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Journal des Débats, 30 mai et 28 juin 185C

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vient le premier, est, dans l’ordre historique, le second. Cette interversion est générale; une fois connue, elle jette un jour vif sur le développement de l’histoire et sur les nécessités mentales qui ont forcé l’humanité à procéder ainsi. Quant à la médecine, les besoins de la souffrance et la hardiesse à tout essayer suggérèrent des remèdes, les uns utiles, les autres dangereux, d’autres qui ne pouvaient rien ni en bien ni en mal. Peu à peu le raisonnement, s’appliquant 'à cette masse confuse, détermina les cas avec plus de précision, et donna plus de sûreté à l’empirisme primordial . Tel est à peu près l’état de détermination où Hippocrate laissa la médecine quatre siècles avant Père chrétienne. Nul n’a jamais mieux compris qu’elle était un art ; nul n’a plus vivement senti que toute cette tradition pratique devait être soumise au contrôle d’un sévère jugement ; nul n’a plus habilement manié ce crible qui sépare le bon grain du mauvais. Pourtant il ne pensa jamais à chercher en dehors de la médecine une base qui la soutînt, une théorie qui la justifiât. Les conditions scientifiques de son temps ne permettaient pas, même à un aussi grand esprit, d’apercevoir ce qui était réservé à une évolution ultérieure.

Quand, en effet, cette évolution ultérieure se fut produite, on se demanda (et tout homme éclairé se fera aussi cette demande) si la pratique médicale ne repose que sur elle-même. N’est-elle qu’un empirisme plus ou moins raisonné, ou bien y a-t-il en dehors d’elle des principes qui lui servent de guide? Lorsque le médecin, arrivé auprès du lit du malade, diagnostique (c’est le mot) telle ou telle affection et recommande tel ou tel mode de traitement, ne fait-il que rappeler en sa mémoire les cas analogues et se conformer à des ressemblances? ou bien, outre la part faite à la mémoire

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des cas analogues et des ressemblances, a-t-il une lumière, une doctrine qui lui viennent d’un autre domaine et qui conduisent son esprit? Un exemple donnera la réponse à cette question. L’antiquité médicale pensait que le cœur n’était jamais malade. Elle en avait fait le siège de la chaleur innée, et le feu vital communiquait l’inaltérabilité à l’organe qui en était le réservoir. Mais il y avait aussi d’autres raisons : connaissant les différents vaisseaux qui sont communs aux poumons et au cœur, ils avaient supposé que celui-ci attirait par cette voie l’air qui alimentait le feu vital ; trouvant, ce qui est vrai, que sur un animal mort les artères sont vides de sang, ils avaient erp qu’elles l’étaient aussi sur l’animal vivant, et dès lors ils avaient attribué les pulsations régulières qui s’y font sentir à une vertu pulsative qui leur était particulière. Cette série de conceptions hypothétiques au sujet d’usages qui restaient inconnus mettait un voile sur la réalité, et empêchait toute connaissance des maladies du cœur. Les souffrances en étaient muettes pour le médecin. En vain, lésé dans sa texture et dans ses fonctions, donnait-il lieu à de tout autres phénomènes que ceux qu’il produit dans l’état de santé; comme ceux-ci étaient ignorés, ceux-là passaient inaperçus. On souffrait des maladies du cœur alors ainsi qu’aujourd’hui ; mais, la fonction imaginaire cachant la fonction réelle, l’opinion qu’il n’était susceptible d’aucune altération se maintenait. Il n’en fut plus de même après la découverte de la circulation par Harvey. Il fut démontré que le cœur est une double pompe aspirante et foulante, que la pompe droite attire le sang des veines et l’envoie dans les poumons, que là ce sang, mis en contact avec l’air, de rouge foncé devient rouge rutilant et retourne au cœur; qu’alors la pompe gauche le lance •

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dans toutes les parties du corps, et que le battement des artères n'est pas autre chose que la transmission de chaque battement de cette pompe incessamment active. A l’instant même, les souffrances du cœur commencèrent à n’être plus cachées, elles parlèrent par les signes qui dépendaient de sa fonction. Le trouble des pulsations artérielles, la modification des sons qu’il émet en se contractant, le volume plus grand qu’il acquiert, la gêne qu’il fait éprouver à la respiration, le ralentissement de la circulation générale, les hydropisies qui en résultent, tout devint indice des lésions que l’antiquité avait ignorées. Le travail régulier de l’organe étant connu sert à déterminer le travail irrégulier qui est ce qu’on nomme une maladie Il y a donc derrière la médecine une science qui la guide, et cette science est la physiologie. Sous ce mot, les anciens philosophes grecs qui le mirent en usage entendaient l’étude de la nature; le sens aujourd’hui en est restreint à l’étude des actes qui se passent dans les êtres vivants. Il s’y passe, en effet, des actes trèsnombreux, très-divers, enchaînés les uns aux autres par d’étroites connexions, et qui, réguliers, font la santé, troublés, font la maladie, interceptés, font la mort. Vivre comprend deux grandes facultés : se nourrir et sentir. La première ne suppose pas la seconde; mais la seconde suppose nécessairement la première. Cette division correspond à deux classes d’êtres vivants, les végétaux et les animaux; les végétaux qui n’ont que la' nutrition, les animaux qui ont en plus le sentiment. Observez le végétal au moment où il sort de son sommeil d’hiver, et vous verrez quelle officine active est enfermée sous l’écorce qui le protège. Les substances propres à le nourrir sont puisées dans le sein de la terre sous forme liquide, et montent par un flux continu

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jusqu’aux sommets aériens, jusqu’aux plus délicates folioles. A leur tour, les organes verdoyants qui se déploient dans l’air ne restent pas oisifs; ils absorbent l’air, la lumière, la chaleur, si bien que, la sève étant ainsi élaborée, tout croît, tout pousse, tout bourgeonne, tout fleurit, tout fructifie. Bien autre est dans l’animal la complication; il faut toujours, pour que la nutrition se fasse, que la sève (je transporte ce nom au fluide nourricier de l’animal) et l’air se trouvent en contact; de là un appareil pour broyer et digérer les aliments, un autre pour les absorber, un autre pour les apporter incessamment à la rencontre de l’air. L'autre moitié de la besogne est accomplie par la respiration, qui jamais ne s’arrête. A ce point, tous jes préliminaires sont terminés , car nous n’en sommes encore qu’aux préliminaires, et aussitôt un muscle puissant envoie à jets saccadés le sang qui fait tout croître, tout pousser, tout fleurir, tout fructifier. Mais nous n’aurions là qu’un végétal, et l’animal, obligé de se nourrir pour vivre, ne se nourrit qu’à l’effet d’accomplir des actes plus élevés; ses muscles se contractent et ses os se meuvent comme autant de leviers; il est mis en communication avec les objets du dehors par ses sens, sorte d’appareil de physique que la nutrition entretient, par un renouvellement perpétuel, en bon état de service. Enfin une allée et venue, qui ne s’arrête que par le sommeil, transmet par les nerfs les impressions au cerveau et les volontés aux muscles; et le cerveau lui-même est sans cesse occupé à diriger, suivant des lois qui sont propres à chaque espèce, la vie de l’individu, jusqu^à ce que, dans l’espèce qui couronne toutes les autres, l’intelligence, sortant du cercle étroit de la personnalité, s’élève aux notions générales de vérité et de justice. Puis, à côté de cet en-

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tretien régulier des fonctions, il y a ce qui les trouble. De même que dans un jour de bataille la mort et les blessures volent de tous côtés, de même dans le jour d’existence accordé à tout ce qui vit volent des agents de destruction et de souffrance qui passent à côté de celui-ci et atteignent celui-là. Le vent, qui tout à l’heure soufflait doux et tempéré, tourne au nord et verse un froid subit et saisissant. Aussitôt plus d’un se couche en proie à la douleur et à la fièvre, et plus d’un ne se relève pas. Ou bien des miasmes subtils naissent de la décomposition et du conflit des organismes qui vivent et qui meurent, et s’en vont se propageant comme une sorte d’incendie, frappant ici les végétaux, là les animaux, ailleurs l’espèce humaine. Tout cela, soit santé, soit maladie, étant une succession d’élaborations et d’actes, est du ressort de la physiologie soit régulière, soit morbide.

Quelque grand qu’en soit le domaine, il n’est qu une partie dans ce qu’on nomme biologie. La biologie est l’étude des êtres vivants considérés dans leur ensemble et à tous les points de vue. Ces êtres sont infiniment nombreux et singulièrement divers; il faut les connaître pour les classer suivant un système qui soit naturel. Que d’essais avant de le trouver, que de systèmes artificiels essayés avant qu’une certaine lumière se fît dans ce chaos apparent! Chaos qui n’est qu’apparent en effet : l’analyse y pénétra, les grandes masses se séparèrent; les rapports se manifestèrent; et il fut évident que toute cette multitude confuse, disséminée sur la terre, dans les eaux et dans les airs, toutes ces formes variées qui venaient tour à tour s’éjouir aux feux du commun soleil, toutes ces aptitudes qui se développaient par mille et mille actions, tenaient les unes aux autres par des liens constants, et que ce serait une er-

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reur capitale de ne voir dans chacune d’elles qu’un échantillon isolé d’éléments indéliniment nouveaux. Deux conditions déterminantes, deux généralités suprêmes, deux idées qu’on pourrait comparer aux idées de Platon si l’on voulait introduire dans les conceptions logiques de l’intelligence les données réelles de l’expérience (combinaison qui au fond est la philosophie définitive), deux idées résument cette longue série de recherches : un certain type fondamental règne dans tout ce qui a vie, et se manifeste aussi bien par la texture que par les actes; et ce type va se compliquant davantage, en texture et en actes, depuis la plante jusqu’à l’espèce humaine; car ce serait se tromper que (l’admettre, au point de vue biologique, entre le végétal et l’animal aucune démarcation radicale qui fît de l’un quelque chose de tout à fait isolé de l’autre. Trois choses les unissent : le tissu végétatif,. la nutrition, la reproduction. En même temps qu’on embrasse toute la série vivante en un seul système, l’esprit cherche aussi à embrasser toute la série du développement de chaque être individuel depuis ses premiers rudiments, où il n’est qu’une cellule, jusqu’à son plein accroissement et à sa décrépitude finale ou fatale (ces deux mots sont ici synonymes). Cette double histoire de la série totale et de la série individuelle est le livre élémentaire où l’on commence à prendre une notion de ce qu’est un développement, et à se mettre en état de saisir le phénomène immense et complexe de l’évolution des sociétés. Puis les acquisitions intellectuelles réagissent, comme cela arrive toujours, sur le passé; et ici qu’estce que le passé? Ce sont des créations détruites, des formes anéanties, des races disparues, qui, assujetties, elles aussi, à la communauté de type, se sont laissé reconnaître et classer. Si bien que la terre, dans les âges

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antérieurs au notre, a pu présenter de grandes différences de température, de disposition de montagnes, de distribution de mers et d’eaux douces. Pourtant la vie végétale et animale, dès qu’elle y a été possible, s’est montrée sous des conditions de texture et de fonction qui sont encore les mêmes aujourd’hui. C’est que, de fait, toute cette vie n’est pas une chose qui soit isolée du reste du monde et indépendante du milieu qui la porte et l’entoure. Elle y pose sa racine ou son pied, elle y puise sa nourriture, elle en reçoit l’impression profonde, et à son tour elle imprime son action sur ce milieu qui, modifié, la modifie ensuite : action et réaction qui s’enchaînent toujours et qui sont d’autant plus marquées que la vie est plus active. Et pour compléter ce qui se rapporte à la conception générale, la biologie ne peut se constituer sans la doctrine du monde inorganique ; car comment étudier un être vivant si on ne connaît le milieu dont les éléments le forment et l’entretiennent? D’autre part, elle est indispensable à la doctrine de l’histoire et des sociétés; car comment étudier l’histoire et les sociétés si on ne connaît les êtres vivants qui en sont parties et agents? De sorte que la biologie est, dans le système philosophique des connaissances, intermédiaire entre les phénomènes inorganiques et les phénomènes sociaux.

En cette tâche si vaste, en ce labeur que se partagent les générations de savants, à M. Magendie échut la physiologie, et, dans la physiologie, plus particulièrement, l’expérimentation. La physique et la chimie sont le domaine propre des expériences; là, les cléments mis en présence, étant inorganiques, ne ressentent que la modification que l’expérience leur fait subir, et rien ne s’étend au delà. Mais dans la physiologie, les éléments mis en présence étant organiques, la modification se

propage en tout sens, et la réponse, au lieu d’être une et homogène, est multiple et diverse. Toutefois, malgré ce surcroît de complications, l’expérimentation a rendu et rend tous les jours d’excellents services à la physiologie. Seulement l'interprétation en est beaucoup plus difficile. 11 y eut dans le siècle dernier une longue discussion entre les physiologistes pour savoir si les ligaments étaient sensibles. Les uns soutenaient, avec raison, qu'ils ne l’étaient pas; les autres défendaient l’affirmative; et véritablement le fait réel était masqué, tantôt parce qu’on avait de la peine à ne pas attribuer au ligament la douleur qui accompagnait chez l’animal en expérience l’incision, tantôt parce qu’au bout d’un certain temps l’inflammation, s’y développant, le rendait éminemment sensible. Ceci est un des cas les plus simples; et, quand on recherche la solution de questions plus compliquées, les efiets s’enchaînent aux effets, de façon qu’à chaque instant le principal peut disparaître sous, l’accessoire. L’organisme vivant qu’on interroge n’est point une machine où les rouages n’ont de connexion que l’impulsion qu’ils se communiquent; là, chaque rouage, tout en concourant à la vie générale, à sa vie propre, modifiée aussitôt par la modification qu’a subie le rouage le plus lointain. Un muscle qui se paralyse va de proche en proche altérer l’attitude et les mouvements du système musculaire tout entier. Une piqûre qui enflamme le doigt excite la fièvre, aug-' mente la chaleur, cause le sentiment de la courbature, trouble la plupart des sécrétions. Toute expérience qu’on institue sur cet organisme est une maladie qu’on provoque; et, réciproquement, toute maladie accidentelle peut être considérée comme une expérience qu’il s’agit d’interpréter. L’interprétation da médecin consiste à reconnaître le siège, le caractère, les chances, le

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traitement; l’interprétation du physiologiste, à discerner, en faisant un juste rapport, la fonction par la lésion, le jeu régulier par le jeu irrégulier, la santé par la maladie. Aussi les recueils où les médecins consignent leurs observations pour assurer la pratique et étendre l’expérience sont-ils perpétuellement consultés par les physiologistes comme contrôle du laboratoire . et de la théorie.

Byron, décrivant, dans je ne sais quelle bataille de la ' guerre d’Espagne, le conflit des trois armées française, anglaise et espagnole, les éclairs de l’acier, les flammes du mousquet et du canon, les étendards déployés et ce mouvement animé de la lutte, de la victoire et de la défaite, s’écrie : a Ce serait un beau spectacle à considérer pour celui qui n’aurait là ni frère ni ami. » Ainsi, dans ce conflit qui se nomme la vie, pour le regarder en spectateur, pour en faire le sujet d’observations, pour en découvrir les conditions et les causes, pour y trouver matière à spéculations profondes et à savantes théories, il faut momentanément se séparer de la chair et du sang, et ne voir pas que tout y est vie, sensibilité, plaisir, souffrance, passion, joie, douleurs. C’est une saine et noble fermeté de la raison que d’avoir, sans écouter les suggestions d’une délicatesse craintive, suivi l’étude même dans ce qui naît et meurt, dans ce qui sent et palpite. Il y a en apparence quelque chose de dur et d’inhumain à prendre pour thème et exercice un tel sujet. Mais que trompeuse est l’apparence, et qu’impuissante est la raison, même dans son abstraction, à trouver cette impassibilité qui lui est si aisée quand il s’agit du mouvement éternel des corps célestes, ou de l’électricité qui sillonne la nue, ou de la lumière qui traverse l’espace! Je ne connais pas de sentinfent plus douloureux que celui qui saisit le cœur.

quand, à la lumière froide et inexorable de ces lois qui ont été découvertes, on prévoit à l’avance la destruction d’existences qui mériteraient d’être conservé

Ignoscenda quidem, scireut si ignosçere mânes ;

je ne connais pas de supplice plus cruel que d’assister, quand, par-dessus tout, c’est de quelque tête chérie qu’il s’agit, à la décroissance fatale d’une vie à laquelle tient la nôtre. Condition rigoureuse de ce savoir qui a déchiré depuis longtemps les voiles de l’ignorance primitive ; mais condition rachetée par de puissantes compensations : être utile, voir le vrai et se résigner, en connaissance, au nécessaire.

Pendant quarante ans M. Magendie a expérimenté, a écrit, a professé. Arrivé de bonne heure à l’Académie des sciences et à la réputation, doué d’un esprit d’indépendance qui n’acceptait guère la parole du maître et le dire de l’école, hardi à tenter, habile à exécuter ses tentatives, il a exercé une véritable influence sur l’enseignement. Sa main sûre allait chercher le vaisseau, le filet nerveux, l’organe qu’il fallait mettre en expérience; les difficultés de ce genre n’étaient qu’un jeu pour lui ; et, si la question était bien posée, si elle était susceptible d’une réponse précise, il donnait toute évidence au résultat. Dans cette longue investigation par l’expérience, il a touché à une foule de points, les uns importants, les autres d’un moindre intérêt, tantôt mettant la main sur des cas difficiles et d’un ordre élevé, tantôt répandant la menue monnaie de son labeur continuel. M. Magendie ne suivait pas une seule idée au triomphe de laquelle il consacrât toutes ses forces, mais il suivait une seule tendance qui le dirigeait dans tous ses essais. Bonne ou mauvaise, sûre et légitime, ou étroite et exclusive (je tâcherai de l’appré-

cier), cette tendance a produit des recherches qui caractérisent M. Magendie, et dont quelques-unes sont des titres véritables.

On a remarqué que sur un animal, sur l’homme, s’il s’introduit sous l’épiderme quelque substance, elle ne reste point dans le lieu où elle a été déposée; mais bientôt elle passe dans le corps tout entier. Tant que l’épiderme est intact, aucune absorption (c’est le nom que 1 on donne à ce phénomène) ne se produit; mais, sitôt que cette faible barrière est enlevée, tout ce que l’on met en contact avec le tissu vivant, ce qui nuit ' comme ce qui sert, est enlevé et pénètre dans l’intérieur. Supposons placé sur la peau un venin actif, celui du plus redoutable des serpents : en deçà de l’épiderme, il reste inofîensif; au delà, les propriétés meurtrières ne tardent pas à s’en manifester. La vigilance préventive dont est doué l’organisme ne va pas plus loin; par un aussi facile subterfuge, elle est mise en défaut, et il accepte aveuglément tout ce qu’on lui présente. Deux voies sont ouvertes pour cette absorption : le système des veines et le système des vaisseaux lymphatiques , c’est-à-dire les deux ordres de canaux qui , marchant de la circonférence vers le centre, sont capables d’introduire dans l’intérieur les substances du dehors. En effet, il ne faudrait pas croire que, pour être descendue dans l’estomac, une substance ait pénétré dans l’organisme; en réalité, elle n’y a pas plus pénétré que si elle était posée sur la peau. On ne peut même pas dire qu’un corps étranger, une épine, une balle, qui sont entrés dans nos tissus, aient passé dans la matière qui constitue l’organisme vivant; ils ont déchiré les parties, mais ne se sont pas introduits dans leur intimité. Pour que cela se fasse, une condition est indispensable ; passer dans le sang, et de là être porté

au contact de chaque fibre, de chaque molécule. Or les veines contiennent du sang, et les vaisseaux lymphatiques conduisent dans les veines. Les anciens, qui ne connaissaient pas le système lymphatique, et qui pourtant voyaient que la matière nutritive pénétrait dans le sang, avaient pensé que les veines étaient l’agent de l’absorption; c’était une erreur justement pour cette matière nutritive. Quand plus tard on découvrit les vaisseaux lymphatiques, quand on reconnut qu’une portion de ces vaisseaux était chargée d’absorber le produit de la digestion, alors on pensa que l’absorption se faisait par eux. C’était une erreur, et il n’y avait pas lieu de confondre l’absorption générale avec l’absorption spéciale qui chaque jour répare nos forces aux dépens de l’aliment. Cette importante et difficile question, M. Magendie l’a définitivement résolue. Par une série d’expériences décisives, il a montré que, quand la veine d’un membre est comprimée, aucune absorption ne se produit; que, quand elle est libre, aussitôt labsorption commence; que, demeurée seule, elle suffit à cet office; que, supprimée, rien ne la remplace. Il est désormais certain que les veines sont la voie ouverte à toutes les pénétrations.

La physiologie, forme abstraite, si je puis ainsi dire, de ce que nous sommes, intéresse plus que d’autres sciences qui n’ont avec nous que des rapports plus éloignés. Me voilà écrivant : non-seulement je meus à mon gré la plume que je tiens, mais encore cette plume cause une impression qui m’avertit de sa présence. Il y a transmission d’une volonté aux doigts et d’une sensation au cerveau. Ce double office est sous la dépendance du nerf qui arrive aux parties, et qui, se ramifiant dans les muscles et dans la peau, donne aux uns le mouvement et à l’autre la sensibilité. Si le nerf est

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annulé d’une façon quelconque, la double fonction est annulée aussitôt; je ne puis plus ni rien mouvoir ni rien sentir. Mais est-ce là le dernier mot? Un seul et même nerf peut-il être chargé à la fois d’un influx centrifuge et centripète, d’un influx qui aille du cerveau à la surface et de la surface au cerveau? Cela n’était pas vraisemblable, et n’est pas, en effet. La physique du système nerveux, on le sait maintenant, ne le permettrait pas; l’impression ne chemine pas par la même voie que la volonté. La démonstration de cette féconde vérité est due à M. Magendie. Le nerf le long duquel se propagent le vouloir et le sentir n’est simple qu’en apparence : il tient à l’axe nerveux par deux racines qui très-vite se réunissent. On les avait regardées comme identiques ; elles ne le sont point. C’est à cette bifurcation que devient distincte la double fonction enfermée dans le même nerf : la racine postérieure transmet le sentir; la racine antérieure transmet le vouloir. Si celle-ci est détruite, la volonté n’arrive plus aux muscles; si celle-là est annulée, le sentir n’arrive plus au cerveau. Ce fut une lumière pour la théorie et la pratique ; pour la théorie, qui se fonde sur ce que la matière organisée est, non pas un bloc grossier mû par une impulsion étrangère, mais une texture subtile dont les propriétés, partout spéciales, suffisent partout; pour la pratique, qui s’est aussitôt expliqué comment il se faisait que dans certaines maladies le patient perdait la faculté de mouvoir une partie sans la faculté d’y sentir, ou, réciproquement, perdait la faculté d’y sentir sans cesser de la mouvoir. Un Anglais célèbre à juste titre, Charles Bell, toucha le fait par l’induction et par l’expérience; mais il ne réussit pas à procurer une évidence complète ; de son côté, M. Magendie 1e toucha aussi, en donna la démonstration et le fit entrer dans

la science; si bien que deux noms sont associés à cette grande découverte.

Expérimentation et théorie.

Je vais, dans les lignes qui suivent, mettre en doute une méthode qui se disait fondée uniqhement sur l’expérimentation; et pourtant, même à mes yeux, l’expérimentation est une aide dont la physiologie ne peut se passer. Ce n’est donc pas elle que j’attaque; loin de là : en essayant d’en marquer la limite et l’emploi, mon intention est d’en faire mieux ressortir toute la valeur.

Il y eut dans l’antiquité une discussion, prolongée pendant des siècles entre les médecins, sur la part qu’il importait de faire à la théorie et à l’expérience. Les uns, qu’on nommait les dogmatiques, pensaient que l’expérience était insuffisante , si l’on n’y joignait la connaissance des causes occultes et prochaines des maladies, celle des actions naturelles, celle enfin de la composition des organes internes. Les autres, au contraire, qu’on nommait les empiriques., n’admettaient que l’autorité des faits : si l’art de raisonner, disaientils, faisait les médecins , il n’y en aurait pas de plus grands que les philosophes; mais les philosophes ont en excès la science des mots et n’ont point celle qui guérit; au lieu d’interroger, disaient-ils encore, les causes de la respiration, il est préférable de chercher les moyens d’en faire cesser la gêne et la lenteur; et, plutôt que de se demander à quoi tiennent les batte-

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