une pareille manifestation psychique n’est pas possible dans tous les cas; loin de là, elle est fort limité : il faut, d’une part, que l’état mental soit tel qu'il puisse recevoir dans sa plénitude l’émotion née de la persuasion et de la confiance, et, d’autre part, que les lésions demeurent susceptibles de guérison. A un certain degré, les lésions échappent à toute médication de ce genre.
Dans les observations que j’ai relatées, tout est rapporté à une influence extérieure. Il y a là une illusion, , de laquelle, en effet, le patient ne peut se défendre. Il voit la partie impotente s’allonger et se mouvoir, et il n’a en lui conscience de rien qui provoque ces phénomènes. Mais on sait, expérimentalement, que penser qu’un objet que l’on tient ou que l’on touche peut ou doit se mouvoir, suffit pour lui communiquer un mouvement, sans qu’on ait conscience des contractions produites dans les muscles ; c’est le cas du pendule tenu à la main et des tables tournantes, cas si bien élucidé par M. Chevreul. Ici, au lieu de la pensée qu’un mouvement devait s’opérer, il y avait la croyance qu’une action surnaturelle devait allonger le membre; et cette croyance mit en mouvemen t les muscles, sans qu’aucune conscience de la contraction parvint à l’esprit du patient. En un mot, le phénomène est un cas de contraction musculaire inconsciente, provoqué par un état mental particulier; et les tables tournantes viennent à point pour fournir le moyen de transporter l’incon-
science des contractions musculaires dans l’examen rétrospectif de faits qui ne sont plus soumis à notre observation.
11 ne peut être ici question de convulsions. D’abord il n’en est fait aucune mention dans les récits; puis les convulsions sont un phénomène involontaire, mais non inconscient; enfin elles sont malfaisantes et non bienfaisantes. Et ici il nous faut une action salutaire qui tende à guérison, non à perturbation. La convulsion involontaire, qui provient de quelque irritation réflexe, est aveugle, sans but, et n’aboutit qu’à tourmenter le patient; au contraire, la contraction inconsciente,, qui est produite par une pensée, par une croyance, et qui a un but déterminé, peut, quand les circonstances ne s’y opposent pas, rendre de véritables services aux croyants et aux persuadés. Le patient, en cet état, dirige, jusqu'à un certain point, la force nerveuse surexcitée qui est mise à sa disposition.
De cette façon, on fait un pas dans l’interprétation du phénomène. Il se compose d’une partie active et d’une partie passive. La partie active est un agent psychique, sous forme de vive croyancè à la puissance surnaturelle des ossements de saint Louis. La partie passive est l’âme ou cerveau vivant. La nature de l’agent détermine la nature de l’effet, et c’est de la sorte que la croyance à la guérison peut, en certains cas, produire la guérison. Nous avons là l’inverse de ce qui se passe quand nous appliquons à l’organisme un agent médicamenteux; le hachich, par exemple, commence par se mêler au sang, et de là, exerçant son action exhilarante, il soumet l’âme à son empire momentané. Au contraire, l’agent psychique va trouver l’âme directement, et, l’ayant, à sa façon, soumise un moment à son empire, il en tire une action sur le corps ou sur une
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partie du corps. L’énumération, l’analyse et la tliéone des agents psychiques manquent à la science, bien qu’ils constituent, eux aussi, une matière hygiénique et médicale.
A ce point, on saisit ce qu’il faut entendre par enet de l’imagination ou action du moral sur le physique. Au lieu que ce soit un agent matériel qui intervienne, c’est un agent psychique, dont l’opération dans son domaine est aussi déterminée que celle de l’agent naatériel dans le sien. Puis, consécutivement à cette opération, il se manifeste dans l’organisme telle ou telle perturbation. Voyez cet homme dont le visage et toute 1 attitude offrent l’aspect du calme et du bien-être: il ouvre une lettre; une fâcheuse nouvelle y est contenue; c’est l’agent psychique; aussitôt ses traits se décomposent, des larmes coulent de ses yeux, des plaintes s’exhalent de sa poitrine; c’est la réaction physique. Cela est réplier et physiologique. Passez plus loin, donnez à 1 agent psychique quelque chose d’irrégulier, d excessif, de pathologique, et vous évoquerez des réactions physiques qui surprennent, mais qui n’en sont pas moins dans l’ordre nécessaire de la relation entre les agents et les effets.
On vient de voir comment, sur le tombeau de saint Louis, l’influence psychique procédait pour procurer la guérison. Cette même influence, mue non plus par le mobile de la croyance, mais par vive peur, procéda autrement dans le cas suivant : un marchand français fut condamné à Genève; entre les syndics qui 1 avaient condamné et l’évêque qui voulait le sauver, on convint qu’il serait conduit au lieu de l’exécution, et que là on lui donnerait sa* grâce; « Et fut lors fait un miracle; car il estoit subject aux gouttes, et le tenoient aux pieds, quant l’on le mena pour estre condamné, si que à grand
paine il pouvoit meltre l’un pied devant l’autre; mais, quant il fut eu la porte du chastel, et là sa grâce luy fut apportée, le peuple n’y vouloit consentir et le pouçoit tousjours plus outre contre Champel, et, quand l’on luy vouloit oster la corde du col, l’empeschoit. Mais sourvint un syndique qui appaisa tout cela, et lui osta la corde du col; et mon homme de courir contre l’eveschée en telle vitesse, qu’il n’eust eu lacquais qui l’eust sceu attaindre, et fut guéri de ses gouttes. (Bonivard, Ancienne et nouvelle police de Genève^ p. 35.)
La vive croyance à une action sui'naturelle qui s’attache au tombeau des saints, aux opérations du magné- f tisme, aux influences de tel ou ^ personnage, est un tj agent psychique d’une force considérable. En recueillir,.’ ' les manifestations est digiîi'de l’attention des médecins.' C’est à eux qu’il appartient (car eux seuls en ont les moyens) d’analyser les cas, de reconnaître les authentiques, d’écarter les faux, de réduire les exagérés, en un mot de faire la critique particulièrement nécessaire en ces narrations. Cela forme une classe de phénomènes guérisseurs, qui se distinguent des phénomènes d’exaltation et de perturbation si communs sous les influences psychiques liées aux illusions du surnaturel.
Mais, dira-t-on, en donnant ainsi crédit à quelques récits de guérison par une imagination superstitieuse, n’y a-t-il pas lieu de craindre de favoriser des tendances au merveilleux, toujours actives, et toujours plus nuisibles que salutaires? N’avons-nous pas vu ^ hier encore Paris ému par le zouave guérisseur, et la ^ foule accourir auprès de lui, comme ailleurs elle accourt aux tombeaux des saints ? et n’y a-t-il pas dans tout cela assez d’exagérations, de mensonges, de crédulités pour le laisser dans le bas-fonds où l’a relégué la science positive? A cela, il faut répondre que dans
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cette pathologie psychique, grâce aux éléments complexes qui sont en jeu, il se produit des faits singuliers que la médecine ne doit pas négliger ; seulement il importe, et la tâche est délicate, de distinguer du vrai le faux que la crédulité est toujours prête à attester par son témoignage. En second lieu, le plus sûr moyen de combattre l’esprit superstitieux, c’est que l’esprit scientifique le suive dans ses plus obscurs recoins, et montre, non à lui, car il n’a ni oreilles pour entendre ni œil pour voir, mais au monde, que rien de ce qu’il produit n’échappe au niveau de la naturalité, ou ne résiste à la critique.
Réflexions.
La première réflexion qui se présente est relative à la manière dont l’esprit contemporain envisage, au treizième siècle et au dix-neuvième, les faits dont il s’agit. Alors, non-seulement les évêques qui les recueillaient, mais encore les docteurs des facultés, les maîtres du savoir, tous ceux qui donnaient l’éducation et tous ceux qui la recevaient, acceptaient sans l’ombre d’un doute la surnaturalité des guérisons, et en rapportaient la cause à une vertu occulte et mystique qui résidait dans les ossements d’un saint personnage. Cet unanime assentiment des plus éclairés fortifiait notablement la croyance des moins éclairés ; aucun levain d’incrédulité n’en atténuait les effets ; ce que tous croyaient se vérifiait aux yeux de tous; la foi appelait le miracle, et le miracle venait à point confirmer la foi.
Aujourd’hui tout est changé. De même qu’au treizième siècle la foi aux effets surnaturels ne souffrait aucun mélange d’incrédulité, de même, au dix-neuvième, l’incrédulité à ces mêmes effets ne souffre au-
cun mélange de foi. Non-seulement les savants qui se livrent particulièrement à l’étude positive de la nature, mais encore tous ceux qui reçoivent de la science leurs opinions, rejettent l’antique interprétation des faits singuliers ; et, quand ces faits surviennent, un examen régulièrement conduit montre ou qu’ils sont controuvés, ou qu’ils sont naturels.
II y a deux merveilleux, le faux et le vrai. Le faux est de croire que des volontés en dehors de la nature viennent en troubler l’ordre quand il leur plaît ; le vrai est tantôt de dévoiler les mystères des choses, tantôt de mettre en la main de l’homme de puissants agents qui multiplient sa force. La théologie est le ministre du premier; la science est le ministre du second.
Mais ne surfais-je pas la différence mentale entre le treizième siècle et le dix-neuvième? Et, sans parler des miracles théologiques qui continuent à se faire obscurément çà et là, n’y a-t-il pas toute une série de choses merveilleuses après lesquelles court une part notable de la société éclairée ? N’est-ce pas là que le magnétisme a ses adeptes, que l’homœopathie est prônée, que l’on fait tourner les tables, que l’on évoque les esprits, et que l’on consulte le guérisseur sorti on ne sait d’où? Oui, sans doute. J’ajouterai même que les fauteurs de ces choses se trouvent non rarement parmi ceux qui aiment à se dire amis du progrès et esprits avancés. La raison qu’ils donnentest que nul ne sait ce qui est possible, qu’il faut voir et essayer, et que la science régulière ne doit pas être soustraite au contrôle de cette science irrégulière quisort àl’improviste de profondeurs inconnues. Nul moins que moi ne voudrait faire de la science une idole et du savoir un arcane ; il importe certainementque les savants ne s’imaginent jamais êtreau-dessus du jugement du sens commun général. Mais ce jugement
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a ses conditions. La science repose sur deux termes : l’un, qu’il n’y a de certain que ce qui est expérimentalement vérifié, celui-là n’est désormais contesté par personne; l’autre, que, dans les ditférents ordres de phénomènes, il y a différents ordres de procédés de vérification avec lesquels il faut être familiarisé pour en user ; celui-là, qui n’est pas moins certain, n’est pas admis aussi généralement ; et c’est pourquoi tous les faits de magnétisme, de spiritisme, d’homœopathie, d’influence occulte qui ne se vérifient point quand la science les saisit avec les procédés qui conviennent à chacun d’eux, continuent à se vérifier prétendùment devant ceux qui ne procèdent pas comme font les expérimentateurs rigoureux. L’expérimentation rigoureuse est la seule qui ait la vertu d’arriver aux vérités et aux effets ; les expérimentations approximatives et incompétentes s’agitent vainement sans donner à l’homme une notion ni une puissance de plus.
De même que je me suis complu à conserver aux faits racontés la langue même qui se parlait du temps de Louis IX, de même je me complais à a.ssister en idée aux scènes que suscita le pieux et bon renom du saint roi, alors que ses ossements furent apportés à la célèbre abbaye. Autant aujourd’hui il me déplaît de voir des scènes pareilles autour de quelque illusion décréditée d’avance par le principe même de la raison moderne, autant l’accord complet des actes et des pensées, en la représentation devant le tombeau royal, attire mon attention studieuse. Je ne voudrais pour rien au monde que quelque voix, s’élevant au-dessus du tumulte de la foule suppliante, s’écriât : « Pauvres fous, il n’y a dans ce tombeau que des os sans vertu, » pas plus que je ne voudrais entendre aujourd’hui, alors par exemple que la médecine observe, étudie, combine pour con-
jurer la propagation du choléra, une voix nous dire ; « Hommes téméraires et impies, laissez là votre vaine science, et ne demandez secours qu’au ciel, sans la volonté de qui rien n’arrive. » Tout est relatif: alors la foi traditionnelle, qui tend à devenir une superstition, était la reine des intelligences ; et la science, qui tend à devenir une foi démontrée, n’était qu’une toute petite lumière sans portée générale et n’éclairant que peu d’objets. Dans cette ville de Saint-Denis où une vieille et chère amitié, maintenant rompue par la mort, m’a tant de fois appelé, dans cette église majestueuse que j’ai si souvent visitée et admirée, il m’est facile de m’asseoir en idée à côté des pèlerins; même leur parler ne m’est pas étranger, car je m’y suis familiarisé dans les livres ; j’examine avec curiosité et en médecin leurs infirmités ; j’écoute avec compassion leurs plaintes et leurs prières ; et, quand une voix joyeuse, s’écriant, annonce une guérison, je me réjouis de l’heureux événement, non sans m’étonner des ressources secrètes des organismes vivants.
Cette voix joyeuse était aussi en même temps une voix de douleur. Car, chose singulière, au point de vue théologique du moins, la guérison, comme cela est rapporté, était accompagnée d’une vive souffrance au début. L’influence surnaturelle ne se comportait pas autrement qu’un chirurgien, qui ne procure la guérison qu’au moyen de pratiques et d’opérations douloureuses. Les malades, sans doute trop satisfaits d’être délivrés de leur infirmité, ne se demandaient pas pourquoi le saint, qui était capable de procurer surnaturellement leur guérison, n’était pas capable de la procurer sans douleur. Dans le surnaturel, l’un n’aurait pas plus coûté que l’autre ; mais, dans le naturel, qui, à leur insu, réglait tout, la douleur et la guérison étaient liées ensemble.
J Je ne sais quel médecin du dix-huitième siècle disait ' à une de ses patientes qui lui demandait si elle devait J se servir d’un médicament nouveau, que la vogue acj cueillait: Madame, usez-en pendant qu’il guérit. Cela • peut se dire' des pèlerinages et des saints du treizième siècle. Plusieurs des malades guéris au tombeau de saint Louis avaient inutilement invoqué d’autres pèle- 'rinages et d’autres saints. Tout à coup le bruit se répand qu’on rapporte d’Afrique les os de ce bon roi dont l’époque fait un saint ; la foi est vive et nouvelle; elle atteint rapidement son paroxysme, et c’est alors manifestement qu’elle a toutes les chances pour être le 1 plus efficace. Puis, peu à peu, l’ardeur se refroidit; les l' mouvements populaires se calment; et, à son tour, la '• tombe de saint Louis rentre dans la classe de celles qui j maintes fois renvoyaient à un autre saint, plus puissamment secourable, les malades désappointés.
L’antiquaire et l’historien doivent contempler avec intérêt Taccord des intelligences avec le surnaturel, sous le régime théologique d’il y a six siècles ; mais le médecin et le philosophe doivent noter que cet état mental fut un état relativement inférieur, et qu’aujourd’hui une imagination qui a de la superstition pour un surnaturel quelconque est mal assise en- un milieu qui n’en comporte plus.
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Les livres de médecine les plus anciens qui soient arrivés jusqu’à nous sont les ouvrages qui portent le nom d’Hippocrate ; ils remontent jusqu’au cinquième siècle avant l’ère chrétienne. Après Hippocrate vient un intervalle de près de quatre cents ans, oü nous n’avons plus que de rares fragments. Ce n’est pas que la production d’œuvres médicales se fût ralentie : loin de là, elle avait pris un accroissement extraordinaire, et l’école d’Alexandrie, entre autres, s’était signalée par des découvertes capitales. Mais le gouffre qui sépare l’ère antique de l’ère moderne a englouti, avec tant d’autres documents, la littérature médicale des temps post-hippocratiques: seuls, des noms sont arrivés jusqu’à nous. Au bout de cette longue lacune, nous trouvons Celse et son livre. L'auteur est un homme qui sait discerner le vrai, trop praticien pour se laisser égarer par les théories, esprit trop juste pour tomber dans les extravagances d’un empirisme aveugle, écrivain assez châtié pour ne faire aucun déshonneur au siècle d’Auguste ; le livre est un résumé clair, élégant, rapide, qui donne
1 . Traité de la médecine, en huit livres. Traduction nouvelle par M. Chaales des Étangs, docteur en médecine ; Paris, 1846. — Natio~ nal, 11 et 12 avril 1846.
un aperçu des connaissances médicales possédées au commencement de rère chrétienne. Avoir un jugement droit et une instruction solide, et, de plus, être à peu près Tunique représentant de toute une époque, ce sont d’excellents titres de recommandation.
Ces titres sont, de droit, transmissibles au traducteur ; d’avance, ils justifient son travail. Mais il en est d’autres tout personnels, qu’il doit se créer, et qui constituent son mérite spécial, mérite difficile, en définitive, à obtenir, car le nombre des bonnes traductions est petit. D’abord, il faut entendre ; or, un auteur de ,1a haute antiquité n’est jamais aisé à entendre complètement dans ses détails et ses nuances. Ensuite, il faut rendre; c’est à dire que ce qui est dans" l’original clair, exact, suivi, cohérent, élégant, ne doit pas être, dans la copie, obscur, impropre, terne et décousu. M. des Étangs, le nouveau traducteur de Celse, a-t-il satisfait à ces obligations ? C’est sur quoi je donnerai mon avis après quelques citations.
« L’homme, dit Celse, doué d’une bonne constitu- « tion, qui possède à la fois la santé et la liberté d’ac- « tion ne doit s’astreindre à aucun régime et peut se « passer également de médecin et d’iatralipte L II va- « riera son genre de vie, tantôt à la campagne, tantôt « à la ville, et le plus souvent à la campagne ; il devra « naviguer, chasser, parfois s’abandonner au repos,
« mais presque toujours s’exercer ; car la mollesse « énerve le corps que le travail fortifie : Tune rend la « vieillesse hâtive et l’autre prolonge la jeunesse. Il « peut aussi se baigner, tantôt à Teau chaude, tantôt à « Teau froide, employer les onctions ou les négliger, « ne repousser aucun des aliments dont le peuple fait
1 . On nommait ainsi ceux qui faisaient profession d’administrer en friction les huiles, les onguents, etc.
« usage, prendre sa part des banquets ou s’en abstenir, « manger avec excès ou modérément, faire plutôt deux « repas par jour qu’un seul et les faire abondants « pourvu que la digestion s’accomplisse. Cette manière « de vivre et de s’exercer est aussi nécessaire que celle « des athlètes serait mal entendue ; car, si l’exigence « des affaires civiles vient troubler l’ordre des exerci- « ces, la santé se dérange, et ceux d’ailleurs qui suivent « le régime des athlètes arrivent très promptement à « la vieillesse et tombent facilement malades... Mais a pour les personnes délicates, parmi lesquelles je « range une grande partie des habitants des villes et « presque tous les gens de lettres, il y a nécessité de « s 'observer davantage. Il faut qu’elles regagnent à force « de soins ce que la faiblesse de leur constitution, la « nature de Teurs études ou l’insalubrité de leur séjour « leur a fait perdre... Celui que des devoirs civils ou « privés retiennent tout le jour, aura soin cependant de « réserver quelques instants au maintien de sa santé. « L’exercice, pris constamment avant le repas, doit se « placer en première ligne ; il sera plus actif si les oc- (I cupations ont été modérées et les digestions faciles, « et moins énergique s’il y a déjà de la fatigue et si l’on n n’a qu’imparfaitement digéré. Parmi les exercices « salutaires figurent la lecture à haute voix, les armes, a la paume, la course et la promenade. Celle-ci pré- « sente plus d’avantages quand le terrain est accidenté « que lorsqu’il est uni, parce qu’il en résulte une plus a grande variété de mouvements; mais il faut toutefois « que le sujet ne soit pas trop faible. Elle est aussi « plus favorable en plein air que sous un portique, et O au soleil qu’à l’ombre si la tête peut le supporter. Il « vaut mieux mai’cher à l’ombre des murs et du feuille lage, et se promener dans une seule direction que
a dans une route sinueuse. Le terme de l’exercice sera (1 marqué généralement par la sueur, ou par un com- « mencement de lassitude qui ne doit pas aller jusqu’à (I la fatigue. A cet égard, la mesure sera plus ou moins « forte, et l’on n’a pas, comme les athlètes, à s’imposer « une règle fixe ou des efforts immodérés. L’exercice « est utilement suivi, soit d’onctions faites au soleil ou « devant le feu, soit d’un bain qu’il faut prendre dans « une salle élevée, spacieuse et bien éclairée. Sans « qu’il soit nécessaire de toujours s’astreindre à toutes « ces précautions, on peut recourir à l’une ou à l’autre « suivant la disposition du corps et se reposer ensuite n quelque temps. Relativement à l’alimentation, l’ex- « cès n’est jamais utile, et l’abstinence extrême est sou- (( vent nuisible. »
Pour peu qu’on ait réfléchi aux conditions qui entretiennent la santé, on sentira combien les préceptes donnés par Celse ont de justesse, et on saura en tirer parti. Cependant, en lisant ce passage, on reconnaît qu’il a une date reculée, et qu’il appartient à des habitudes qui ne sont plus les nôtres. On remarquera d’abord la recommandation de ne pas vivre d’un régime réglé comme vivaient les athlètes : ceux-ci, en effet, étaient astreints à des observances très-rigoureuses, et formaient une classe d’hommes qui n’a point d’analogue chez les modernes. Non -seulement les athlètes se livraient à des exercices particuliers et y acquéraient une singulière habileté, comme cela se voit encore aujourd’hui chez les maîtres d’armes , les écuyers , etc. ; mais encore tout leur genre de vie était calculé de manière à leur procurer la plus grande somme de force. On ne peut mieux les comparer qu’aux chevaux destinés à la course et qu’on entraîne (c’est l’expression technique) quelque temps avant de leur faire disputer
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le prix. Les athlètes étaient soumis a un entraînement perpétuel, et l’empirisme avait enseigné aux maîtres de gymnase qu’à l’aide d’une combinaison calculée d’aliments et d’exercices, l’homme parvenait à un degré surprenant de vigueur et de résistance. C’est aussi l’empirisme qui, pour les chevaux, a montré l’art de les rendre le plus rapides à un moment donné.
Ici se présente un contraste curieux et certainement inattendu : A une époque où les soldats se couvraient d’une armure défensive, où les armes de jet avaient peu de puissance et où les affaires se décidaient, en définitive, dans des combats de près avec l’épée ou la lance, il semble que des hommes tels que les athlètes, doués d’une force incroyable, d’une agilité extraordinaire et de la plus grande adresse, devaient jouer dans la guerre un rôle important et former des bataillons pour ainsi dire invincibles. La théorie aurait pu prévoir tout cela ; mais la pratique aurait donné un démenti formel. Les athlètes étaient impropres au service militaire; ils n’avaient de supériorité qu’à la condition de conserver la régularité de leur nourriture et de leurs exercices ; dès qu’ils s’en écartaient, leur vigueur s’évanouissait. La faim, la soif, les marches forcées, les nuits sans sommeil, les intempéries des saisons, ils ne pouvaient rien supporter. Ces corps puissants et d’une efficacité si grande quand ils étaient placés à Olympie ou à l’isthme de Corinthe avec toutes les conditions de leur succès, se détérioraient très-promptoment sous l’action des causes fortuites. C’étaient (l’expression n’est pas mal appliquée, bien qu’il s’agisse d’athlètes), c’étaient des natures délicates qu’un rien troublait, des produits de l’art que l’art seul pouvait maintenir. De même, un régiment monté sur des chevaux entraînés ne fournirait certainement qu’une très-courte campagne. Les Grecs
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avaient de plus observé que le régime athlétique était peu favorable à la longévité, peu favorable à la persis* tance d’une santé régulière, peu favorable encore aux facultés intellectuelles. Il est fâcheux que nous ne possédions pas, sur ce sujet et sur bien d’autres, le résultat des connaissances de l’antiquité. Il s’était fait alors des expériences en grand dont réellement nous n’avons point d’idée. Quelque livre sur le régime suivi par les athlètes, sur les effets physiques et moraux qui s’en suivaient, aurait formé un document intéressant d’anthropologie. Les anciens en ont eu tous les éléments ; leur pratique a duré un grand nombre de siècles; mais de toute cette expérience il ne reste que quelques renseignements généraux qui nous ont été transmis çà et là par hasard. Au même titre que l’histoire des athlètes on peut regretter celle des gladiateurs, ces gens destinés à mourir pour servir d’amusement, et chez qui s’était développé le singulier point d’honneur de tendre, vaincus, la gorge sans sourciller au fer qui devait les achever. Quel gladiateur, même médiocre, dit Cicéron, ne sait mourir de bonne grâce ? Et cependant telle est la spécialité des habitudes morales, que ces mêmes hommes qui livraient, dans le cirque, de si sanglants combats et qui donnaient ou recevaient la mort avec tant de sang-froid, ne rendaient pas de grands services quand, en rase campagne, il s’agissait de tenir tête aux légions. Les gladiateurs, dit Tacite, n’ont pas autant de solidité (constantia) que les soldats. Ij6 théâtre était changé ; le champ de bataille fourni par le hasard n’était pas l’arène arrangée pour les jeux ; et le public manquait avec ses clameurs et ses applaudissements. Mais, s’il fallait être ^orgé pour faire une fête romaine, alors le gladiateur se montrait tel que Byron l’a dépeint, étendu sous les yeux du .spectateur.
CSL SB*
se soutenant sur une main, son front mâie consentant à la mort, mais triomphant de l’agonie, et sa tête défaillante retombant graduellement sur le sol :
I see before me the gladialor lie :
He leans upon his hand; his'manly brow Consents to death, but conquers agony.
And his droop’d head sinks gradually low.
Tout ce qui fait voir combien l’éducation et le milieu où vit un homme ont d'empire sur lui est instructif au plus haut point. Certainement, en fabriquant des athlètes ou des gladiateurs, on produisait des hommes contrefaits au moral, comme, à l’aide d'appareils appropriés, on pourrait produire des hommes contrefaits au physique. Mais, puisque ces expériences avaient été faites, on doit regretter que l’histoire en soit perdue ; car, en prouvant combien l’individu humain est modifiable, elles enseignent à user de cette propriété à meilleure fin ; et pour nous qui, de plus en plus, sentons le besoin et le devoir de ne pas laisser les choses à leur arrangement spontané et de corriger la nature, c’est toujours à grand dommage que s’anéantissent d’utiles observations.
Les Grecs étaient trop habiles pour ne pas tirer parti des effets remarquables que produisait la gymnastique chez les athlètes; aussi avaient-ils introduit, aussi bien dans l’hygiène ordinaire que dans le traitement de maintes maladies, toutes sortes d’habitudes dont le but était soit d’entretenir le corps sain, soit de modifier le corps malade. Les anciens savaient, au milieu de tous les devoirs civils et privés, réserver, comme le dit Celse, quelques instants au maintien de la santé. On peut citer comme un véritable commentaire du passage du médecin latin, une lettre où Pline le Jeune, expose
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comment il passe sa journée à la campagne. Après avoir dit que le matin il reste dans son lit pour composer et dicter, il poursuit : « Au bout d’un temps plus ou « moins long donné au travail, je me rends dans le « portique couvert, et là encore je médite et je dicte. « Je monte en voiture ou à cheval, et, dans cette pro- « menade, je continue à faire ce que j’ai fait en mar- « chant ou couché dans mon lit; l’application persiste, « rafraîchie et renouvelée par le changement. Je fais « une courte sieste, puis je me promène. Bientôt après, « je lis haut et avec soin un discours grec ou latin, « plus pour me fortifier l’estomac que pour me fortifier « la voix ; cependant celle-ci y gagne aussi. Je me pro- « mène derechef, je fais mes onctions, mes exercices « gymnastiques, et je prends un bain. » On voit là des habitudes bien entendues, où l’art intervient. Ce n’était point au hasard et suivant le caprice individuel que s’employaient ces pratiques. Les médecins et les maîtres de gymnase avaient déterminé, grâce à un empirisme raisonné, des règles touchant Tutilité des exercices, des bains, des onctions, et la mesure dans laquelle il importe d’en user. Les institutions publiques, la disposition des édifices, l’arrangement même des villes, tout concourait à faciliter ces usages. Rien de pareil dans nos villes modernes. Et, en effet, tandis que les anciens, hommes libres d’origine, avaient conformé leurs cités à leurs goûts et à leurs habitudes, nous autres modernes, serfs émancipés de la veille, nous ne nous sommes pas encore approprié nos résidences d’une façon systématique. Seuls dans le moyen-âge le manoir féodal et le cloître, appartenant aux maîtres de la société, avaient été distribués selon les besoins des gens qui les habitaient; les villes, séjour des affranchis, n’avaient rien pour la jouissance publique, et adhuc
rémanent vestigia ruris. En examinant de près la civilisation antique, on reconnaît qu’il est plus d’une condition qu’il faudra réintégrer dans la civilisation moderne.
Le passage que j’ai cité plus haut demandait surtout de l’exactitude, et c’est, en général, ce que demande un ouvrage technique comme le livre de Celse; dans ces cas, l’exactitude est en même temps de la clarté. D’autres fois, la clarté, point principal, exige plus d’efforts : ainsi, quand l’auteur entre dans l’exposition de théories abstraites, il faut savoir l’y suivre et faire comprendre la logique de l’original. Si l’on n’a pas présente à l’esprit la difficulté de rendre de tels morceaux, on est tout surpris de reconnaître que, dans une traduction où chaque détail est exprimé, l’effet total est pourtant manqué. Voici un passage où Celse donne un aperçu des systèmes médicaux qui dominaient de son temps ; la traduction l’accompagne avec aisance et élégance dans ses déductions, et le raisonnement est aussi cohérent et enchaîné que dans le latin,
« Comme nous rencontrons, dès le début, une di- « vergence d’opinions, puisque les uns n’admettent « que l’autorité des faits, tandis qu’aux yeux des autres « l’expérience est insuffisante si l’on n’y joint la con- (( naissance intime du corps et les choses naturelles, « nous allons exposer les principales raisons émises « des deux côtés, afin de pouvoir plus facilement don- « ner notre sentiment personnel. Les partisans de la « médecine rationnelle posent donc en principe que le « médecin doit connaître les causes occultes et pro- « chaînes, puis les causes apparentes des maladies; « connaître ensuite les actions naturelles, et, en der- « nier lieu, la composition des organes internes. Ils « appellent causes occultes celles qui conduisent à re-
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« chercher quels sont les principes des coiq)S et ce qui (■ « constitue la bonne et la mauvaise santé ; car il leur « paraît impossible d’assigner un traitement conve- « nable à des maladies dont on ignore la source. On ne « saurait non plus mettre en doute que le traitement « changera selon que la maladie reconnaîtra pour cause, ainsi que l’ont voulu certains philosophes,
« l’excès ou le défaut des quatre éléments. Il sera dif- « lérent, si l’on place le principe morbide dans l’hu- « mide avec Hérophile, ou dans le pneuma avec Hip- « pocrate ; différent, si, comme le dit Érasistrate, le a sang, en s’épanchant dans les veines destinées à re- « cevoir les esprits, excite l’inflammation; il ne sera a plus le même enfin, si, selon l’opinion d’Asclépiade,
« les atomes en circulation s’arrêtent dans les pores « imperceptibles du corps et en déterminent l’obstruc- « tion. Celui-là don^ guérira plus sûrement, qui ne se « sera pas mépris sur la cause première de la maladie.
« La nécessité de l’expérience est aussi reconnue par « les dogmatiques; seulement, disent-ils, on ne peut y
« arriver sans le secours du raisonnement Dans
« les causes qu’ils appellent évidentes, ils veulent savoir « si c’est à l’influence de la chaleur ou du froid, de « l’abstinence ou de l’excès alimentaire ou de toute « autre circonstance analogue, qu’il fautrapporter rince vasion de la maladie; car, si l’on a pu remonter à « la source du mal, ils pensent qu’il sera facile d’en « prévenir les suites. Sous le nom d’actions naturelles « du corps, ils désignent les phénomènes de la respira- « tion, de la déglutition et de la nutrition. Ils vou- 0 draient connaître encore par quelle raison le pouls « et les artères s’élèvent et se dépriment alternative- « ment, et quelle autre raison produit le sommeil et la c veille. Dans l’ignorance de ces causes, ils estiment
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« que personne n’a le pouvoir de prévenir ou de gué-
« rir les maladies qu’elles ont fait naître De plus,
« la douleur et des maladies d’espèces différentes pou- « vant envahir nos organes intérieurs, ils ne voient « aucun moyen, si l’on n’en connaît pas la structure, de « les ramener à leur intégrité. Il y a donc nécessité de « se livrer à l’ouverture des cadavres pour scruter les
(I viscères et les entrailles Quand survient une dou-
« leur interne, peut-on en désigner exactement le « siège, si l’on ignore la position des viscères et des « parties intérieurement situées? Et comment traiter « un organe malade dont on ne se fait pas même une « idée ?
« Ceux, au contraire, qui se nomment empiriques^ « parce qu’ils s’appuient sur l’expérience, regardent H bien comme nécessaire la connaissance des causes « évidentes ; mais ils soutiennent qu’il est oiseux d’a- « giter la question des causes occultes et des actions « du corps, attendu que la nature est impénétrable ; « et, la preuve qu’on ne peut la comprendre, c’est la « discorde qui règne dans cette discussion, puisque ni « philosophes ni médecins n’ont jamais pu, sur ce « point, se mettre d’accord entre eux. En effet, pour- « quoi se ranger au sentiment d’Hippocrate plutôt qu’à « celui d’Hérophile, à celui d’Hérophile plutôt qu à « l’opinion d’Asclépiade ? Si l’on a égard aux raison- « nements, ils paraissent tous également plausibles ; si « l’on tient compte des guérisons, tous les médecins « ont ramené des malades à la santé. On ne peut donc « rejeter les objections ni l’autorité des uns et des au- « très. Si l’art de raisonner faisait les médecins, il n’y « en aurait pas de plus grands que les philosophes ; « mais ils ont en excès la science des mots, et n’ont. « point celle qui guérit... Il vaut mieux ignorer com-
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« ment se fait la digestion, et savoir ce qui se digère le « plus facilement, quelle que soit la manière dont cette « fonction s’accomplit, par action ou par simple dis- « solution. Au lieu d’interroger les causes de la respi- « ration, il est préférable de chercher les moyens d’en •( faire cesser la gêne et la lenteur ; et, plutôt que de « se demander à quoi tiennent les battements des ar- « tères, il convient d’étudier la valeur des signes four-* « nis par la variété du pouls. Or, ces notions nous « viennent de l’expérience... Des raisons analogues « conduisent à regarder comme inutile la dissection des « cadavres. Cette opération , sans doute, n’est pas « cruelle, mais elle est repoussante, et la plupart du « temps ne met sous les yeux que des organes changés « par la mort, tandis que le traitement enseigne tout « ce qu’il est possible de connaître pendant la vie. » Les idées aujourd’hui sont assez mûres pour qu’il soit inutile de signaler le vrai et le faux dans ce qui précède. Bien que nous soyons nous-mêmes à peine sortis d’un système établi à grand bruit par un homme d’un esprit puissant, on peut cependant dire qu’en médecine le règne des systèmes est fini. Et on le comprend, pour peu qu’on fasse attention à la marche historique des choses. Tant que la physiologie n’a pas été pleinement constituée, il est resté des espaces vides par où les hypothèses pouvaient se faire jour. Or, elle vient de se constituer, pour ainsi dire, sous nos yeux, et cela seul frappe par avance de discrédit tout système médical. En général, dans une science, la possibilité de créer des systèmes qui, habiles à tout expliquer, entraînent les intelligences, indique que les bases de cette science ne sont pas réellement trouvées, et que l’imagination y peut encore jouer un rôle. Peu à peu toutes les sciences se dépouillent de ces sortes de langes, la physique
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après l’astronomie, la chimie après la physi(jue, et enfin la physiologie après la chimie. Seule, maintenant, la science sociale demeure, pour qui du moinç n’a pas ouvert les livres d’Auguste Comte, le théâtre de ces déductions illusoires où, dans l’ignorance de la réalité, on prend pour point de départ quelque idée a priori. De cette façon, l’esprit positif dessèche des sources qui abondaient en inventions illusoires.
On entend parfois dire que la médecine n’a fait aucun progrès depuis les temps anciens, et qu’on ne guérit pas mieux les malades que ne les guérissaient Hippocrate ou Galien, Le plus simple exposé des faits suflit pour réduire à néant de pareilles assertions. On sait incomparablement mieux que jadis quels sont les signes des maladies. Cela seul constituerait un avantage inappréciable et régulariserait la thérapeutique quand bien même des moyens nouveaux et puissants ne seraient pas à notre disposition. Hérophile disait ingénieusement que les médicaments étaient les mains des médecins; or, ces mains se sont considérablement multipliées pour les modernes. Les anciens ne connaissaient ni le quinquina, ni le vaccin, ni l’alcool, ni l’iode, ni l’ipécacuanha, ni les antimoniaux, ni la strychnine, ni l’électricité, ni la plupart des compositions arsenicales ou mercurielles, ni enfin tant d’autres agents qu’il serait trop long d’énumérer. Joignez à ceia tout ce qui a été découvert en chirurgie. Ainsi, à la fois, les moyens thérapeutiques sont beaucoup plus nombreux, et on sait en user avec plus de discernement.
Toutes les fois qu’on réfléchit à l’origine des arts, ou ne peut pas ne pas être frappé des difficultés énormes qui se sont présentées. Soit la médecine pour exemple: tout fut d’abord inconnu, aussi bien le sujet malade que les moyens propres à le guérir. Quand la fièvre des-
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séchait la peau, que la respiration devenait difficile et (jue les jambes défaillaient, à quoi attribuer ces accidents ? Comment discerner que telle plante est vomitive, que telle autre est purgative? Comment déterminer les doses? Comment savoir que la saignée soulage, que les scarifications enlèvent les douleurs , que les cautérisations dissipent les engorgements ? Le besoin, duris urgens in rebus egestas, fut le stimulant perpétuel qui fit tout essayer. On peut voir dans quelques anciens, Pline entre autres, un amas incroyable de recettes les plus incroyables du monde, bizarres, absurdes, monstrueuses, dégoûtantes. Nous avons là, et certainement bien incomplet, un catalogue des tentatives qui furent faites en tous sens pour déterminer les propriétés des substances et les utilités à en tirer. A ce point de vue, ces informes fatras ont encore un certain intérêt, étant un indice des moyens par lesquels l’homme s’est peu à peu reconnu dans la confusion primordiale.
A l’origine, ce tâtonnement aveugle, nulle autre voie n’étant ouverte, se justifiait; mais, depuis longtemps dépouillé de sa justification, il n’en reste plus qu’une sorte de lie que le charlatanisme et la superstition médicale font fermenter. Combien la société est encore inégalement éclairée! Qu’un médecin soit atteint d’une maladie grave, incurable môme, il n’ira point s’adresser à ces mille bureaux de santé ouverts partout; il connaît trop bien les ressources dé la nature et celles de l’art pour rien espérer de tentatives absurdes. Fagon, vieux et malade, disait : je suis trop bon physicien pour m’emporter contre la nature ; et 'Trousseau, mourant d’une lésion incurable, ne consultait ni la somnambule, ni les tables tournantes, ni le médecin aux urines, ni le docteur noir, ni le zouave guérisseur. Ailleurs, il n’en est pas de môme; la crédulité
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sans limites intervient. Elle se conçoit, et jusqu’à un certain point s’excuse chez les femmes faibles et ignorantes ; mais des hommes d’ailleurs fort éclairés eu donnent de trop fréquents exemples pour qu’il n’y ait pas là un vice radical dans l’éducation commune. En ce genre, les moyens les plus grossiers réussissent, et à ce métier il ne faut pas être habile pour faire fortune; témoin ce charlatan dont parle Gui-Patin (je remonte au dix-septième siècle, sans manquer pourtant d’exemples contemporains) : il vendait un écu pièce la bouteille du cidre dans lequel il faisait tremper du séné (le cidre alors était fort peu connu à Paris), et il devint riche en peu de temps.
Celse se distingue par sa concision et sa simplicité de bon goût en un sujet didactique. Cependant, quand çà et là se trouve une occasion de donner quelque relief à sa phrase, il en profite et sait montrer que, s’il est avare d’ornements, c’est de propos délibéré. Je citerai le morceau sur l’aveu des erreurs, morceau célèbre et chez les latinistes et chez les médecins, et où le traducteur n’a pas manqué à son original : « Hippocrate a consigné dans ses écrits l’erreur que les « sutures du crâne lui ont fait commettre, avec cette « simplicité habituelle aux hommes supérieurs qui se « sentent faits pour les grandes choses. Les esprits «médiocres, qui n’ont rien à eux, n’ont garde de a s’amoindrir; mais il sied aux génies élevés, tou- « jours assez riches d’ailleurs, d’avouer ingénument « leurs méprises, surtout quand cet aveu, transmis à « la postérité, a pour but d’empêcher ceux qui se lin vreront à l’exercice de l’art, de se laisser tromper O par les mêmes apparences. » Dans le texte : convertit çtiam simplex veri erroris confessio, il me semble que veri erroris est une locution indigne de Celse, et qu’il
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faut lire : simplex veri confessio. Un annotateur, voulant expliquer veri, aura rais en marge erroris; puis un copiste aura introduit dans le texte la note marginale. Ces interpolations sont innombrables dans les manuscrits.
On cite aussi de Celse la description du chirurgien : « Il faut que le chirurgien soit jeune ou voisin encore (( de la jeunesse ; il doit avoir la main exercée, ferme, « jamais tremblante, et se servir aussi facilement de « la gauche que de la droite. Sa vue sera nette et per- « çante, son cœur inaccessible à la crainte; et dans sa « pitié, se proposant avant tout de guérir le malade, « loin de se laisser ébranler par ses cris au point de « montrer plus de précipitation que le cas ne l’exige, « ou de couper moins qu’il ne faut, il réglera son opé- € ration comme si les plaintes du patient n’arrivaient « pas jusqu’à lui.» Après cette description brève, mais vigoureuse, mettons les conseils qu’un praticien éminent du moyen âge, Guy de Chauliac, donne au chirurgien : «Qu’il soit hardi en choses sûres, craintif en « dangers, qu’il fuie les mauvaises cures ou pratiques; « soit gracieux au malade, bienveillant à ses compa- « gnons, sage en ses prédictions ; soit chaste, sobre, « pitoyable et miséricordieux, non convoiteux ni extor- « sionnaire d’argent, mais qu’il reçoive modérément « salaire selon son travail, les facultés du malade, la «qualité de l’issue ou événement, et sa dignité.» Jamais depuis Hippocrate, dit M. Malgaigne, qui cite ce morceau dans son Introduction aux (Èuvres d’Am- ’broise Paré, la médecine n’avait fait entendre un langage si empreint de noblesse et si plein de choses én si peu de mots.
Quel que soit le courant journalier qui entraîne le médecin, il lui importe, s’il entend bien son hygiène
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intellectuelle, de réserver des moments pour la lecture, comme, dans l’hygiène corporelle, il faut réserver des moments pour l’exercice et le soin de la santé. Cela est nécessaire quand nous ne voulons pas rester étrangers au progrès de la science et de l’art ; cela l’est encore quand nous voulons, non contenti febres et ulcéra agitare (c’est une expression deCelse), réfléchir sur l’histoire de la médecine et en comprendre le développement. Et, de fait, rien n’éclaire et ne fortifie plus la raison contemporaine q ue le spectacle des revers et des succès de la raison passée. Dans cette chaîne de la tradition, Celse, tenant un rang honorable, a mérité d’être traduit et mérite d’être consulté. L’ancienne traduction, faite au siècle dernier, était, on peut le dire, une trahison à l’égard de l’auteur latin; la nouvelle rend justice aux qualités de l’original. Remplissant les deux conditions imposées à ce genre de travail, elle est fidèle et élégante: on peut la lire avec confiance, et certainement on la lira avec satisfaction.
MAGENDIE'
Médecine^ physiologie, biologie.
M. Magendie, qui fut un médecin non sans renom, doit pourtant la célébrité dont ,il a joui, bien moins à ses travaux en médecine qu’à ses travaux en physiologie. Les notions relatives à l’étude des êtres vivants sont trop peu répandues, même parmi le public lettré et éclairé, pour qu’il soit inutile de dire en quel rapport sont entre eux le médecin, le physiologiste, le biologiste.
La médecine se perd dans la nuit des mythologies. Les Grecs, de qui nous la tenons, l’Orient, qui l’avait transmise aux Grecs, la rapportaient aux dieux et aux lils des dieux, inventeurs des remèdes qui, pour me servir du langage d’Homère, apaisent les noires douleurs. Ici, comme partout, l’art a précédé la science et y a conduit ; c’est longtemps après l’art que la science , qui était cachée en germe sous les procédés empiriques, se l’est subordonné à son tour et s’en est faite la directrice; de sorte que ce qui, dans l’ordre logique, de-