Lucas, Traité de l'hérédité naturelle. Paris. 1S
Notre savant confrère définit ainsi l'atavisme :
La réapparition dans un individu ou dans un groupe d'individus de caractères anatomo-physiologiques, positifs ou négatifs, que n'offraient point les parents immédiats, mais qu'avaient offerts leurs ancêtres directs ou collatéraux. Les caractères transmis par l'atavisme sont de tous les ordres, normaux, pathologiques, tératologiques, intellectuels et moraux.
D'après les Bulletins de la Société d'anthropologie, M. Daily constate qu'il arrive dans les familles qui possèdent des portraits généalogiques, toute ressemblance ayant cessé depuis plusieurs générations, que l'on trouve tout d'un coup la reproduction exacte des traits de l'un des ancêtres. Ces faits ont été mis en évidence principalement dans certains cas relevés chez les races croisées et colorées : Martin de Moussy a observé des familles chez lesquelles, « au bout de plusieurs générations, il y a toute une série d'enfants, portant beaucoup plus que leur père et leur mère les signes d'un mélange africain, remontant au moins à une cinquième génération antérieure. » Il cite encore une dame dont le père était quarteron, et dont la mère offrait des traces de sang indigène-, mariée à un Anglais de race pure, elle eut dix-neuf enfants, qui tous « offraient des traces non équivoques de ce seixième de sang africain. »
On a cité, ajoute M. Dal'y, un grand nombre de faits où des époux dont les parents étaient roux d'un côté ou de l'autre, mais qui eux-
mêmes ne l'étaient pas, avaient donné naissance à des enfants à cheveux roux. Ceux qui supposent, avec M. de Quatrefages 4, que certains types d'hommes primitifs étaient roux, peuvent considérer comme ataviques tous ces cas d'érythrisme. D'après Broca, les mêmes phénomènes se présentent dans des familles à cheveux noirs où l'on a conservé le souvenir d'un croisement avec la race blonde.
Nous pourrions mentionner des faits plus nombreux et non moins intéressants sur l'atavisme, mais cela nous éloignerait de notre sujet. Donc, qu'il nous soit permis de conclure que c'est à tort qu'on considère cette question comme entièrement neuve. Les élèves d'Epicure la connaissaient et avaient même cherché à en expliquer les causes.
Lucrèce termine ce chapitre de la génération par quelques considérations sur la stérilité.
Il enseigne très justement que c'est de la superstition de croire que la divinité prive quelques hommes de la faculté de propager leur espèce et qu'il est ridicule de l'implorer par des prières et des sacrifices pour obtenir la fécondation de leurs épouses. C'est en vain, dit-il, qu'ils fatiguent les divinités et les oracles. Les femmes demeurent stériles quand la semence est trop fluide ou trop épaisse : trop fluide, elle ne se fixe pas aux lieux destinés à la recevoir, elle se résoud aussitôt en liqueur et s'écoule sans effet; trop épaisse, sa
i. Quatrefages, Hommes fossiles et hommes sauvages. Paris, 1884.
consistance l'empêche de s'élancer assez loin, de pénétrer avec facilité dans ses réservoirs.
En effet, ajoute-t-il avec raison, la différence de l'organisation en met une grande dans les unions. Il y a des hommes plus féconds avec certaines femmes, et des femmes qui reçoivent plus aisément de certains hommes le fardeau de la grossesse. Beaucoup de femmes ont langui stériles sous plusieurs hymens, qu'un époux plus conforme à leur tempérament a enrichies d'une nombreuse famille; et des maris, après plusieurs mariages infructueux, ont trouvé dans une nouvelle compagne des soutiens pour leur vieillesse; tant il importe que les tempéraments des époux se conviennent mutuellement.
La qualité des aliments est encore une chose qu'il faut observer. Il y en a qui épaississent le fluide générateur; il y en a qui l'atténuent et le dissolvent.
La manière dont on se livre à l'amour n'est pas non plus à négliger, dit-il encore; on croit communément que l'union des époux doit se faire sur le modèle de l'accouplement des quadrupèdes, parce que dans cette attitude la situation horizontale de la poitrine et l'élévation des reins favorisent davantage la direction du fluide générateur. Mais il ne faut pas que la femme excite par des mouvements lascifs l'ardeur de l'époux et sollicite un épanchement immodéré qui l'épuisé. Ces mouvements sont un obstacle à la fécondation; ils ôtent le soc du sillon et détournent les germes de leur but.
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Laissez aux courtisanes ces criminels artifices pour éviter le désagrément des grossesses fréquentes et pour rendre à leurs amants les transports de l'amour plus délicieux : nos épouses n'ont pas besoin de ces transports.
Ainsi finit le 4e livre de Lucrèce, qui n'est qu'un exposé de la science d'Épicure que l'auteur, non seulement regarde comme un dieu, mais élève même au-dessus des divinités, dont les découvertes, utiles au genre humain, ont mérité l'apothéose.
Lucrèce explique la cause des maladies contagieuses par la présence dans l'atmosphère d'une infinité de corpuscules de toute espèce, dont les uns nous donnent la vie, les autres engendrent la maladie et la mort. Quand le hasard a fait naître, ajoute-t-il, un grand nombre de ces derniers, l'air se corrompt et devient mortel. Ces maladies actives et pestilentielles nous sont transmises d'un climat étranger par la voie de l'air, comme les nuages et les tempêtes, ou s'élèvent du sein même de la terre, dont les glèbes humides ont été putréfiées par une alternative déréglée de pluies et de chaleur.
Parmi les conditions qui président à l'évolution des épidémies, nos hygiénistes placent en première ligne : la température, les climats, l'altitude, la latitude, les conditions locales, le mode de propagation, etc.
Lucrèce n'a pas oublié de mentionner l'influence des climats. Quelle différence, dit-il, entre l'atmosphère des Bretons et celle de l'Egypte 1
Nam quid Britannum cœlum diffère putamus, Et quod in iEgypto est !
Quelle différence entre le climat du Pont et celui de ces vastes régions qui s'étendent depuis Gades jusqu'aux peuples brûlés par le soleil ! Ces quatre pays exposés à quatre climats divers diffèrent par la nature des maladies auxquelles ils sont sujets,
Et morbi generatim sascla tenere.
C'est ainsi, ajoute Lucrèce, que l'éléphantiasis est une maladie qui naît sur les bords du Nil,
Est elephas morbus, qui propter fiumina Nili,
au milieu de l'Egypte et nulle part ailleurs. Le climat de l'Attique est contraire aux jambes ; celui des Achéens, malsain pour les yeux; d'autres pays attaquent d'autres parties du corps : toutes ces différences viennent de l'atmosphère.
Après ces préliminaires sur i'action que les climats, les vents, les pays exercent su-*- les hommes, Lucrèce arrive à la description de la peste d'Athènes, qui est un petit chef-d'œuvre de littérature médicale. Il en fait l'étiologie dans les termes suivants :
Née au fond de l'Egypte, après avoir traversé les espaces immenses d'air et de mer, elle vint fondre sur. les habitants de l'Attique, qui tombèrent en foule sous les coups de la maladie et de la mort.
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Voici quels étaient les prodromes :
Le mal s'annonçait par un feu dévorant qui se portait à la tête; les yeux devenaient rouges et enflammés. L'intérieur du gosier était baigné d'une sueur de sang noir, et le canal de la voix était fermé et resserré par des ulcères.
Principio, caput incensum fervore gerebant, Et duplices oculos suffusa luce rubentes. Sudabant etiam fauces intrinsecus atro Sanguine, et ulceribus vocis via septa coibat.
La langue, souillée de sang, était douloureuse, immobile, rude au toucher.
Lucrèce arrive aux symptômes de la maladie.
Tous les soutiens de la vie, dit-il, s'ébranlaient à la fois.
Omnia tum vero vitaï claustra lababant.
Labouche exhalait une odeur fétide, semblable à celle des cadavres corrompus, l'âme perdait toutes ses forces, et le corps languissant paraissait déjà toucher le seuil de la mort. A ces maux insupportables se joignaient le tourment d'une inquiétude continuelle, des plaintes, des gémissements qui épuisaient les malades.
Le corps tout entier était rouge, comme si leurs ulcères eussent été enflammés ou que le feu sacré se fût répandu sur leurs membres.
Et simul ulceribus quasi inustis orane rubere Corpus, ut est, per membra sacer cum diditur ignis.
Le feu sacré, ignis sacer, c'est Térysipèle, que certains commentateurs ont traduit par épilepsie,
morbus sacer. La comparaison n'est pas mauvaise pour désigner cette rougeur particulière de la peau.
Lucrèce complète la symptomatologie par une chaleur ardente qui se faisait sentir dans tous les organes et une soif inextinguible qui les poussaient à se jeter dans l'eau des rivières et à boire immodérément.
Bientôt la douleur ne leur laissait plus aucun repos, l'insomnie était continuelle, leurs membres étendus perdaient tout mouvement, et la médecine balbutiait en tremblant, à leurs côtés,
Mussabat tacite medicina timoré
Nous avons le droit de dire que de nos jours, sur les champs de bataille de la science, les médecins peuvent quelquefois être très embarrassés, mais ils ne tremblent pas. Les victimes du devoir professionnel ne se comptent plus...
Ce grand drame pathologique se terminait par une agitation considérable, des bourdonnements continuels dans les oreilles, une respiration vive et précipitée, des sueurs profuses, la sécheresse de la bouche, des frissons et de la raideur des muscles des mains.
Enfin, ajoute Lucrèce, dans les derniers moments, leurs narines étaient resserrées et effilées.
Item ad supremum denique tempus Compressée nares, nasi primoris acumen Tenue,
leurs yeux étaient renfoncés, leurs tempes creuses, leur peau froide et rude, leurs lèvres
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amincies, leur front tendu et saillant. La mort arrivait après huit ou neuf jours de souffrance. Parmi les particularités qu'offrait la maladie, Lucrèce parle de certains malades qui ne succombaient qu'après une période de rémission, soit à la suite d'une hémorragie nasale très abondante, soit à la suite de troubles nerveux. Il arrivait aussi que les organes de la génération étaient atteints, de telle façon que les malheureux, dans l'espoir d'éviter la mort, s'empressaient de les abandonner au fer.
Et graviter partira metuentes limita lethi Vivebant ferro privati parte vinli .
Quant au traitement, il n'y avait pas, dit Lucrèce, de remède sûr ni général ; et le même breuvage qui avait prolongé la vie aux uns était dangereux pour les autres. Dernier détail à signaler : les cadavres étaient inhumés ou portés sur le bûcher, au gré des familles, et sans le contrôle du gouvernement, avantage que nous ne possédons pas encore.
Nous avons assez parlé de cette peste, nous allons voir maintenant Lucrèce psychologue.
Il considère d'abord que l'esprit et le corps ne font qu'un, et il veut le prouver ainsi : L'esprit étant tourmenté par les soucis, la tristesse et l'effroi comme le corps par la douleur et la maladie doit, comme lui, participer à la mort.
Dans les maladies physiques, souvent la raison s'égare, le délire et la démence s'emparent
LUCRÈCE IÇ^
de l'esprit. Quelquefois une violente léthargie la plonge dans un assoupissement profond et éternel. Le malade n'entend pas la voix, ne reconnaît pas les traits de ceux qui l'entourent et qui s'efforcent de le rappeler à la vie.
Puisque la contagion de la maladie gagne ainsi l'âme, il faut donc en conclure qu'elle est aussi sujette à la dissolution, car une expérience souvent répétée nous apprend que la douleur et la maladie sont les deux ministres de la mort.
Cet argument n'est pas fort, car l'esprit ne peut se manifester qu'à l'aide d'un encéphale sain et tous ses efforts restent impuissants avec un organe malade. La même observation s'adresse au délire alcoolique, qu'il décrit de la manière suivante :
Lorsque la partie subtile du vin, Vini acris vis.
on dirait aujourd'hui la partie alcoolique, a été introduite dans le corps de l'homme,
Penetravit hominem
et a t'ait couler son feu dans ses veines,
Et in venas discessit diditus ardor,
pourquoi ses membres sont-ils pesants, sa démarche incertaine, ses pas chancelants, sa langue embarrassée, son esprit incohérent, ses yeux flouants ?
Consequitur gravitas membrorum, prcepediuntur Crura vacillanti, tardescit lin^ua, madet mens, Mant oculi?
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Pourquoi ces cris, ces hoquets, cette modification profonde du caractère que l'ivresse traîne à sa suite ? Que signifient-ils, sinon que la force du vin attaque Tàme elle-même au fond de nos corps ? Or, toute substance qui peut être troublée et altérée sera nécessairement détruite et privée de l'immortalité, si elle est exposée à l'action d'une cause supérieure.
Laissons de côté la question philosophique de Lucrèce, et il nous restera une description curieuse de l'ivresse au deuxième degré.
Sans transition, — et peut-être avec raison, — il nous montre un accès d'épilepsie, à propos duquel il renouvelle son raisonnement sur l'état d'inertie de l'âme pendant la durée du drame pathologique :
D'autres fois, dit-il, un malheureux attaqué d'un mal subit tombe tout à coup à nos pieds comme frappé de la foudre. Sa bouche écume, sa poitrine gémit, ses membres s'agitent ; il se raidit, se débat, se met hors d'haleine, se tourmente et se meut en tout sens :
Quia etiam, subita vi morbi saspe coactus, Ante oculos aliquis nostros, ut fulminis ictu, Concidit, et spumas agit, ingemit, et tremit artus, Desipit, extentat nervos, torquetur, anhelat Inconstanter et in jactando membra fatigat.
Lucrèce achève ensuite le tableau de la névrose convulsive qui sera ainsi d'une parfaite exactitude clinique ; il dit :
Les désordres psychiques arrivent ultérieu-
rement, provoqués par le trouble de l'esprit et de rame, qui exercent en désordre leurs facultés. Puis, quand l'accès morbide est passé, le malheureux se relève, d'abord en chancelant, et recouvre peu à peu l'usage de ses sens et de sa raison.
Tum quasi vacillans primum consurgit, et omnes Paulatim redit in sensus, animamque receptat.
Gomme autre preuve de la solidarité d'existence de Tâme et du corps, Lucrèce examine ce qui se passe dans la syncope : sans quitter le séjour de la vie, l'âme, ébranlée par une violente secousse, paraît sur le point de s'en aller, le visage devient livide comme au moment de la mort, et les membres,en état de résolution, semblent prêts à se détacher d'un corps où le sang ne circule plus. Tel est l'état, ajoute-t-il, d'un homme qui tombe en défaillance et qui perd connaissance, assaut terrible dans lequel toutes les forces du corps cherchent à retrouver le lien qui les unit. Car alors l'âme entière tombe abattue avec le corps, et périrait, si le choc devenait plus violent.
La conclusion que tire l'auteur de ces exemples est que l'âme naît et meurt en même temps que le corps. Mais qu'importe, la mort, dit-il, n'est pas à craindre ; la vie est une mort continuelle qui nous délivre des préjugés, des terreurs chimériques, des inquiétudes dévorantes. D'ailleurs, en vivant plus longtemps, nous serions toujours habitants de la même terre, et
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la nature n'inventera pas pour nous de nouveaux plaisirs.
Preeterea, versamur ibidem, atque insumus usque ; Nec nova vivendo procuditur ulla voluptas.
Ce mépris de la mort, et ces terreurs qu'elle inspire aux esprits faibles ont été très bien rendus par Cabanis1.
Cabanis a formulé cette conclusion imitée de Lucrèce :
« Non, sans doute, la mort, en elle-même, n'a rien de redoutable aux yeux de la raison.
« Tout ce qui peut la rendre douloureuse est de quitter des être chéris ; et c'est bien là, en effet, la véritable mort. Quant à la cessation de l'existence, elle ne peut épouvanter que les imaginations faibles, incapables d'apprécier au juste ce qu'elles quittent et ce qu'elles vont retrouver; ou les âmes coupables, qui souvent au regret du passé, si mal mis à profit pour leur bonheur, joignent les terreurs vengeresses d'un avenir douteux. Pour un esprit sage, pour une conscienee pure, la mort n'est que le terme de la vie : c'est le soir d'un beau jour. »
Cette philosophique résignation n'est-elle pas préférable à la peur qu'inspirent les microbes et les bacilles qu'il est aussi difficile de constater et d'atteindre que les corpuscules et les miasmes délétères de Lucrèce?
i. Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme, 8e édition, par Le Peisse. Paris, 1844.