‹ Médecine et moeurs de l'ancienne RomeChapitre 12 sur 29 · Livre II, vers · texte numérisé non relu

Livre II, vers

toute la substance des aliments circule avec facilité dans les veines.

Dum facile in venas cibus omnis diditur.

Il faut convenir que nos corps font des pertes considérables, mais il les répare avec usure jusqu'au terme de leur accroissement.

Nam certe fluere ac decedere corpora rébus

Multa, raanus dandum est : sed plura accedere debent,

Donicum olescendi summum teligere cacumen.

Alors, les forces se perdent insensiblement, la vigueur s'épuise et l'animal va toujours en déclinant.

Inde minutaîim vires, et robur adultum Frangit, et in partem pejorem liquitur eetas.

Les sucs alimentaires ne se répandent plus en entier ni avec facilité dans les veines, et la nature n'est pas assez riche pour réparer les flots de matière qui s'échappent sans cesse du corps de l'animal. Il faut donc que la machine périsse étant plus faible contre les attaques extérieures ; car la nutrition ne se fait plus dans la vieillesse et celle-ci n'a plus la force de lutter contre les influences morbides qui l'assiègent.

Nec tudi tantia rem cessant extrinsecus ullam Corpora conticere, et plagis infesta domare.

Ainsi, ajoute Lucrèce, tous les corps ont besoin d'être réparés et renouvelés par les aliments et les sucs nourriciers qui soutiennent l'édifice entier de la machine. Mais le méca-

nisme ne peut durer éternellement, parce que les canaux nourriciers ne sont pas en état de recevoir toujours autant de substance qu'il en faudrait et la nature ne peut fournir sans cesse aux réparations.

Croirait-on que cette page sur la nutrition a été écrite, il y a près de vingt siècles, par un poète latin ? Nous y trouvons très bien exprimée l'idée de la circulation des produits de la digestion dans les veines, des aliments servant aux réparations de la machine, des sucs nourriciers qui soutiennent l'édifice. Mais ce n'est pas autre chose que le fait du liquide nutritif, de la lymphe plastique, qui sort au travers des parois des vaisseaux capillaires par transsudation, pour aller humecter et nourrir tous les tissus. La connaissance de ces phénomènes me paraît vraiment extraordinaire dans l'ignorance complète où étaient les élèves d'Epicure de la double circulation sanguine, et par conséquent de la tension du sang dans les vaisseaux entretenant et régularisant la sortie du liquide nourricier.

Lucrèce se montre souvent profond observateur dans son poème, physiologiste et même pathologiste. Dans son quatrième livre, il tâche d'expliquer comment les objets extérieurs agissent sur l'esprit par l'intermédiaire des sens. Il admet que toutes nos sensations sont produites par des corpuscules invisibles qu'il appelle simulacres, des espèces de membranes détachées de la surface des corps qui s'introduisent dans notre organisme et impressionnent diversement notre

esprit. Ces simulacres sont d'une ténuité et d'une subtilité inconcevables et se divisent en plusieurs classes. Une de celles-ci est ainsi décrite : « Ce sont des animalcules si petits que le tiers de leur grosseur est un atome invisible.

Primum animalia sunt jam partial tantula, eorum Tertia pars nuila ut possit ratione videri :

« Que penserons-nous donc de leurs intestins, de leur cœur, de leurs yeux, de leurs membres, de leurs articulations ? Quelle finesse ! Comment peut-on concevoir un tissu aussi subtil et aussi délicat ? »

A quelles découvertes devait mener cette idée de Lucrèce si les anciens avaient connu le microscope ! N'y a-t-il pas dans ces vers comme une vague intuition des microbes, des microzymas, des infiniment petits si grandement à la mode aujourd'hui ?

La matière produit également, d'après Lucrèce, des émanations qui sont aussi des simulacres d'une espèce particulière. Des surfaces de tous les corps émanent incessamment des corpuscules et c'est par eux que se produit la vision, car ils nous font juger non seulement de la couleur, de la grandeur et de la figure des objets, mais encore de leur distance et de leur mouvement.

Cette théorie en vaut bien une autre, et peutêtre l'éminent Crookes(de Londres), l'auteur du quatrième état de la matière, y trouverait-il

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quelque chose se rapprochant de sa découverte .

Lucrèce explique la sensation du son de la même manière. Les corpuscules viennent frapper l'organe de l'ouïe et quand ils sont façonnés par la langue et les lèvres, ils forment des paroles, et quand ils sont répercutés par des corps solides, par des rochers, ils forment les échos.

Ces mêmes corpuscules, en agissant sur la langue et le palais, et sur la membrane des fosses nasales, produisent la saveur et Y odorat.

Quant au toucher il est produit par l'impression immédiate des objets et non par les émanations qui agissent sur les autres sens.

Il serait trop long d'analyser les théories de Lucrèce sur les idées et les sensations.

Notons cependant ce passage :

Quand la bile prédominante allume la fièvre ou quand une autre cause produit en nous la maladie,

Quippe, ubi quoi febris, bili superante, coorta est, Aut alia ratione aliqua est vis excita morbi,

comme alors l'harmonie de notre corps se trouble et que les principes se déplacent, les corpuscules qui autrefois avaient de l'analogie avec nos organes cessent d'en avoir et ceux qui amènent la douleur sont les seuls qui puissent s'y introduire.

Quant à la sensation de la faim et de la soif, voici comment il l'explique : l'exercice et le mouvement rendent les émanations des corps

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plus abondantes, Ja transpiration en fait sortir aussi une grande quantité. Ces pertes raréfient le corps, affaiblissent la machine et déterminent un état douloureux d'épuisement. On a donc recours aux aliments, qui, en, se disséminant dans tous les interstices, soutiennent les membres, réparent les forces, remplissent les conduits que le besoin de manger avait dilatés. Les breuvages, de leur côté, se répandent dans toutes les parties qui ont besoin d'humidité ; ils dissipent les tourbillons de chaleur qui dévoraient l'estomac, et éteignent ces feux brûlants qui desséchaient et consumaient les membres.

La théorie de Lucrèce n'est pas inférieure à celle de la physiologie moderne qui se contente de nous apprendre que la faim est une sensation interne liée à l'ensemble des phénomènes de nutrition, et que la soif est une sensation analogue coïncidant avec la diminution dans la proportion des parties liquides de l'économie.

Après nous avoir dit quelques mots sur le sommeil, qu'il considère tantôt comme un changement de siège de l'esprit, tantôt comme une absence de celui-ci, — état pendant lequel le corps s'affaiblit, tous les membres languissent, les bras tombent, les paupières se ferment, — Lucrèce nous parle des songes.

Les objets habituels de nos occupations, ditil, ceux qui ont exigé le plus de contention de la part de l'esprit sont ceux qui reparaissent le plus souvent dans nos songes. Les avocats croient plaider des causes et interpréter les lois,

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le général livrer des combats et des assaut^ le pilote lutter contre les vents; — moi-même je n'interromps pas mes travaux pendant la nuit ; je continue d'interroger la nature et d'en dévoiler les secrets. Ceux qui ont assisté aux spectacles voient en songe les acteurs bondir et mouvoir leurs membres avec souplesse ; ils entendent les accords de la lyre et le doux langage des cordes; ils retrouvent la même assemblée et la même variété de décorations dont brillait la scène.

Et de quels grands mouvements l'esprit humain n'est-il pas agité pendant le sommeil! Combien de vastes projets formés et exécutés en un moment !...

En revanche, d'autres ne sont occupés que des besoins matériels de la vie. Les enfants endormis, croyant lever leurs vêtements auprès d'un bassin ou d'un tonneau coupé, se soulagent sans défiance du besoin qui les presse, et inondent ainsi les riches tapis que Bî.bylone a colorés pour leur lit.

Avouons que les sciences médicales n'ont pas ajouté grand'chose à cette page de physiologie, qu'on pourrait fort bien comparer à ce qu'on a écrit sur les fonctions du système nerveux, à propos du sommeil.

Lucrèce ne considère, dans son chapitre sur la génération, que la sécrétion spermatiqutj,les pollutions et les excès qu'elle entraîne, et la stérilité. En voici quelques passages qui nous paraissent dignes d'être cités :

Quand la première effervescence de Page se fait sentir au cœur des jeunes gens, quand le temps a mûri dans leurs membres les germes prolifiques;

Tum quibus œtatis fréta primitus insinuantur, Semén ubi ipsa dies membris matura creavit;

une foule de simulacres, émanés des corps de toute espèce, s'offrent à eux sous les traits de la beauté jointe à la fraîcheur du jeune âge, provoquent l'organe rempli du suc générateur, et, ouvrant à leur imagination ardente le sanctuaire de la volupté, excitent en eux un épanchement séminal abondant dont leurs vêtements sont souillés.

Profundant Fluminis ingénies fluctus, vestemque cruentent.

Ce sont les pollutions nocturnes de la puberté.

L'amour va maintenant entrer en scène. Lucrèce nous le décrit en ces lignes :

Le cœur que Vénus a blessé, soit en empruntant les traits délicats d'un jeune garçon, soit en armant de tous ses feux une femme séduisante, se porte vers l'objet d'où le coup est parti, pour s'unir à lui, pour l'inonder des flots de son amour : car la passion n'est que le pressentiment de la volupté. Voilà notre Vénus, voilà l'origine du nom de l'Amour; voilà la source de cette douce rosée qui s'insinue goutte à goutte dans nos cœurs, et devient ensuite un

océan d'inquiétudes. Car, dans l'absence de l'objet aimé, les simulacres assiègent toujours notre âme, et son nom retentit doucement à nos oreilles. Mais l'amour est une plaie qui s'envenime et s'aigrit quand on l'entretient; c'est une frénésie qui s'accroît, une maladie qui s'aggrave de jour en jour, si Ton n'étouffe le mal dans son origine, en variant ses plaisirs pour faire prendre un nouveau cours aux transports de la passion.

Lucrèce ne s'en tient pas là; il continue à faire l'éloge de l'amour physique qu'il considère comme le seul vrai. Et il termine ainsi :

Enfin, lorsque deux jeunes corps réunis jouissent de leur vigueur, lorsqu'ils frémissent aux premiers accès du plaisir,

Denique cum membris collatis flore fruuntur /Etatis, cum jam praesagit gaudia corpus,

que Vénus est sur le point de féconder le sein maternel, les deux amants se serrent étroitement et joignent leurs lèvres. Leurs bouches confondent leurs haleines.

Atque in eo est Venus ut muliebria conservât arva, Afngunt avide corpus, junguntque salivas Oris, et inspirant pressantes dentibus ora;

C'est assez; l'acte de la copulation et celui de la fécondation nous paraissent suffisamment expliqués.

Voyons ce que dit le poète des excès vénériens. D'abord, on ne les rencontre que dans les ardeurs morbides de l'amour passionné. Les

forces s'épuisent par la fatigue, dit-il ; les amants s'illusionnent sur des perfections qui n'existent pas et se montent l'imagination. Leur maîtresse est-elle noire, c'est une brune piquante; est-elle sale et dégoûtante, elle dédaigne la parure; louche, c'est la rivale de Pallas; maigre et décharnée, c'est la biche du Ménale; est-elle toute petite, c'est une des Grâces, l'élégance incarnée ; est-ce une géante, elle est majestueuse ; elle bégaye et articule mal, c'est un aimable embarras; elle est taciturne, c'est la réserve de la pudeur; exténuée par la toux, c'est une beauté languissante; d'un embonpoint monstrueux, c'est Gérés; enfin un nez camus paraît être le siège de la volupté et les lèvres épaisses semblent appeler le baiser.

Ces amants ne sont pas seulement victimes de leur tatal aveuglement : du sein même du plaisir sort je ne sais quelle amertume et l'on cueille des épines au milieu des fleurs...? Les maux d'une passion désespérée frappent tous les yeux et ils sont innombrables, — tant au physique qu'au moral.

Autre question très curieuse,— I'atavisme ! Lucrèce en parle savamment, comme on va le voir :

Lorsque, dans l'ivresse du plaisir, le sein avide de la femme a absorbé les germes producteurs, les enfants ressemblent au père eu à la mère, selon que la semence de l'un ou de l'autre a dominé.

Passons sur cette erreur de sécrétion qui est

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pardonnable à un poète qui écrivait, il y a une vingtaine de siècles. « Mais, ajoute-t-il, il arrive aussi que les enfants ressemblent à leurs aïeux ou à leurs ancêtres les plus éloignés, parce que souvent les deux époux renferment en eux un grand nombre de principes qui, transmis de pères en pères, viennent primitivement de la tige même.

Fit quoque in interdum similes existere avorum Possint, et référant proavorum saepe figuras.

« C'est à l'aide de cette multitude de principes que la puissance créatrice varie les figures et reproduit en nous les traits, la voix, la chevelure de nos aïeux, parce que ces parties de nousmêmes sont formées par des germes fixes, ainsi que le visage, le corps et les membres. »

Nous n'avons pas à examiner si l'explication que donne Lucrèce est juste ou non, nous n'avons à voir que le fait, — dont M. Dali)7 l n'a pas fait mention. Il dit au contraire : « On ne doit pas oublier que la question de l'atavisme, envisagée sous son jour physiologique, est toute nouvelle; celle de l'hérédité en général compte à peine deux ou trois traités spéciaux 2, et ce n'est pas sans étonnement que nous avons constaté que, dans les traités de physiologie les plus justement classiques, il est à peine fait mention de cette puissante propriété. »

i. Daily, article Atavisme du Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales.

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