‹ Médecine et moeurs de l'ancienne RomeChapitre 10 sur 29 · Bien avant les Etrusques, 332 ans av. J.-C. un phi · texte numérisé non relu

Bien avant les Etrusques, 332 ans av. J.-C. un phi

Quant à l'emploi thérapeutique de l'électricité, les médecins de l'antiquité ne connaissaient d'autre machine électrique que la torpille, toryedo1. Les médecins grecs et romains employaient cet appareil électrique vivant comme un puissant agent thérapeutique1 ; ils connaissaient d'ailleurs pour les avoir soigneusement étudiées, les sensations et les commotions qu'occasionne ce poisson sur le corps humain. Aristote dit que la torpille « produit un engourdissement chez les poissons dont elle veut faire sa proie et qui deviennent alors d'une capture facile. » Scribonius Largus, médecin romain, écrivait au temps de J.-C. : « Contre la goutte, il faut, pendant les accès de douleur, mettre sous le pied du malade, sur un rivage, une torpille noire vivante jusqu'à ce qu'une torpeur se fasse sentir dans tout le pied et dans tout le tibia jusqu'au genou. Gela enlève la douleur pour le présent et remédie au mal pour l'avenir. » — Ce remède aurait guéri Anthéro, affranchi de Tibère.

Pline rapporte qu'on facilitait les accouchements par l'emploi des torpilles. Dioscoride , qui vivait au premier siècle de notre ère, indique l'application in loco des torpilles vivantes pour

losophe grec, Théophraste, avait découvert la propriété de l'ambre jaune (yiXs/.tjgv) d'attirer, lorsqu'il a été frotté, les corps légers tels que les barbes de plume, les brins de paille, les feuilles sèches, etc.

i. Dujardin - Beaumetz, Article Électricité médicale du Dictionnaire de thérapeutique.

la guérison des maux de tête opiniâtres et les chutes du rectum. Galien corrobore le fait : « Ayant imaginé, dit-il, de mettre une torpille vivante en contact avec la tête d'une personne atteinte de céphalalgie, parce que je pensai que cet animal pouvait être un remède calmant comme tous ceux qui engourdissent la sensation, j1ai vu qu'il en était ainsi. »

Que ressort-il de cet exposé historique ? La preuve que les Grecs et les Romains ont connu et étudié les phénomènes électriques et employé l'électricité comme agent thérapeutique.

Revenons maintenant à la cérémonie prescrite par le prêtre dépositaire des oracles. Il a voulu persuader au peuple qu'il a désarmé le bras de Jupiter, en attirant la foudre dans le sol, dans le lieu choisi par lui pour cela (Bidentaî), comme l'indique Frédéric Greuzer1. Mais ce n'est pas tout. Aruns demande qu'on jette dans les flammes le fruit monstrueux que la nature égarée forme dans un sein qu'elle condamne à la stérilité.

Monstra jubet primum, quœ nullo semine discors Protulerat natura, rapi, sterilique nefandos Ex utero fétus infaustis urere flammis.

11 s'agit évidemment ici des différentes dégénérescences du produit de la conception, des môles, Graviditas vesicularis, Hydrometra hy-

1. Creuzer, La symbolique et la mythologie des peuples anciens.

datica, Hydrops uteri vesicidosus. Il est probable que ces faux germes dont le mode de formation était inconnu alors, devaient être conservés, dans un but quelconque, et devaient faire partie du laboratoire mystérieux des Aruspices. Retenons cependant de ce passage que les anciens connaissaient ces produits d'une conception imparfaite, que, d'après les expressions de Lucain, ils ne pouvaient confondre avec les tumeurs utérines, productions pathologiques étrangères à la fonction de reproduction.

Après cette opération, Aruns fait amener sur l'endroit où la foudre est entrée un taureau que les sacrificateurs vont immoler. A cette occasion, Lucain nous donne une description anatomopathologique des viscères de l'animal qui prouve beaucoup en faveur de son imagination. Il dit : le sang qui s'échappe de la plaie est un noir poison, les intestins de la victime sont couverts de taches livides, le foie nage dans du sang corrompu, le poumon est flétri, le cœur abattu, l'enveloppe des intestins déchirée et sanglante, etc.

Aussi, Aruns peut-il dire avec raison qu'il a trouvé l'enfer dans les flancs de ce taureau et qu'il faut craindre d'horribles malheurs.

Après lui, Nigidius Figulus prend la parole. Ce pythagoricien célèbre pour lequel « le monde tournait aussi vite que la roue d'un potier », qu'une longue étude avait admis, dit Lucain, aux secrets des dieux et à qui les sages de Memphis l'auraient cédé dans la connaissance des étoiles

et dans celles des nombres qui règlent les mouvements célestes, fit aux assistants une conférence d'astrologie, sur les signes qu'il avait aperçus dans les constellations, et qu'il termina par cette conclusion politique :

Si Orion brille d'un si vif éclat, c'est que la rage des combats va s'allumer, c'est que les crimes vont prendre le nom de vertus, parce qu'un tyran approche de Rome et qu'il n'y a plus de liberté pour elle qu'au sein de la guerre civile.

Cette rage des combats, ces cruautés sangainairesdeschamps debataille, Lucain nous en donnera la description, en anatomiste.Tout d'abord, il nous fait ce tableau des scènes lugubres qui se passaient à Rome : les femmes dépouillées de leurs parures allant se réfugier dans les temples où elles poussent des gémissements horribles, les vieillards rappelant avec une tristesse navrante l'époque de la terreur au temps de Marius et les terribles vengeances de Sylla *, le suicide de

i. Ces deux hommes, qui firent couler tant de sang humain et dont la rivalité fut si fatale à la liberté, moururent de maladies très différentes. Plutarque nous en a décrit les symptômes :

« Marius, dit-il, ne fut alité que pendant sept jours. Son ambition démesurée parut surtout dans sa maladie, par un délire où il tomba; car il rêva qu'il conduisait une armée romaine contre Mithridate et qu'il lui livrait bataille. Il faisait les mêmes gestes et les mêmes mouvements qu'il était accoutumé de faire dans les combats, et jetait les mêmes commandements et les mêmes cris de victoire, tant son envie ds commander et sa jalousie naturelle avaient empreint dans son cœur cette forte et violente passion d'avoir cette guerre à conduire. —

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Catulus qui, pour échapper à la jalousie de son ancien collègue du consulat, « s'enferma dans sa chambre et y fit allumer un grand brasier dont la vapeur l'étouffa. »

Lucain nous fait raconter ensuite le meurtre du frère de Mari us, les souffrances qu'on fît endurer à ce malheureux : Nous l'avons vu, dit le narrateur, ce corps défiguré dont chaque membre n'était plus qu'une plaie, percé de coups, dépouillé par lambeaux. Il n'avait pas encore reçu le coup mortel, et, par un excès inouï de cruauté, l'on prenait soin de ménager sa vie. Ses mains tombent sous le tranchant du glaive, sa langue arrachée palpite encore, et, toute muette qu'elle est, frappe l'air. L'un lui tranche

« Sylla, comme Marius, s'était livré à toutes sortes de débauches. Il avait un abcès dans le corps ! Cet abcès vint enfin à pourrir ses chairs et à les changer toutes en poux, de manière que, quoiqu'on en ôtat jour et nuit une quantité épouvantable, ce qu'on en ôtait n'était rien au prix de ce qui s'y engendrait de nouveau par une succession continuelle, et que ses habits, ses bains, ses purifications et sa table même étaient aussitôt comme inondés du flux intarissable de cette vermine et de cette corruption, tant il en sortait avec abondance. Il était obligé de se jeter dans l'eau plusieurs fois par jour, pour laver et nettoyer ce misérable corps : mais tout cela était inutile, car le changement de sa chair en cette pourriture surmontait ses efforts par sa promptitude et la quantité effroyable de cette vermine résistait à tous les bains. La veille du jour où il mourut, il s'emporta tellement contre le questeur Granius, qu'à force de crier et de se tourmenter il fit crever son abcès et rendit beaucoup de sang. Cela ayant épuisé ses forces, il passa la nuit dans une agonie fort douloureuse. »

Voilà un bel exemple de phthiriase que nous traiterions aujourd'hui avec succès par des bains sulfureux ou de sublimé 1

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les oreilles, l'autre le nez ; celui-ci arrache de leurs orbites ces yeux qui ont assisté au supplice de tous les membres...

Maintenant les rivaux sont en présence. César a poursuivi Pompée en Grèce où sont concentrées toutes ses forces, ayant près de -lui, pour soutenir ses efforts, deux cents sénateurs parmi lesquels Cicéron et Gaton dont le suffrage valait une armée. César a établi son camp près de Dyrrachium, sur les hauteurs; et les troupes de Pompée sont dans la plaine, couvrant cette ville. Bientôt toute la campagne est ravagée, il n'jr a plus de fourrage pour la cavalerie, les chevaux meurent, leurs cadavres amènent dans le camp de Pompée de malsaines exhalaisons et déterminent une épidémie de typhus qui fait de nombreuses victimes. Quel est le véhicule de la contagion ? C'est l'eau, dit Lucain, plus facile encore et plus prompte que l'air à contracter un mélange impur qui porte dans les entrailles un poison dévorant.

Inde labant populi, cœloque paratior unda Orane pati virus, duravit viscera cceno.

Labant qui signifie chanceler, perdre l'équilibre, indique bien l'état de torpeur et de stupeur dans lequel tombent les malades atteints du typhus sidérant, typhus des armées.

La peau se sèche et noircit, ajoute Lucain, les yeux s'éteignent; la tête, lasse et appesantie, ne peut plus se soutenir, la fièvre est intense.

LUCAIN If?

Jam riget atra cutis, distentaque lumina rumpit : Igneaque in vultus, et sacro fervida morbo Pestis abit, fessumque caput se ferre récusât.

Les cas deviennent foudroyants : Le ravage que fait le mal est à chaque instant plus rapide. Il n'y a plus aucun intervalle entre la santé et la mort ; dès qu'on se sent frappé, on expire :

Jam magis atque magis preeceps agit omnia fatum; Nec medii dérimunt morbi vitamque, necemque.

La contagion se nourrit et s'accroît par le nombre de ses victimes et Tunique sépulture accordée à ces malheureux, c'est de les traîner hors des tentes.

Sed languor cura morte venit, turbaque cadentum Aucta lues, dum mixta jacent incondita vivis Corpora : nam miseros ultra tentoria cives Spargere funus erat.

Lucain se montre franchement contagioniste ; et il a raison. Il ne blâme pas cependant le Commandement de l'incurie dont il a fait preuve en ne brûlant pas les cadavres et en ne prenant aucune précaution pour empêcher l'extension de l'épidémie. Il se contente d'ajouter : Ces souffrances eurent un terme, quand le vent de la mer s'éleva derrière le camp, lorsque l'aquilon purifia l'air et que les vaisseaux apportèrent des grains étrangers.

Nous voyons d'après cela que l'encombrement et les privations furent une des causes qui présidèrent à cette affection typhique dans l'armée de Pompée. Lucain d'ailleurs a eu raison de con-

sidérer comme en étant l'origine l'infection produite par les cadavres des chevaux, et cette observation vient à l'appui du rapport de M. Jaccoud à l'Académie de médecine, en 1874. dans lequel il démontrait que « l'accumulation de produits animaux en état de fermentation ou de décomposition peut, en dehors de tout encombrement humain, provoquer l'explosion du typhus. »

Pendant que les soldats de Pompée étaient décimés par l'épidémie, l'armée de César, libre sur des collines spacieuses, n'avait à souffrir ni de la corruption des eaux, ni des miasmes délétères, mais elle était en proie à une famine horrible: Ne pouvant se ravitailler par mer, les hommes, pressés par la faim, disputaient la pâture aux animaux ; ils broutaient les feuilles des buissons et mordaient à l'écorce des arbres. Ils déracinaient des plantes dont la nature leur était inconnue et qui pouvaient être des poisons mortels. Tout ce que le feu pouvait amollir, tout ce qui cède à une dent avide, tout ce qui peut passer dans l'estomac, même en déchirant le palais, des mets jusqu'alorsinconnus à l'homme les soldats se les arrachaient, et malgré cela ils continuaient à assiéger un ennemi chez qui tout était en abondance.

Cependant leurs forces n'étaient pas encore épuisées, comme le prouve la défense héroïque qu'ils opposèrent à une sortie de Pompée, défense dans laquelle le centurion Scœva fit des prodiges de valeur, occupant seul contre une

légion une partie du rempart, « repoussant l'ennemi à coups de pieux et de leviers, tranchant à coups d'épée les mains de ceux qui s'attachaient aux murs, écrasant la tête des assaillants avec une pierre, en faisant au loin jaillir la cervelle, leur brûlant les yeux et le visage avec une torche enflammée... »

D'ailleurs, si les légionnaires souffraient de la faim, l'armée de Pompée avait souffert jadis plus cruellement encore de la soif. En Espagne, sur le sommet aride des collines d'Hilerda, la cavalerie de César l'avait cernée et séparée de la plaine par un fossé profond. Immédiatement cette malheureuse armée vint à manquer d'eau. Vainement on creuse la terre pour trouver des sources; César, prévoyant qu'il pouvait réduire l'ennemi par la soif, ne lui a pas permis d'en embrasser une seule dans son enceinte. La pénible recherche des eaux a rendu plus intolérable aux hommes la sécheresse de l'air qu'ils respirent. Ils n'osent même pas employer le secours des aliments pour réparer leurs forces défaillantes. Ils fuient les tables, car pour eux la faim est un soulagement.

Nec languida fessi Corpora sustentant epulis, mensasque perosi Auxilium fecere famem.

S'ils aperçoivent quelque humidité sur la terre amollie, ils arrachent à deux mains la glèbe et ils la pressent sur leurs lèvres desséchées. S'il trouvent une eau croupissante, couverte d'un

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noir limon, toute Tannée s'y précipite et se dispute ce breuvage impur. Le soldat expirant boit des eaux dont il n'eût pas voulu comme médicament...

Le dernier degré de la soif arrive : la flamme dévore leurs entrailles ; leur langue aride et raboteuse se durcit dans leur bouche embrasée; leur veines sont vides ; leurs poumons qu'aucune humeur n'arrose, laisse à peine un étroit passage à l'inspiration et à l'expiration, et leur haleine brûlante déchire leur palais que la sécheresse a fendu.

Torrentur viscera flamma, Oraque sicca rigent squamosis aspera linguis. Jam marcent venas, nuiloque humore rigatus Aeris alternos angustat pulmo meatus, Rescissoque nocent suspiria dura palato.

Leur gorge haletante, dans l'ardeur de la soif, aspire avidement les vapeurs de la nuit. Et ce qui redouble leur supplice c'est de voir couler sous leurs yeux l'Ebre impétueux et la Sègre tranquille, et de périr de soif à leur vue.

Les généraux cèdent enfin à la nécessité, on capitule. Lucain nous montre les malheureux soldats accourant aux fleuves ouverts maintenant devant eux; ils se couchent sur le rivage et troublent ces eaux dont ils peuvent enfin s'abreuver. Il en est qui s'étouffent par trop d'avidité, sans pouvoir éteindre la soif qui les dévore... Peu à peu les forces leur reviennent et l'armée se ranime.

Cette description est écrite de main de maître

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Le poète a bien compris que cette privation absolue de liquide devient rapidement un véritable supplice, surtout sous un climat où la chaleur excessive détermine des pertes continuelles à la surface de la peau et de ia muqueuse pulmonaire. Il n'a rien oublié, ni la fièvre, ni la gastro-entérite, qui surviennent à un moment donné et provoquent l'inappétence et le pyrosis qui brûle le tube digestif.

Lucain termine cette intéressant page de physiologie par une réflexion très juste et très philosophique.

O prodigue débauche, dit-il, ô faste insensé de l'opulence! désir ambitieux des mets les plus rares ! vaine gloire des somptueux festins ! venez apprendre avec quoi l'homme soutient et prolonge sa vie, à quoi la nature a réduit ses besoins. Pour ranimer ces malheureux, il n'était pas nécessaire d'avoir un vin fameux versé dans une coupe d'or. Il n'a fallu qu'un peu d'eau pure pour les rappeler à la vie. Un fleuve et Gérés, cela suffit aux hommes :

Satis est populis fluviusque Ceres.

Arrivons maintenant à la lutte suprême qui doit être décisive et mettre fin à la rivalité des deux grands ambitieux de Rome. Sextus, l'indigne fils du grand Pompée, a peur et veut consulter les oracles. Il vient d'arriver en Thessalie où croissent en abondance les plantes vénéneuses et lès herbes que Médée chercha en vain dans la Colchide. Il se présente chez la plus savante

des Hémonides, la magicienne Erichto. Les charmes de l'enchanteresse sont capables d'inspirer l'amour à des cœurs qui jamais n'y a iraient été sensibles. Par elie, de sages vieillards brûlent d'une flamme insensée ; deux époux, que ni le penchant, ni le devoir, ni la douce puissance de la beauté n'attirent, un nœud mag que les enchaîne et rien ne peut les en dégager. A sa voix, l'ordre des choses est renversé, les lois de la nature sont interrompues; le monde emporté dans son cours rapide reste tout à coup immobile, et le dieu qui imprime le mouvement aux sphères est tout étonné de sentir que leurs pôles sont arrêtés.

La farouche Erichto habite parmi les tombeaux ; lorsque la nuit est noire et le ciel orageux, elle erre dans la campagne et attire comme Aruns les feux de la foudre.

Nocturnaque fulgura captât.

Elle dit à Sextus: « pour toi qui veux connaître l'avenir, tout va parler. Puisqu'un carnage récent nous a fourni des mo.-ts en abondance, enlevons-en un qui n'ait pas perdu toute la chaleur de la vie et dont les organes encore flexibles forment des sons à pleine voix ; n'attendons pas que ses fibres desséchées par le soleil ne puissent plus nous rendre que des accents faibles et confus. »

Elle part vers le champ de bataille et rapporte un corps dont le poumon est intact ; « alors après avoir pratiqué une plaie nouvelle, elle

verse dans ses veines un sang nouveau plein de chaleur. »

Pectora tune primum ferventi sanguine supplet Vulneribus laxata novis.

Etant donné que la magicienne a choisi un sujet qui n'avait pas perdu toute la chaleur de la vie, on est presque en droit de penser qu'il s'agit là d'une transfusion du sang. Cela ne peut s'entendre autrement.

La sorcière lave ensuite les os avec un liquide sanieux auquel elle mélange une forte dose « de virus lunaire », disent, , sans paraître comprendre cette expression, tous les traducteurs.

Taboque medullas Abluit; et virus large lunare ministrat.

Si nous considérons que Virgile s'est servi du mot virus pour désigner la semence génitale, nous verrons que Ménière a eu raison de traduire virus lunare par sang menstruel, auquel les Anciens attribuaient des propriétés étranges et dont l'apparition devait concorder avec une des phases de la lune.

Passons sur tous les autres ingrédients qui entrent dans cette mixture magique, et regardons Erichto furieuse, en apercevant devant elle l'esprit de son sujet, qui considère en tremblant ce corps livide et glacé qui va encore lui servir de prison. Car ces veines ouvertes, cette poitrine déchirée, ces plaies profondes l'épouvantent. Le malheureux ! on lui enlève le plus grand bienfait de la mort, l'avantage de ne plus mourir.

Pavet ire in pectus apertum, Visceraque, et ruptas letali vulnere fibras. Ah miser! extremum cui mortis munus iniques Eripitur, non posse mori.

Erichto s'adresse alors aux divinités infernales ; et « immédiatement on voit une chaieur soudaine pénétrer le sang du cadavre. Ce sang commence à couler dans toutes les veines. Dans son sein glacé jusqu'alors, les fibres tremblantes palpitent, et la vie rendue à ce corps qui en avait oublié l'usage se mêle avec la mort. Les muscles ont repris leur vigueur, les nerfs leur ressort 5 le cadavre ne se lève point peu à peu et en s' appuyant sur ses membres ; il se dresse tout à la fois. Ses yeux ouverts sont immobiles ; ce n'est pas le visage d'un homme vivant mais d'un homme qui va mourir; la raideur de la mort et sa pâleur lui restent. Il paraît stupide d'étonnement de se voir rendu au monde. »

Constatons que ces symptômes ressemblent un peu à l'état d'un individu qui sort de léthargie ou de mort apparente, état qui se prolonge plus ou moins longtemps et pendant lequel il y a suspension plus ou moins complète de tous les phénomènes vitaux.

Quant à ce que Lucain lu.i fait dire. Il faut s'y attendre : une mort glorieuse est réservée à Pompée et à ses amis, mais Pluton fait préparer les plus affreuses tortures pour les vainqueurs...

Pendant que le jeune Sextus écoutait la magicienne Erichto, un autre officier était allé au

temple de Delphes pour consulter aussi l'oracle. C'était Appius. Les portes du temple étaient fermées depuis que les rois, qu'effrayait l'avenir, avaient imposé silence aux dieux. Ainsi les voûtes de l'antre étaient muettes et les trépieds dès longtemps immobiles, lorsque Appius, pour approfondir les secrets du destin de Rome, va réveiller ces profondeurs. Il ordonne au ministre d'Apollon d'ouvrir le sanctuaire et de livrer au dieu la Pythonisse pâlissante, la chaste Phémonoé.

Le pontife va la prendre et la conduit jusqu'au vestibule, mais elle résiste et ne veut pénétrer dans l'antre d'où s'exhalent des gaz toxiques. Or, Appius s'irrite de ne pas voir les trépieds en mouvement et menace de mort l'innocente vierge. Elle consent alors à se laisser pénétrer du dieu qui s'empare de ce corps fragile, dès que l'âme en est chassée. Elle parle, elle fait à Appius une communication qui n'intéresse que son sort. Apollon lui a fermé la bouche.

« Trépieds, dépositaires des destins, confidents des secrets du monde, ajoute le poète, pourquoi craindre de révéler le secret de notre ruine ? »

Custodes tripodes fatorum, arcanaque mundi Cur aperire times ?

La Pythie sort alors du temple, et le dieu la possède toujours. Tantôt son visage est glacé, tantôt il est menaçant et terrible ; il n'est pas

deux instants le même, tout à coup couvert d'une pâleur livide ou d'une brûlante rougeur. Son sein est soulevé par de violents soupirs. Elle se réveille, mais Apollon verse le Léthé dans son âme et en efface les secrets de l'avenir*, il défend au médium de se souvenir.

Telle était la cérémonie qui se passait dans le temple de Delphes, quand on venait consulter les prêtresses. Mon opinion est que celles-ci seraient actuellement considérées comme des sujets très remarquables ; on en verrait dans les services de Charcot et du Dr Luys. Puel les mettrait en catalepsie, et les jeunes de la Faculté étudieraient sur elles les effets de la suggestion mentale : tous remplaceraient avec avantage les pontifes de Delphes, — et comme eux sauraient mettre les trépieds en mouvement... C'est le mouvement sans contact.

Nous sommes maintenant à la veille de la grande bataille de Pharsale. Voici les légions qui s'avancent des deux côtés animées d'une égale fureur. Pendant que Pompée est encore sous l'influence d'un songe heureux et ne se décide qu'à regret à livrer la bataille dernière, César presse, anime ses soldats, se multiplie, leur indique la région du corps où il faut frapper. Pendant l'action, il examine les cadavres épars dans cette vaste plaine et ferme lui-même les plaies de ceux des siens qui respirent encore et qui perdent leur sang.

Vulnera multorum totum fusura cruorera Opposita premit ipse manu.

Dans ces funérailles du monde, j'aurais honte, dit Lucain, de donner des larmes à ces morts innombrables, d'observer d'un œil curieux chacun des mourants.

Tel soldat foule aux pieds ses propres entrailles éparses sur le sol -, tel autre rejette avec le souffle vital le trait enfoncé dans sa gorge. Il y en a qui tombent sur le coup, d'autres qui restent encore droits malgré les mutilations de leurs membres. La poitrine de celui-ci est clouée sur le sol par la flèche, les veines rompues de celuilà laissent le sang jaillir dans l'air et arroser les armes de l'ennemi...

Lucain continue avec un grand luxe de détails la description des plaies produites par les armes blanches, des hémorragies qui les compliquent et du genre de mort qu'elles déterminent. Nous ne nous arrêterons pas devant le triste tableau de ce champ de bataille où parmi les monceaux de cadavres, entre les petites mares de sang coagulé se meut un homme : César contemple son triomphe ! Bientôt on lui apportera la tête de Pompée qu'un traître aura frappé de son poignard au moment où le général vaincu abordera sur la terre d'Egypte. Et il l'a reconnaîtra bien cette tête : pour lui, on fera une préparation anatomique, que Lucain nous décrit ainsi :

« A l'aide d'un art impie, on a ôté le sang desséché autour de la tête, on a enlevé le cerveau, on a séché la peau, et quand toute l'humeur souillée est épuisée, on a versé le suc qui conserve et raffermit la face. »

Tune arte nefanda Submota est capiti tabès, raptoque cerebro Exsiccata cutis, putrisque effluxit ab alto Huraor, et infuso faciès solidata veneno est.

Lucain nous montre ensuite l'austère Caton ralliant les débris de l'armée de Pompée dans les déserts de la Libye. Sous cette zone, les rayons du soleil devenaient plus ardents, les sources d'eau beaucoup plus rares. Au milieu des sables, on arrive dans une oasis infestée de serpents.

Les soldats qui ont vu sur les bords de la source se dresser les terribles ophidiens redoutent de boire une eau que leur présence a empoisonnée. Caton leur explique que leur frayeur est vaine.

« Sans doute, dit-il, la morsure des serpents est venimeuse, le poison que leur dent distille est mortel, mais seulement quand il se mêle avec le sang, l'eau dans laquelle ils nagent ne Test pas. »

Les accidents que cause la morsure des serpents corroborent les paroles de Caton. Une dipsade mord un jeune porte-enseigne, du nom d'Aulus, qui est pris d'une soif inextinguible et mortelle. Sabellus mordu à la cuisse par un seps succombe avec des symptômes effrayants. Le venin de l'aspic des rives du Nil, après avoir coagulé le sang dans les veines de Lévus, amène une mort plus prompte que la coupe du magicien arabe qui contient l'herbe qui imite l'encens ? Le céraste, vipère cornue, fait aussi de nombreuses victimes.

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Lucain parle encore d'autres serpents, le jaculus, /e prester, l'heemorrhoïs , le paréas, qui probablement n'existent que dans son imagination de poète. Mais il nous fait connaître une tribu de la Libye, celles des Psylles, qui n'a rien à craindre des serpents, tous savent les charmer. Leur morsure d'ailleurs ne peut rien sur eux, ils sont invulnérables; car ils inoculent à leurs enfants le venin de l'aspic pour savoir si leur sang contient un mélange adultère.

In terra parvus quum decidit infans, Letifica dubios explorant aspide partus.

Les Psylles accompagnent l'armée de Gaton, ils la protègent contre les serpents, les éloignent du camp, en brûlant à l'entour des herbes odorantes; la centaurée, le peucédanum (fenouil), l'érica, le mélèze et l'aurone.

Mais si durant le jour un soldat était piqué, le Psylle lui porte secours ; il lave la plaie avec sa salive, prononce des paroles magiques, et, « penché sur le blessé, suce sa plaie livide, aspire le venin, l'exprime avec ses dents et crache la mort. »

Tune superincumbens pallentia vulnera lambit, Ore venena trahens, et siccat dentibus artus, Extractamque tenens gelido de corpore mortem Exspuit.

Nous arrêterons là notre étude sur la Pharsaîe. Nous laisserons César entrer triomphant dans Alexandrie, disperser toutes les forces ennemies et marcher sur Utique défendue par Ga-

ton. Après la bataille de Thapsus, le célèbre stoïcien protège la fuite de ses compagnons et ne songe qu'à mourir. Il s'endort après avoir lu les entretiens de Platon sur l'immortalité de Pâme, et à son réveil il se perce la poitrine de son épée. Le chirurgien, appelé pour arrêter Thémorragie, fait un pansement ; mais Caton lève l'appareil et meurt baigné dans son sang.

Lucain a consacré au grand philosophe les plus beaux passages de son œuvre ; il le fait voir après Pharsale ranimant les courages, s'opposant à la désertion, rendant hommage à la mémoire de Pompée, reconnu par tous enfin comme le plus sûr appui de la patrie chancelante.

Son patriotisme cependant fut peut-être poussé un peu loin dans ses rapports avec sa femme. On est homme avant d'être citoyen : Marcia lui avait donné trois enfants.

Satisfait de ce résultat, il la céda alors à son ami Hortensius dont la femme était stérile, afin qu'elle porte dans une maison nouvelle les fruits de sa fécondité, et que son sang maternel soit le lien de deux familles.

Après la mort d Hortensius, Marcia, les cheveux épars, le sein meurtri, revint trouver Caton et lui parla ainsi :

« Tant que mon âge et mes forces m'ont permis d'être mère, j'ai fait ce que tu as voulu, j'ai subi la loi de deux hyménées. A présent que mes entrailles épuisées ne sauraient plus enfanter, je reviens à toi, dans l'espoir de ne

plus être livrée à personne. Rends-moi les chastes nœuds de mon premier hymen, rendsmoi le nom d1épouse et qu'on puisse écrire sur mon tombeau : M arda, femme de Caton... »

Le grand philosophe accueille la chaste matrone, mais tout préoccupé des malheurs de la guerre civile, malgré sa sensibilité à l'amour, il s'interdit le lit nuptial et la sévérité de sa vertu résiste aux plaisirs légitimes...

Comme antithèse, Lucain nous fait le récit des faiblesses de César pour l'impudique Géopâtre. Elle vient de se rendre auprès du général victorieux, où Ptolémée, son frère et son époux, est en otage. Affectant la douleur, qui la rend plus belle encore, dans un désordre favorable à la volupté, l'héritière de Lagus s'approche lentement de César.

Le discours qu'elle lui adresse pour obtenir la restitution de ses Etats eut vainement flatté l'oreille farouche du vainqueur, mais le charme de sa beauté se communique à sa prière, et plus éloquents que sa voix, ses yeux impurs parlent et persuadent. Puis, après avoir séduit son juge, elle emploie une nuit honteuse à l'enchaîner.

Exigit infandam, corrupto judice, noctem.

Voilà ce que les séductions féminines font des soldats heureux! D'ailleurs, au milieu du luxe et des magnificences de cette civilisation égyptienne aussi corrompue que grandiose, dont Lucain nous donne la description, en présence de cette superbe courtisane couronnée, aussi captfvante par son esprit que par sa beauté, l'austère Caton lui-même aurait-il su résister...

Lucrèce appartenait à l'une des plus grandes familles de Rome; il descendait, dit-on, de Spurius Lucretius dont la fille, la célèbre Lucrèce, fut violée par Sextus, fils deTarquin le Superbe. Il était contemporain et ami de Gicéron et de Catulle. Il se suicida à l'âge de 44 ans, en l'an 55 (av. J.-C), dans un accès de mélancolie provoquée par la jalousie de sa maîtresse.

Son poème de Rerum natura, — très exactement traduit par Lagrange, — est un véritable traité en vers de physique, de métaphysique et de physiologie. Sa philosophie se rapprochait beaucoup du positivisme moderne. Il était l'ennemi des idées superstitieuses, et il nous apprend lui-même qu'il devint anti-religieux (on dit aujourd'hui anti-clérical), dès qu'il s'aperçut que la religion s'était mise au service des partis politiques et qu'elle approuvait les crimes commis pendant les guerres civiles.

Comment se fait-il qu'une œuvre scientifique ait été présentée sous la forme d'un poème

didactique ? Lucrèce nous le dit dans son premier chant dédié à son ami Memmius:

Apprends, lui dit-il, les vérités qui me restent à te découvrir. Je n'ignore pas combien elles sont obscures ; mais l'espérance de la gloire aiguillonne mon courage, et verse dans mon âme la passion des muses, cet enthousiasme divin qui m'élève sur la cime du Parnasse, dans des lieux jusqu'ici interdits au mortels. J'aime à puiser dans des sources inconnues; j'aime à cueillir des fleurs nouvelles, et à ceindre ma tête d'une couronne brillante dont les muses n'ont encore paré le front d'aucun poète : d'abord parce que mon sujet est grand, et que j'affranchis les hommes du joug de la superstition ; ensuite parce que je répands des flots de lumière sur les matières les plus obscures et les grâces de la poésie sur une philosophie aride. Et n'ai-je pas raison? Je fais comme les médecins qui, pour engager les enfants à boire l'absinthe amère, dorent d'un miel pur les bords de la coupe, afin que leurs lèvres, séduites par cette douceur trompeuse, avalent sans défiance le noir breuvage, — heureux artifice qui rend à leurs jeunes membres la vigueur et la santé :

Sed potius tali facto recreata valescat.

Ainsi, le sujet que je traite, étant trop sérieux pour ceux qui n'y ont pas réfléchi, et rebutant pour le commun des hommes, j'ai emprunté le langage des muses, j'ai corrigé l'amertume de la philosophie avec le miel de la poésie, espé-

rant que, séduit par le charme de l'harmonie, tu puiseras dans mon ouvrage une profonde connaissance de la nature.

Or, cette profonde connaissance de ia nature réside, d'après Lucrèce, dans l'hypothèse des atomes qui sont doués d'un mouvement essentiel, très rapide, cà peu près perpendiculaire, mais jamais parallèle. Il discute et réfute le système d'Anaxagore d'après lequel les os sont formés d'un certain nombre de petits os, les viscères d'un certain nombre de petits viscères, le sang de la réunion de plusieurs gouttes de sang.

Ossa videlicet e pauxillis atque minutis Ossibu', sic et de pauxillis atque minutis Viscenbus viscus gigni, sanguemque creari Sanguinis inter se multis cceuntibu' guttis.

En un mot, d'après cette théorie, tous les corps seraient composés de l'assemblage d'éléments similaires, ce que Lucrèce ne peut admettre, car pour lui chaque organe se forme de matériaux étrangers.

Le corollaire de cette théorie atomique est contenu dans son axiome : « Rien ne vient de rien, rien ne retourne dans le néant. »

At neque reccidere ad nihilum res posse, neque autera Crescere de nihilo, testor res ante probatas.

D'ailleurs, ajoute-t-il, puisque les aliments accroissent le corps en le nourrissant, il s'ensuit nécessairement que nos veines, notre sang, nos

os et nos nerfs sont formés de parties hétérogènes.

Prœterea, quoniam cibus auget corpus alitque Scire licet nobis venas, et sanguem, et ossa, Et nervos alienigenis ex partibus esse.

Les idées de Lucrèce ont été reprises de nos jours par le Dr Buchner1. L'intervention de la force créatrice est inutile, d'après le poète, pour expliquer les phénomènes ; et la force est inhérente à la matière, d'après le second, car elle n'est plus qu'une de ses propriétés, et la divinité elle-même, pour Lucrèce, ne peut tirer l'être du néant.

Nullam rem e nihilo gigni divinitus unquam.

En d'autres termes, la matière existe parce qu'elles existe, et la force ne se manifeste que parce que les atomes la produisent ; — mais le mouvement ? il ne peut l'expliquer, puisque la matière est inerte et que la force qu'elle puise en elle-même est sous sa dépendance, et, par conséquent, privée d'intelligence.

Le matérialisme moderne est encore à la hauteur de celui de Lucrèce ; il a la prétention de vouloir résoudre des questions de haute philosophie avec les procédés du positivisme scientifique. C'est là qu'est l'erreur. Où en arrive-t-il avec cette adaptation des révélations du laboratoire à l'étude de la psychologie ? A nier l'esprit et à considérer l'espèce humaine comme

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