Daremberg, Histoire des Sciences médicales. Paris
Le dieu de l'air descend dans son sein amoureux, Lui verse ses trésors, lui darde tous ses/eux, Remplit ce vaste corps de son âme puissante : Le monde se ranime et la nature enfante.
Un peu plus loin, nous allons voir le même sentiment exprimé avec une plus grande énergie encore :
« Ainsi, dit-il, tous les êtres qui peuplent la terre, hommes, bêtes fauves, troupeaux » habitants des eaux et des airs, s'abandonnent aux transports et aux ardeurs de l'amour, car celuici exerce sur tous le même empire... Que n'ose point un jeune homme, quand l'implacable amour dévore de ses feux ses veines brûlantes ?
Quid juvenis, magnum qui versât in ossibus ignem Durusamor ?
La nuit, au plus fort de l'orage, il traverse une mer converte de ténèbres. Vainement sur sa tête le ciel s'ouvre et la foudre éclate, vainement l'onde se brise avec fracas contre les rochers *, rien ne peut l'arrêter, ni la voix de ses malheureux parents, ni le désespoir d'une amante dont la mort doit suivre son trépas.
Delille a magnifiquement rendu l'idée du poète latin. Qu'on en juge par ces quelques vers :
Amour, tout sent tes feux, tout se livre à ta rage : Tout, et l'homme qui pense et la brute sauvage, Et le peuple des eaux et l'habitant des airs. Amour tu fais rugir les monstres des déserts.
Si nous nous plaçons au point de vue physiologique, nous verrons que Cabanis a traité de
main de maître cette intéressante question de l'amour physique. Il a cherché à se rendre compte de faction qu'exerce la chaleur en général sur les organes de la génération., dont elle paraît être, dit-il, le stimulant le plus efficace et le plus constant. Et il montre la métamorphose que l'adolescence amène chez le garçon1 :
« Le nouveau besoin qui se fait sentir à lui produit dans le jeune homme un mélange d'audace et de timidité ; d'audace, parce qu'il sent tous ses organes animés d'une vigueur inconnue ; de timidité, parce que la nature des désirs qu'il ose former l'étonné lui-même, que la défiance de leur succès le déconcerte. »
L'adolescence est aussi le renouveau de la vie.
Gomme les poètes, les hygiénistes ont donc mentionné l'action du printemps sur la fonction de reproduction, mais là encore, nous voyons les premiers nous apprendre avant les savants les secrets mystérieux de la nature, que les étymologistes font dériver très justement du mot lias ci, naître.
Aussi, a- dit Virgile, doit-il être considéré comme heureux celui qui connaît les secrets de la nature.
Félix qui potuit rerum cognoscere causas.
Mais, c'est par un travail opiniâtre qu'on ar-
1. Cabanis, Mémoire sur l'influence des sexes, in Rapports du physique et du moral. Édition L. Peisse. Paris,
rive à comprendre ses principaux phénomènes et qu'on triomphe de toutes les difficultés;
Labor omnia vincit improbus.
« Cest en y pensant toujours, » répondait Newton à ceux qui lui demandaient comment il était arrivé à formuler les lois de la gravitation universelle. Il a fallu qu'ils y réfléchissent longtemps aussi les observateurs de l'antiquité qui, par intuition, étaient arrivés à découvrir les origines de la terre.
Virgile, par la bouche de Silène, les décrit ainsi :
« Dans l'immensité du vide s'étaient rassemblés les principes créateurs de la terre, des mers, de l'air et du feu. De ces premiers éléments sortirent tous les êtres. Le globe, d'abord sous l'aspect d'une molle argile, s'arrondit et devient une masse solide -, puis, peu à peu, elle se durcit et force Thétis à se renfermer dans ses limites. La terre fut grandement étonnée aux premiers rayons du soleil, à la vue des nuages s'élevant dans l'espace pour retomber en pluie du haut des airs, des forêts montrant leur cime naissante et les animaux errant sur les montagnes inconnues. »
Ainsi parla ou chanta Silène devant les bergers
qui l'avaient surpris dormant dans le fond d'une
grotte, les veines gonflées par le via qu'il avait bu
la veille,
Inflatum hesterno venas.
Près de lui se trouvait sa couronne de fleurs,
tombée de sa tête pendant son sommeil, mais sa lourde coupe était toujours suspendue à sa ceinture par une anse archi-usée.
Dans le groupe des bergers se trouvait Eglé, la plus belle des naïades. A vous, mes chansons, avait-il dit aux premiers, mais à Eglé, je réserve une autre récompense...
Carmina vobis, huic aliud mercedis erit...
Il ne dit pas quelle sera cette récompense qu'il offrira à la belle. Il faut le deviner. Pour moi, cela devait être une rose, si Ton songe à l'histoire de la naissance de cette fleur à laquelle présida Silène. Parny nous l'a dit d'ailleurs en ces vers charmants, qu'on aime toujours à relire :
Lorsque Vénus, sortant du sein des mers. Sourit aux dieux, charmés de sa présence, Un nouveau jour éclaira l'univers.
Dans ce moment la rose prit naissance* D'un jeune lis elle avait la blancheur; Mais aussitôt le père de la treille, De ce nectar dont il fut l'inventeur, Laissa tomber une goutte vermeille Et pour toujours il changea sa couleur. De Cythérée elle est la fleur chérie, Et de Paphos elle orne les bosquets.
Sa douce odeur aux célestes banquets Fait oublier celle de l'ambroisie.
Son vermillon doit parer la beauté.
C'est le seul fard que met la volupté. A cette bouche où le sourire joue, Son coloris prête un charme divin; De la Pudeur elle couvre la joue Et de l'Aurore elle rougit la main.
Dans un autre passage, Virgile chercne une comparaison pour peindre le désespoir d'Orphée qui, pour la seconde fois, a perdu Eurydice. Et cette comparaison, il la trouve dans les gémissements de Philomèle redemandant ses petits à l'oiseleur qui les lui a ravis :
Qualis populea mcerens Philomela sub umbra Amissos queritur fétus,
Telle sur un rameau, pendant la nuit obscure, Philomèle plaintive attendrit la nature ; Accuse en gémissant V oiseleur inhumain Qui, glissant dans son nid une furtive main, Ravit ces tendres fruits que l'amour fit éclore Et qu'un léger duvet ne couvrait pas encore.
Voyons encore quelle puissance de pensée et quelle force d'expression dans ces vers qu'il consacre aux damnés qui expient aux enfers les crimes qu'ils ont commis sur terre :
« Non, quand j'aurais cent bouches, cent langues et une voix de fer, je ne pourrais jamais dire tous les genres de crimes, ni passer en revue tous les supplices. »
Nous suivrons cet exemple, et nous ne dirons rien de toutes les passions, de tous les vices dont le médecin est souvent lui aussi le témoin et quelquefois le confident discret. Nous constaterons simplement qu'un des principaux mobiles de la perversité humaine est la cupidité, l'amour des richesses, les instincts mégalomanes des bourgeois comme des paysans.
« A quoi ne pousses-tu pas le cœur des hommes, exécrable soif de l'or ! »
C'est Virgile qui parle :
Quid non mortaha pectora cogib, Auri sacra famés!
Ensuite il nous montre couverts de sang les frères divisés par l'intérêt :
Gaudent perfusi sanguine fratrum
Exsilioque domos et dulcia limina mutant, Atque alio patriam quserunt sub sole jacentem.
Un frère égorge un frère, et va, sous d'autres deux \ Mourir loin des lieux chers qu'habitaient ses aïeux.
Mais, il est un crime qu'il flétrit plus encore parmi tous ceux que renferment les enfers, c'est celui de l'homme qui a vendu sa patrie à prix d'or, et l'a livrée au pouvoir d'un tyran.
Vendidit hic auro patriam, dominumque potentem Imposuit ;
Ces vers, il faudrait les graver sur les murs de nos forteresses.
Né à Cordoue en l'an 3q de J.-C, de parents appartenante Tordre équestre, Marcus Annseus Lucanus fut amené tout jeune à Rome où il fi* ses études. Son oncle, Sénèque le philosophe, le fît entrer â la cour impériale et le donna comme émule à Néron dont il était le gouverneur. Les deux jeunes gens furent d'abord amis, mais il ne tardèrent pas à se brouiller, à la suite d'un concours de poésie dans lequel Lucain fut vainqueur. Néron irrité fît défendre à son condisciple de lire des poésies en public et sur le théâtre. Jalousie d'empereur.
Lucain se consacra alors à son travail de la Pharsale. Ennemi du despotisme, il entra dans la conspiration de Pison, fut arrêté, et n'échappa au supplice qu'en se faisant ouvrir les veines. Il avait vingt-sept ans !
La Pharsale est un poème épique écrit sur la guerre civile de César et de Pompée et dont le but réel est l'apologie de la liberté. Pour nous, nous n'avons à rechercher dans cette œuvre que
les passages qui nous intéressent, et ils sont nombreux, car Lucain appartenait à Técole stoïcienne dont Térudition scientifique était considérable.
En voici d'abord un remarquable exemple : Dans son premier chant, Fauteur de la Pharsale nous montre César franchissant le Rubicon, l'ancienne frontière de la Gaule, et marchant sur Rome qu'abandonnent immédiatement Pompée et ses partisans, les sénateurs et les notables. La panique est complète, les habitants courent consulter les devins étrusques. Aruns, le plus fameux, ordonne de purifier les murs de la ville et de se préparer à célébrer une cérémonie expiatoire, car les dieux avaient fait éclater au ciel, sur la terre et sur les mers mille prodiges effrayants. On avait vu dans la nuit obscure des astres inconnus, des lueurs traversant l'immensité des airs et une comète déployer sa redoutable chevelure. Au milieu d'une sénérité trompeuse, des éclairs étincelants se succédaient et la foudre sans nuage et sans bruit était tombée sur le Capitole. ..
Alors, tandis que les prêtres, les augures, les dépositaires des oracles et les sacrificateurs, suivis des citoyens affolés par la peur, parcouraient en procession les vastes détours de l'enceinte de Rome, Aruns ramasse les feux de la foudre et les dirige dans la terre qui les reçoit dans son sein avec un murmure étouffé.
Aruns dispersos fulminis ignés
Colligit et terrée mœsto cum murmure condit.
15c LUCAIN
« Aruns était un savant, dit le Dr Ménière, et peut-ê;re lui doit-on quelque chose qui ressemble au paratonnerre. » Ce commentaire ne me paraît pas exact.
N'était-ce pas plutôt avec une espèce de cerfvolant, attaché à une corde conductrice, qu' Aruns fit descendre la foudre dans le sol ?
Les historiens nous ont appris, en effet, que les Grecs et les Etrusques avaient étudié l'électricité atmosphérique et que Numa Pompilius était arrivé à attirer l'électricité des nuages, (Eripuit cœlofulmen), bien avant Franklin pour lequel Turgot a compose son fameux vers.
On sait aussi que cette expérience de physique est très dangereuse et que l'opérateur est exposé à être foudroyé. C'est ce qui arriva à Tullius Hostilius, successeur de Numa, qui, d'après Pline, « fut frappé d'un coup de foudre dans le moment où il imitait maladroitement le procédé de Numa pour faire descendre le tonnerre. » Tite-Live l a confirmé le fait et le genre de mort de Tullius Hostilius, tout en ajoutant qu'il assistait à ce moment à une cérémonie religieuse. Sénèque, le philosophe, qui nous a initié aux connaissances que possédaient les anciens sur la foudre et ses effets sur l'homme et les animaux, avait déjà constaté le phénomène du choc en retour, qu'on explique aujourd'hui par la commotion produite par la réunion des deux fluides électriques décomposés par influence2.