POÈTES SATIRIQUES
Lucilius, Perse, Juvénal, Martial,
Caïus Lucillus, le plus ancien des poètes satiriques, naquit à Suessa, vers l'an i5o av. J.-C, d'une famille de chevaliers, d'où sortit plus tard le grand Pompée.
A l'âge de quatorze ans, il suivit Scipion en Espagne et prit part au siège de Numance.De retour à Rome, il commença à écrire ses satires, dont il ne nous reste que quelques fragments épars.
Lucillus était un stoïcien libéral; il était probe, indépendant, loyal. La vertu, pour lui, consistait à savoir discerner le bien du mal, ce qui est utile et honnête de ce qui ne l'est pas, d'honorer ce qui est digne de l'être, de défendre les bonnes mœurs ! « Enfin de mettre au premier rang les intérêts de la patrie, au second ceux de nos parents, au troisième et dernier les nôtres. »
Commoda prœterea patriœ sibi prima putare, Deinëe parentum, tertia jam postremaque nostra.
Après avoir donné des preuves éclatantes de
la bravoure militaire, il montra qu'il possédait, ce qui est plus rare, ce qu'on appelle le courage civil. Dans cette guerre de plume, qui a aussi ses périls et sa gloire, il n'hésita pas à arracher le masque aux grands faiseurs de l'époque et à livrer à la risée du public les noms des factieux et des patriciens superbes. Son audace était encouragée par Scipion et Lélius dans l'intimité desquels il vivait.
Lucilius était immensément riche; il eut pour maîtresse les deux plus belles filles de Rome, Grétéa et Collyra, auxquelles il dédia une partie de ses œuvres. Mais sa santé était faible et chancelante, et cette raison lui fit quitter la ville pour aller s'établir à Naples, où il mourut quelques années après, à l'âge de quarante-six ans. On a dit de lui qu'il avait flagellé le vice de ses contemporains!... C'était un Romain et, sous le rapport des mœurs, il ne valait pas beaucoup mieux que les autres.
Dans son premier livre, il suppose les dieux réunis dans l'Olympe pour juger les hommes pervers de son temps. Dans ce conseil burlesque où Jupiter lui-même ne brille ni par la modestie ni par l'éloquence, les membres du cabinet céleste délibèrent sur les juges Tubulus et Lucius, qui reçoivent de l'argent porr acquitter ceux qu'ils devraient condamner, sur Lupus, le questeur sacrilège, et Garnéade, l'édile infidèle qui se dispense d'obéir aux lois, sur Elius, enfin, qui « sait se glisser partout comme une gangrène maligne et corrompue, »
Serpere uti gangreena mala atque herpestica posset ;
comparaison qui permet de supposer une fréquence de la gangrène, comme complication des états pathologiques, plus grande qu'aujourd'hui. « Dans son air, comme dans ses traits, on voit partout la mort, la jaunisse, le poison... »
Vultus item est faciès, mors icteru' morbu venenum.
Cet Elius nous fait l'effet de ces personnalités encombrantes, comme on en voit partout dans les régions du pouvoir, dans les rangs de l'armée, dans les couloirs, les salles des pas-perdus et les antichambres. Ambitieux atrabilaires, à face ictérique, êtres venimeux, obséquieux, dangereux. J'en connais comme cela.
La satire suivante paraît avoir été écrite sur le faste et la luxure de la jeunesse romaine. On y trouve quelques passages qui se rapportent à un duel, à la suite duquel un des champions fut laissé pour mort. Son logis purifié, suivant l'usage, avec un gâteau de graisse,
Farto omnia sunt circumlata,
les funérailles commencées, les sacrifices accomplis devant le bûcher... voilà qu'on rencontre le mort se promenant dans la ville I C'était un cadavre d'occasion devant lequel les parents et les invités faisaient une contenance sévère et s'essayaient à une tristesse de circonstance.
Parmi les jouisseurs que critiquent le poète, citons Manlius, introduisant à Rome, au retour
de son expédition d'Asie, le luxe et les délices de l'Orient; Lucilius dit à ce propos :
Hostibu' contra Pestem perniciemque, catax quam et Manliu' nobis.
« Renvoyons à l'ennemi cette peste et ce fléau que -le boiteux Manlius apporta chez nous. »
Emilius vaut encore moins : il passe pour un homme grave, intègre, vénérable, mais il n'affecte ces dehors austères que pour cacher ses vices; et Nonius n'est qu'un homme impudique, déhonté et rapace.
Le poète dit à Nomentanus : Toi, pendard, que la fièvre t'étouffe ! A quoi passe-t-il son temps celui-là ? « A pénétrer dans un antre à poils ».
In vulgam penetrare pilosam,
à l'aide de cet instrument :
Noctipuga medica,
c'est-à-dire une aiguille qui pique la nuit...
Ces expressions sont peut-être un peu trop pittoresques, et je leur préfère le réalisme des vers suivants qui s'adresse à tous les tristes héros de la satire :
Vive\, gloutons, mangeurs! Viveç, ventres! Vivite lurcones, comedones ! vivite ventres !
Dans un voyage qu'il fait à Gapoue, Lucilius raconte ses aventures. Dans une auberge, il ne trouve, ni une huître, ni un poisson, ni une palourde et pas d'asperges.
Asparagi nulli.
Il n'est pas content, et, dans sa mauvaise humeur, il fait un portrait peu flatté d'un pauvre diable de boucher qu'il rencontre sur son passage : Il a un museau allongé, dit-il, et avec sa dent de devant qui se dresse en pointe, il a l'air d'un rhinocéros d'Ethiopie. En outre, il est très malade et il exhale son dernier souffle de ses poumons.
Symmachu prœterea jam tum depostu' bubulcus Expirans animam pulmonibus œger agebat.
Pauvre Symmachus, il est phtisique; et « sa mère ne Ta pas enfanté, dit Lucilius, mais vomi par son derrière ! »
Non peperit, verum postica parte profudit!
On dîne cependant, sans asperges... et sans poisson. Mais tous les brocs sont sens dessus dessous, et notre raison aussi, ajoute le poète.
Vertitur œnophoris fundus sententia nobis.
Il est probable qu'on n'avait pas invité de dames ce jour-là, car on manquait un peu de tenue dans ce souper de campagne ; et la preuve, c'est que Lucilius en arrive à dire, à son voisin probablement : « Ton estomac nous lance des rots qui sentent l'aigre. »
Exhalas tum acidos ex pectore ructus.
Eructations acides de l'indigestion par excès alcoolique. Or, si les censeurs se comportaient ainsi, que devaient être les hommes que Luci-
20b LUCILIUS
lius attaque dans sa quatrième satire, ce Publius Gallonius, par exemple, surnommé le Gouffre, auquel il s'adresse en ces termes :
« O Publius Gallonius, ô gouffre ! tu es un homme bien malheureux. Tu n'as pas une seule fois bien soupe dans ta vie, quoique tu dépenses tout ton bien pour une squille ou pour un esturgeon monstrueux.
« A ces gloutons qui préfèrent les prodigalités et les festins à un train de vie modéré, il faut les mets les plus bizarres. L'un est alléché par des tétines de truie et un plat de volaille, l'autre par un loup friand du Tibre... Quand ils ont pris un thon, ils rejettent le corb. » (Le corb est un poisson très délicat, de la famille des Squamodermes qu'on pêche sur les côtes de la Méditerranée.)
Le résultat de ces habitudes de gourmandise se trouve dans cette apostrophe à Lupus :
Ta mort, ce sont les saperdes et la sauce de silure, les poissons énormes, les amias.
Occidunt,- Lupe, saperdee te, te jura siluri, Surnmi ceti, atque amnia.
D'après G. Cuvier et Valenciennes1, la saperde était le coracin dont il existe deux espèces, celui du Nil (bolty), qui devient très gros et qui est très estimé, et le coracin de mer, petit, poisson qu'on appelle, en Corse, le corvolo. L'amia est le poisson qu'on désigne aujour-
i. Cuvier et Valenciennes, Hisloirj naturelle des poissons. Paris, 1829-1846.
d'hui sous le nom depélamirfe. Le silure est un poisson d'eau douce dont la chair est blanche et de digestion facile et dont le goût rappelle celui de la lotte ou de l'anguille ; on en trouve dans les lacs de la Suisse, dans le Rhin et dans le Danube.
Lucilius continue.
Pour ces gens-là, il faut du vin tiré d'une pleine tonne, auquel le creux de la main ou le siphon n'a rien fait perdre, auquel le sachet de lin n'a point ôté sa force.
Quibu' vinum Defusum e piano siet, hir siphove cui nil Dempsit vis aut saculus abstulerit.
Scaliger et Dacier expliquent que ces gourmets ne veulent du vin que s'il est tiré d'un tonneau bien plein ; car, si on a déjà percé celuici pour déguster le vin, soit en le soutirant avec un siphon, soit en le humant dans la creux de lamain,/zjr siphove, le tonneau reste en vidange et le vin s'aigrit. Quand on le passe dans un sac de lin saculus, pour être filtré et clarifié, il ne leur convenait pas davantage, car cette opération lui faisait perdre de sa force.
Ce n'est pas tout encore, il faut à nos convives que « tout soit bien cuit, bien assaisonné, une conversation agréable, et de l'appétit. (En cela ils n'ont pas tort.)
Bene cocto, Condito, sermone bono, et, si quaeri libenter.
Après le festin, leur système nerveux est sur-
excité. Il est facile de s'en convaincre en écoutant leur discours : Oui, dit l'un, je le tuerai et je le vaincrai, si c'est là ce que vous demandez. Il pourra bien se faire que je reçoive quelque chose au visage avant de lui planter mon épée dans l'estomac, la jambe ou les poumons. Mais je hais cet homme, je vais me battre de rage, et je ne trouve rien de si long que d'attendre qu'il ait assuré son épée dans sa main, tant la passion et la haine que je lui porte soulèvent ma colère. — C'est le seigneur Pacidéianus qui parle ainsi !
L'homme qui excite cette haine féroce, c'est Eserninus que l'auteur nous désigne comme un adversaire déloyal. Mais qu'il y prenne garde, Pacidéianus le frappera à la poitrine et peutêtre auparavant à la jambe, et il lui coupera le jarret. Car on le connaît comme un homme redoutable àl'épée,
Rudibus cuivis asper.
On désignait sous le nom de rudibus des tiges métalliques dont se servaient les gladiateurs, quand ils faisaient de l'escrime.
Après le duel, nous devions voir fatalement apparaître les femmes. Parmi les fragments de de cette satire, nous retrouvons en effet quelques passages qui en disent assez. Voici :
Si nulle femme ne peut avoir le corps très ferme, que du moins la chair résiste aux secousses d'un bras amoureux, et que son sein gonflé de lait emplisse mieux la main qui s'y repose.
Quod si nulla potest mulier tam corpore duro Esse, tamen tenero maneat succussa lacerto, Et manus uberior lactanti in sumine sidat.
Un peu plus loin, nous voyons une preuve des caresses intéressées des courtisanes. Lucilius nous peint la petite scène d'un homme qui entre chez une de ces demoiselles : « Elle Fatteint sans qu'il y pense, lui saute au cou, l'embrasse, et tout entier le mange et le dévore. »
Assequitur nec opinantem, in caput insilit, ipsum Commanducatur totum complexa, comestque.
Le bourgeois réclame et fait tapage. Mais, ajoute Lucilius, « qui te force, dis-moi, à pénétrer en tapinois, dans les replis de certaines fentes?... »
Die, quee cogat vis ire minutiai Per commissuras rimarum, nocti' nigrore?
Corpet, le traducteur de Lucilius, se donne la peine d'expliquer le sens de ire per commisuras rimarum, c'est fut lier e, dit-il. — Parbleu ! Comme il s'agit évidemment d'une jeune fille qui n'est plus vierge, on lui donne ce conseil : « Achète-la sans pucelage. »
Sine eugio ac destina.
Il paraît que cela se vend aussi à Paris aux gens riches, mais toujours sans garantie.
En décrivant la dépravation des femmes, Lucilius parle des matronales et des saturnales ; et, incidemment, il nous montre la vengeance intransigeante d'un mari outragé : « Dès qu'il
a résolu de la punir et de tirer vengeance de ses méfaits, notre homme prend un tesson de Samos ; et il se coupe la verge, et du même coup s'abat les deux testicules.
Hanc ubi vuît maie habere, ulcisci pro scelere ejus, Testam sumit homo Samiam, sibique illico telo Praecidit caulem, testesque una amputât ambo.
Le poète fait ensuite cette réflexion fort juste : « Oui toute vieille et pourrie qu'elle puisse être j'aimerais encore mieux me défaire de ma femme que de me châtrer moi-même. »
Vetulam atque virosam Usorem caedam potuis quam castrem egomet me.
Passons. — Est-ce pour plaire à Grétéa qu'il nous donne ensuite tous les détails de sa toilette ? Il nous dit avec le style concis de Juies César :
« Je me rase, je m'épile, je me décrasse, je me ponce, je me bichonne, je me polis, je me farde. »
Rador, subvellor, desquamor, pumicor, ornor, Expolior, pingor.
Gela n'est pas probable, si Ton en juge par les vers suivants :
Elle vante son âge et sa figure, en fine pourvoyeuse, en bonne entremetteuse —
iEtatem et faciem, ut saga, ut bona conciliatrix.
LUCIL1US 211
« Cette Phryné si connue, quand un amant lui tombait sous la griffe....
Phryne nobilis illa, ubi amatorem improbius quem.
« Quand je bois dans sa coupe, quand je l'embrasse, j'attache étroitement mes lèvres à ses lèvres, c'est-à-dire quand mes sens m'aiguillonnent. »
Quum poclo bibo eodem, amplector, labra labellis Fingens compono, hoc est, quum ^(ùkowKo^y.f..
Lucilius n'a pas osé dire la chose en latin, il l'a écrite en grec. M. Gorpet n'a pas hésité; il a traduit en bon français l'idée de chaleur et de démangeaison du gland contenue dans le verbe grec.
Voyons maintenant quels sont les attraits de cette femme : « On la choisit parce qu'elle est svelte, agile, parce qu'elle a la poitrine blanche, parce qu'elle ressemble à un enfant. »
Quod gracila est, pernix^ quod pectore puro,
Quod puero similis.
En voilà assez, — cherchons la conclusion de tout cela. Après les soupers, les duels, les femmes : « Nous sommes moroses, maussades, ennuyés du bonheur, » dit-il.
Tristes, difficiles sumu', fastidimu' bonorum.
Les sens s'émoussent,on se blase, on constate « que ce vieillard est difforme, arthritique et
podagre, qu'il est manchot, piteux, étique, malgré sa grande tige... r ami ce magno. »
Quod deformi, senex, arthriticus, ac poiagrosus Est, quod mancu', miserque, exilis, ramice magno.
Voici la note de Doussa sur le sens à donner à ramice : Ramex genus est herbœ, item virile membram.
Un peu plus loin, nous trouvons un vers sur lequel on ne peut faire que des commentaires, car il ne nous reste que des lambeaux de cette satire :
Rugosi passique senes eadern omnia qucerunt.
Ce qui veut dire : les vieillards ridés et amaigris demandent toujours les mêmes choses. Quelles choses ?...
Le poète, très bon observateur, prouve qu'il possédait une certaine érudition scientifique acquise par la lecture des auteurs grecs ; il nous fait une description intéressante des infirmités de ses contemporains. Et voici ce qu'il dit d'un de ces vieillards prétentieux : Il est remarquable par ses jambes cagneuses et décharnées.
Insignis varis cruribus et petilis.
D'un autre : « la chassie, la gale, la lèpre lui remontent aux yeux. »
Illuvies, scabies oculos huic, denique petigo conscen-
[dere.
Pas mieux partagé celui-ci ; il est « défait et rongé de gale, il a la tète couverte de dartres. »
Tristem et corruptum scabies et porrigini plénum.
Beaux exemples d'herpétisme sénile ! — Et « ce Trébellius, qui n'est que fièvre, marasme, excrément et pus... »
In numéro quorum nunc primu', Trebelliu' multo Obmarcessebat, febris, senium, vomitum, pus.
On voit, d'après cela, que les hygiénistes ont raison de recommander la tempérance, à partir de l'âge de retour, d'éviter les habitudes de bonne chère et les plaisirs de la table, de suivre un régime destiné à conserver et non à développer.
Passons aux défauts physiques des femmes maintenant. « Crois-tu, écrit Lucilius à un stoïcien, qu'il serait difficile à cette belle aux jolies tresses, à la jambe fine, de faire tomber ses mamelles jusqu'à son ventre et même jusqu'à sa vulve.
Num censés xxXXwrXoxxfjt.ov xaXXiacpupcv illam Non licitum esse uterum, arque etiam inguina tangere
[mammis.
Nous connaissons la cause de ce manque de consistance des mamelles, mais nous savons aussi qu'elles sont naturellement flasques chez certaines femmes, qu'elles tombent au-devant de l'épigastre. Il y a même des femmes de certaines peuplades africaines dont les mamelles pendantes jusqu'à l'aine et même jusqu'aux genoux, peuvent être rejetées derrière les épaules, pour allaiter leurs enfants qu'elles portent sur leur dos.
Lucilius continue à examiner toutes les imperfections du beau sexe :
« Et si je te disais qu'elle était bancale ou cagneuse, cette Alcmène, 1 épouse d'Amphitrion, et tant d'autres, et Hélène elle-même.
Compernem aut varam fuisse Amphitryonis ôks-.Tt Alcmenam, atque alias, Helenam ipsam denique, nolo.
« Et Tyro, cette fille d'un noble père, n'avaitelle rien de disgracieux, une verrue, un signe, un naevus, la bouche fendue, une seule dent un peu longue. »
Tupà) EÛîraTÈpsiav aliquam rem insignem habuisne, Verrucam, neevum, rictum, dentem eminulum unum.
On voit que, pour notre poète, la vraie beauté n'existait pas1 (celle que les philosophes ont définie) : Hélène elle-même ne fait pas exception. Et cependant elle réunissait les trente points que les anciens exigeaient chez une femme pour qu'elle soit parfaitement belle, — lesquels se décomposaient ainsi :
i. Dans ses fragments poétiques, Pétrone nous donne une idée de la beauté des femmes romaines. Il dit à sa maîtresse :
« Tes yeux brillent comme la rîamme des astres, tes joues ont l'éclat des roses et la teinte de tes cheveux surpasse celle de l'or:
Candida sid^reis ardescunt lumina flammis; Fundunt colla rosas, et cedit ciinibus aurum ;
« Tes lèvres douces ont la couleur de la pourpre, et les lignes azurées de ta gorge en relèvent la blancheur :
JVlellea purpureum depromunt ora ruborem Lacteaque admixtus sublimât pectora sanguis.
Triginta hase habeat quee vult formosa videri
Femina : sic Helenam fama fuisse refert.
Alba tria et totidem nigra, et tria rubra puellce.
Très habeat longastrestotidemque brèves;
Très crassas, totidem graciles tria stricta, tôt ampla.
Sint itidem huic formée sint quoque parva tria.
Alba cutis, nivei dentés, albique capilli :
Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia.
Labra, genœ atque ungues rubri. Sit corpore longo,
Et longi crines; sit quoque longa manus.
Sint que brèves dentés, auris, pes; pectora lata,
Etclunes; distent ipsa supercilia.
Cunnus et os strictum, stringuntubi cingula, stricta*
Sint coxae, et culus vulvaque turgidula ;
Subtiles digiti, crines et labra puellis;
Parvus sit nasus, parva mamilla, caput.
Lucilius ne connaissait pas les avantages du mariage au point de vue de la moralité et de la morbidité, — morbidité physique et morale. Aussi a-t-il consacré sa vingt-sixième satire aux misères des maris, aux inconvénients de la matrimonialité, au triste sort qui attend ceux qui sont trompés. — Examinons ses arguments :
Les hommes s'attirent volontairement ces peines et ces chagrins; ils prennent femme, font des enfants, et font en même temps leur malheur... »
Homines ipsi hanc sibi molestiam ultro atque serumnam
[offerunt; Ducuut uxores, producunt quibus hœc faciunt liberos.
Il a vu une femme du peuple, une misérable, « couverte de crasse, couverte de gale, abîmée
2l6 LUCILIUS
de misère; elle n'éveillerait ni la jalousie d'un rival, ni la convoitise d'un ami. »
Squalitate summa, scabie summa, in œrumna obrutam, Neque inimicis invidiosam, neque amico exoptabilem.
D'un fait particulier il ne faut pas conclure à une loi générale. D'abord, toutes les femmes mariées ne ressemblent pas à celle-là. Ensuite, la crasse peut s'enlever, la « gale » peut se guérir, mais la prostitution est un mal incurable qui attaque l'esprit autant que le corps. Lucilius sait bien, en effet, que « lorsque l'esprit souffre, le corps trahit à nos yeux cette souffrance. »
Animo qui segrotat, videmus corpore hune signura dare.
Il nous représente, malgré cela, la femme aussi malheureuse que l'homme dans le mariage. N'est-ce pas le sens de cette phrase : « Il faut qu'elle soigne l'homme dans sa maladie, qu'elle fournisse à la dépense, qu'elle se refuse quelques douceurs et qu'elle épargne pour les autres. »
Curetaegrotum.sumptumhomini prasbat,genium suum Defrudet, alii parcat.
Mais pour qui tous les sacrifices que les conventions sociales imposent à la femme ? Lucilius répond : « pour un homme qu'une fièvre, une indigestion, un coup de vin peuvent emporter. »
At cui? quem febris una, atque una àîTEtJ/ia, Vini, inquam, cyathus potuit unus tollere.
Les quelques vers qui terminent cette satire
nous font comprendre que Lucilius a voulu nous entretenir des autres infortunes qui attendent l'homme dans le cours de son existence. Relevons ceux qui contiennent une idée des connaissances médicales du poète.
Pour exprimer le moment exact de la naissance de Phomme, il dit :
« Ainsi, dès que chacun de nous est sorti de la bourse de sa mère pour venir au jour... »
Ita ut quisque nostrum e bulga est matris in lucem editus,
Bulga est un mot gaulois qui signifie bourse en cuir ; expression assez originale pour désigner la matrice.
On ne voit aucune liaison entre cette idée et les vers détachés qui suivent.
Mais voici quelque chose qui, certainement, a bien pu inspirer l'auteur des Femmes savantes :
« Pour moi, dit Lucilius, si je suis quelqu'un, je ne puis rien incarné dans cette guenille. »
Ego si quis sum, et quo nunc folliculo sum indutus non
[queo.
Une guenille ! Molière fait dire la même chose à Philaminte :
Le corps, cette guenille, est-il d'une importance, D'un prix à mériter seulement qu'on y pense? Et ne devons-nous laisser cela bien loin?
Mais Ghrysale de répondre, et avec raison :
Oui, mon corps est moi-même, et j 'en veux prendre soin. Guenille si l'on veut ; ma guenille m'est chère.
2l8 LUC1LIUS
Autre passage intéressant :
« Quand j'avais dans le stade, dans le gymnase, ajoute Lucilius, assaini mon corps par le rude exercice de la paume...
Qum stadio in gymnasio duplici corpus siccassem pila.
Corpet donne à siccassem un sens très hygiénique. « C'est purger, à force de sueurs, le corps de ses humeurs morbides. » Gela nous indique l'importance que les anciens attachaient à l'exercice9 qui, sous quelque forme qu'on l'emploie, constitue un moyen thérapeutique puissant, ayant pour but de développer les forces musculaires, de fortifier la constitution et, par conséquent, de rendre l'organisme moins apte à la réceptivité des maladies.
Un peu plus loin, nous trouvons ce conseil d'hygiène individuelle :
« Pour manger proprement, il faut se débarbouiller avant de se mettre à table. »
Malis necesse est lautum, e mensa pure capturus cibum.
Autre réflexion très juste sur les effets de l'apepsie causée par les excès de table : « Quel ennui, quel dégoût de vivre sans appétit ! »
Quam fastidiosum ac vescum cura fastidio vivere.
Par contre, voici un pauvre diable qui, lui aussi, est dégoûté de la vie, — mais pas pour le même motif. Voyez : « Il souffre de la faim, du froid, de la malpropreté, du manque de bains,
du manque d'eau pour se laver, du manque de soins hygiéniques. »
Hic cruciatur famé, Frigore, illuvie, imbalnitie, imperfundie, incuria.
Il faut avoir été médecin de l'Assistance publique, avoir fait les consultations dans les Maisons de secours, pour comprendre tout ce qu1il y a dans chacun de ces mots. J'ai vu bien des malheureux pareils à celui de Lucilius, et j'ai constaté que dans leurs sollicitations pour obtenir quelque soulagement, jamais ils n'apportent une aussi grande insistance que pour avoir des bains.
Lucilius a su faire comprendre le malaise qu'on doit éprouver, quand la privation de bains réguliers ne permet pas à la peau d'avoir un fonctionnement convenable. Qu'on compare cet état de dépression de l'organisme avec le sentiment de force et de bien-être général qu'on éprouve en sortant d'un bain frais : la peau réagit mieux contre la chaleur et devient moins impressionnable au froid et aux variations atmosphériques; le système musculaire se développe en force et en souplesse; l'appétit est plus vif, les digestions plus faciles, le sommeil plus profond, la circulation plus calme, le système nerveux moins surexcité ! Telle est en résumé l'action des bains sur l'organisme, et leur action sur le moral n'est pas moindre; la propreté du corps prédispose beaucoup à la propreté de l'esprit.
Continuons notre étude :
Lucilius n'est pas tendre pour les femmes qui veulent régenter leur ménage. Il en connaît une mariée à un homme moins riche et moins noble qu'elle, qui prétend être la maîtresse et dicter des lois. « Qu'elle fende le. bois, qu'elle file sa tâche, qu'elle balaye la maison, qiionla rosse l »
Lignum ccedat, pensum faciat, aades verrat, vapulet.
Il n'épargne pas non .plus ses ennemis. Voici un exemple de sa polémique envers l'un deux :
« Il a de la glu aux mains, il raflera tout, prendra tout, emportera tout, et, tu peux m'en croire, ne lâchera rien. »
Omnia viscatis manibus leget, omnia sumet, Grede mihi, presse auferet omnia.
« Tu as l'esprit hydropique », dit-il à un autre; — encore un homme politique probablement.
Aquam te animo habere intercutem.
C'est-à-dire, l'orgueil enfle ton esprit comme l'eau gonfle la peau des hydropiques. Exemple curieux de la forme pittoresque que les auteurs latins donnent souvent à leur style, par l'emploi des expressions médicales !
Dans sa vingt-neuvième satire, Lucilius expose, sous une forme dramatique, les avantages et les inconvénients de la pédérastie qui offrait, d'après lui, aux maris de Rome un dé-
dommagement et comme une consolation aux ennuis et aux tribulations du mariage, mais qui avait, comme le mariage, ses tribulations et ses ennuis.
« Ainsi, Socrate, dit un mari à sa femme, dans son amour pour les jeunes garçons, se montre sous un jour un peu meilleur, parce qu'il n'aimait point les femmes. »
Sic Socrates, in amore et adolescentulis. Meliore paulo facie signât, quod nihil.
Amaret.
« Et il aimait tous les garçons indistinctement. »
Et amabatomnes : nam discrimen non facit Neque signât linea alba.
Gorpet fait sur l'expression linea alba cet intéressant commentaire : c'est le mot de Socrate luimême. Il ne veut pas choisir entre les jeunes garçons, il leur trouve à tous indifféremment une égale beauté, car il est à cet égard comme Xeuxt) <7Taô[j.Y| sv tô> Xsuxw X'iOw, comme « une raie blanche sur une pierre blanche. » Lucilius, ajoute le savant commentateur, a mis en scène un mari de l'espèce du Stalinon de la Casina de Plaute, aux prises avec sa femme déjà sur le retour et avec un giton usé, qu'il délaisse tous deux pour un autre giton. Ce mari, pour se justifier, leur cite l'exemple de Socrate. La femme répond que ce philosophe au moins ne se piquait pas d'ai-
mer les femmes, qu'il était excusable alors d'aimer les garçons.
« Et il les aimait tous ! ajoute le giton en disgrâce, et il ne préférait pas, comme toi, celuici à celui-là. »
Voilà les mœurs de l'antiquité *.
Comment expliquer maintenant ce vers qui fait partie de la même satire :
« Tu trouveras là une chair ferme et des tétons droits sur une poitrine de marbre. »
Hic corpus solidum inverties, hic stare papillas Pectore marmoreo.
Est-ce la péroraison du discours de l'épouse ? C'est probable, l'argument est bien trouvé. Et il vaut mieux certainement que celui du mari, vantant les caresses de son nouveau giton :
« Aussitôt qu'il me voit, il me flatte, me caresse, me gratte la tête et cherche mes poux. »
Hic me ubi vidit, subblanditur, palpatur, caput scabit, Et pedes legit.
Notre homme n'a pas raison davantage quand il demande : « A quoi peut me servir une femme blasée sur toute chose ?
Quid mihi proderit, quam satias jam omnium rerum
[tenet?
Ni quand il ergote ainsi : « A présent, tu me
i. Le vice imputé à Socra te est fort contestable : « Socrate, a dit Plutarque, couchait près d'Alcibiade sans violer la chasteté. »
contraries toujours, soit que j'use de mes droits d'époux, soit que je m'en passe, et tout cela me mine. »
Nunc tu contra venis, vel si in nuptiis, vel si sine, certe Nec sine pernicie.
Aussi qu'arrive-t-il ? Notre giton est « atteint d'un ulcère de garçon novice, d'une écorchure dont on ne meurt pas. »
Tyroneo et non mortifero affectus vomica, et vulnere.
Tyroneo vonvca, c'est l'abcès produit par les premiers assauts du pédéraste sur son jeune complice. « On n'en meurt pas ! » La moralité de Lucilius ne lui inspire pas autre chose, non mortifero. Ensuite c'est plus économique que d'avoir une maîtresse. Tel est du moins le sens de l'exclamation qu'il met dans la bouche de ce mari pédéraste : « Moi me donner à une mangeuse, qui finira par se dévorer elle-même comme un polype. »
Paulisper, cui me dem, edet haec se, ut polypus,
Polypus vient de 7roXi>7rou<j, poulpe de mer, qui a plusieurs pieds ; ce mot s'emploie également pour désigner une tumeur à racines multiples.
Il lui reproche enfin les suites physiologiques trop fréquentes des rapports conjugaux. Et la pauvre femme lui répond :
« Si j'éprouve si souvent les tourments de la grossesse, n'est-ce pas ta faute ? »
Urget gravedo seepius culpa tua ?
224 LUCIUUS
C'est tout, Lucilius termine sa satire en disant qu'il a séparé la vertu du vice.
Dissociât aequa omnia, ac nefantia.
Sans doute, il se trouvera des sages pour flétrir cette civilisation romaine dont les mœurs furent si profondément dépravées, mais la civilisation grecque ne lui fut pas supérieure en moralité, et les civilisations orientales s'éloignaient encore davantage de l'idéal que notre éducation philosophique nous laisse entrevoir. D'ailleurs, notre littérature moderne contient aussi de sombres pages qu'on pourrait considérer comme le reflet d'une infériorité dans nos sentiments.
La trentième et dernière satire est encore un réquisitoire contre le mariage. Mais cela manque totalement de poésie et mérite d'être envoyé à un amphithéâtre d'anatomie pathologique.
Parmi les fragments sans indications de livre, nous relevons plusieurs passages intéressants qui confirment la coutume grecque d'exposer les malades à la porte des maisons, dans le but de solliciter les conseils des passants à une époque où la médecine n'existait pas encore. Nous lisons d'abord : « Mais à la porte et sur le seuil de la salle à manger, Tirésias était là toussant et râlant, épuisé de vieillesse,.. »
Ante fores autem et triclini limina quidam Perditu' Tirésias tussi grandaevu' gemebat.
« Surviennent la fièvre querquera et les douleurs de tête... »
Querquera consequitur lebris, capitisque dolores,
Certains commentateurs ont défini la fièvre querquera ainsi : Febris frigida cum tremore. Cela indiquerait une fièvre algide, si l'on ne voyait pas cet autre symptôme :
Tum laterali' dolor certissimu' nuntiu' mortis.
La douleur de côté, sûr présage de mort.
Cette douleur de côté ne pouvait dans ces conditions se rapporter q^à une pneumonie. Dans l'ignorance pathologique de nos praticiens d'occasion, elle devait être pour eux un signe très grave qui annonçait un pronostic fatalement défavorable.
Il s'agit maintenant d'un autre malade exposé probablement comme le premier :
« Pour qu'il ne se forme pas de bubon à l'aine, dit-on de lui, pour n'être plus incommodé de pustules, de tumeurs et d'enflures aux jambes... » (la fin de la phrase manque).
Inguen ne existât; papulae, tama, ne boa noxit...
Faire un diagnostic avec ces données, c'est difficile. Il ne serait cependant pas trop téméraire de se demander si « cette maladie, qui peut amener un bubon à l'aine, qui peut se compliquer de pustules, de tumeurs, etc, » ne serait pas une ulcération syphilitique ?
D'autant plus que le malade répond au consultant: « Cette dartre incolore m'est incommode, mais elle n'est pas douloureuse. »
Hrec odiosa mihi vitiligo est, non dolet, inquit.
On sait qu'il existe des syphilides pommelées ou pigmentaires qui ressemblent au vitiligo, dont le siège de prédilection est le cou. Mais elles ne se montrent qu'à la période secondaire, généralement.
Nous verrons, dans l'étude consacrée à Martial, que l'origine de la syphilis est presque aussi ancienne que l'humanité et que sa cause ne peut être attribuée qu'aux excès vénériens. Or, voyons donc comment Lucilius, qui critique les vices de ses contemporains, comprenait la chasteté.
Il raconte naïvement que Grétéa est venue coucher avec lui et que « de bonne volonté, de son propre mouvement, elle ôta sa tunique et le reste... »
Qu£e quum ad me cubitum venit, sponte ipsa suapte Adducta ut tunicam et cetera reiceret.
Ensuite, il ajoute cyniquement :
Lectum Perminxi, imposuique pudendam pellibu' labem.
A quelles débauches devaient donc se livrer les autres, pour que lui-même, voulant faire voir les inconvénients qui se présentent quelquefois dans le coït et la pédérastie, dise à son ramex :
Hase te imbubinat, at contra imbulbinat ille. (La traduction en français est impossible.)
Le coït pendant les menstrues, la pédérastie, les excès sensuels de toute sorte, voilà les vraies causes de la syphilis. Et si celle-ci n'existait pas, elle ne tarderait pas à apparaître à Naples, au Caire, à Constantinople et dans bien d'autres lieux. La syphilis, c'est la tache originelle.
Rome subissait le châtiment de ses fautes, la liberté était morte, le despotisme régnait au milieu des orgies de l'empire. Quelques âmes fières avaient conservé le souvenir de la patrie latine -, elles protestèrent et cherchèrent un refuge dans le stoïcisme, dont Perse fut le poète.
Son père, un chevalier romain, l'avait amené de bonne heure à Rome pour y étudier les lettres et ia philosophie. Il eut pour maître et ami Thraséas et Gornutus ; Lucain fut son condisciple.
Grâce à une fortune considérable, Perse put pénétrer dans toutes les classes de la société, à la ville et à la Cour, partout où il voulait observer les mœurs. Il les décrivit avec la plus grande indépendance ; et, comme on l'a dit, il se fit l'apôtre de cette philosophie qui servait alors de refuge et d'appui contre le despotisme militaire. Ses satires contiennent, sous les forces de l'allusion et de l'ironie, l'histoire des turpitudes de l'empire, des plaies sociales que « le
vice cache sous l'or » , des débauches, des comédies politiques, des empoisonnements et des meurtres qui avaient pour théâtre les marches du trône ou les loges de Subure.
Sa première satire est un dialogue entre un interlocuteur qui représente l'opinion, et lui qui représente la conscience. Perse reproche aux Romains leur manie d'écrire des platitudes, de faire de mauvais vers et de s'adonner à une littérature dans laquelle on ne trouve qu'enflure, trivialité, néologisme et sottise. La vanité littéraire s'était emparée de tous les esprits, tout le monde voulait avoir sa petite conférence pour débiter des inepties plus ou moins licencieuses.
Perse dit à l'un de ces écrivains :
« Le vent des plus larges poumons s'épuise à déclamer ces productions ampoulées et prétentieuses. — Quand viendra ton tour de parole, tu escaladeras la tribune, et après avoir adouci ton pharynx avec le gargarisme à la mode, tu feras ta lecture avec un œil langoureux et mourant de plaisir.
Sede leges celsa liquido quum plasmate guttur Mobile collueris, patranti fractus ocello.
De là , ajoute Perse, des scènes indécentes .
Nos grands flandrins de Rome frétillent et font entendre de petits hennissements, « quand des vers licencieux excitent la région des reins, siège du plaisir, et viennent , par des sons entrecoupés, chatouiller leurs sens. »
Quum carmina lurabum Intrant, et tremulo scalpuntur ubi intima versu.
Cette sensation voluptueuse que Perse décrit dans ces deux vers n'a jamais été mentionnée, je crois, dans nos traités de physiologie.
Cependant, M. Rémy, en juillet 1884, a communiqué à la Société de biologie une note sur les nerfs éjaculateurs. En faisant des expériences sur le grand sympathique, il a découvert qu'il existait un petit ganglion situé au devant du rein dont l'excitation , transmise par des filets nerveux aux vésicules séminales, déterminait immédiatement l'éjaculation, sans érection préalable. Le courant, qui passe par le ganglion,, et les nerfs qui en partent, est un courant centrifuge, car l'excitation du bout central ne donne lieu à aucun phénomène.
Perse ne déteste pas les louanges ; mais les excitations ridicules de la foule... il n'y tient guère. On les prodigue au premier venu, à V Iliade d'Attius, saturée de poison,
Non hic est Ilias, Atti ebria veratro,
à toute* les élégies que dictent les grands pendant leur sieste, quand ils ont eu soin d'offrir aux parasites qui les suivent ou un vieux manteau ou un pot-au-feu de ventre de laie.
Perse reçoit la réplique; on lui fait comprendre qu'il est inutile de dire des vérités trop mordantes, qu'il va déplaire en haut lieu. — Qu'importe ! Quand on ne veut pas, dit-il, qu'on dépose des ordures en certains endroits, on y fai
peindre deux serpents avec cette inscription : Ici lieu sacré, enfants, alle\ pisser plus loin!
Pinge duos angues : pueri, sacer est locus ; extra Mejite : discedo.
Perse nous fait ensuite le tableau de ces déclamations littéraires qui suivaient les festins. Mais, dit-il, c'est là un triste hommage offert aux poètes ; ils ne peuvent pas être flattés d'entendre des gens qui ont le ventre plein, demander, en vidant force flacons , qu'un membre de la société leur récite une de leurs poésies charmantes ; car la pierre du tombeau ne deviendra pas pour eux plus légère !
Nunc levior cippus non imprimit ossa!
Il était d'usage, en effet, de graver sur les tombeaux : S. T. T. L. Ce qui signifiait Sit tibi terra levis. Les hommes aiment à poétiser la mort.
Dans sa seconde satire, dédiée à son ami Macrin, Perse flétrit l'hypocrisie religieuse de l'aristocratie et l'absurdité des superstitions populaires. Les hommes demandent à la divinité de leur accorder la sagesse, la vertu, l'honneur, mais au fond du cœur ils disent : Oh, si un riche convoi funèbre emmenait mon cher oncle ! Il serait bien à désirer que le ciel rappelât à lui ce pauvre enfant (mon pupille, dont je suis l'héritier) : il est lymphatique, il a des engorgements ganglionnaires, la bile le tourmente et le fait dépérir I
Namque est scabiosus, et acri bile tumetf
11 s'agit là des intrigues d'Agrippine et de Néron qui précédèrent le meurtre de Claude et de Britannicus. Est-ce pour sanctifier leurs vœux que ces gens vont le matin plonger la tête deux ou trois fois dans le Tibre et purifier leurs nuits dans le courant du fleuve? Allons, hypocrites, on n'achète pas la protection divine avec des sacrifices, avec un poumon et des intestins gras.
Pulmone et lactibus unctis!
Aux femmes superstitieuses, il dit : « Voyez cette grand'mère ou cette tante maternelle, elle craint le ciel. Elle va tirer l'enfant du berceau, promener son doigt sur le front, sur les petites lèvres humides et purifier le nouveau-né avec la salive lustrale ; c'est le préservatif contre les mauvais regards. Ensuite, elle frappera légèrement des deux mains la petite créature, et avec cela son avenir sera brillant, il sera riche, vigoureux, etc. Mais, dit Perse, vous demandez la force, vous demandez un corps qui ne trahisse pas la vieillesse. Hélas, vos plats énormes et vos grosses viandes farcies ne permettent pas aux dieux de vous exaucer, et Jupiter a les mains liées.
« Offrons aux immortels, ajoute le poète, un cœur pur et un caractère trempé dans les généreux principes de l'honneur. Gela leur sera plus agréable que les riches présents portés sur des plats d'or par la race pourrie de Messala. »
Perse ne donne aucune explication sur ce
qu'il appelle : lippa propago Messalœ. Mais nous savons que la progéniture de l'illustre général ne fut pas seulement déshonorée par l'infâme Messaline; qu'il y eût aussi, d'après Tite-Live, Tacite et Gicéron, un personnage non moins ignoble : ce Cotta Messàlinus qui s'abrutit par tous les excès de la débauche I disent les historiens : il en portait sur la figure les traces honteuses, les paupières de ses veux étaient mangées par les humeurs et elles se retournèrent.
Ce passage est encore un fait à joindre aux documents que nous fournissent Juvénal et Martial sur la syphilis.
La troisième satire nous montre un précepteur entrant vers midi dans la chambre de son élève, qui est encore au lit, fatigué par les excès commis la veille.
« Est-ce possible, répond celui-ci, aux observations qu'on lui fait? Holà! quelqu'un, vite. Il ne viendra donc personne... Sa bile alors s'échauffe. »
Turgescit vitrea bilis.
Notre paresseux se plaint de son encre, de sa plume, de son papier. Le gouverneur lui reproche sa paresse, son orgueil, sa manière de vivre qui est semblable à celle d'un certain Natta que « le vice a rendu dément, et qui ne sent plus rien sous la lèpre épaisse qui le couvre. »
Non pudet ad morem discincti vivere Nattaa? Sed stupet hic vitio et fibris increvit opimum Pingue.
« ïe me souviens, dit toujours le précepteur, que, dans mon enfance, lorsque je ne voulais pas apprendre un beau discours de Caton prêt à se donner la mort, j'humectais mes yeux d'huile.
Saspe oculos, memini, tangebam parvus olivo.
« Alors, j'aimais à jouer aux dés et à la toupie, mais toi, tu es assez grand pour savoir te conduire, tu n'es pas élève du Portique où les jeunes gens sont soumis à une discipline sévère et qu'on nourrit d'herbes, de bouillie, de pain d'orge et de son. Ta tête chancelante ne peut plus se soutenir, tes bâillements répétés et tes mâchoires qui se décrochent trahissent tes excès de la veille. »
Stertis adhuc? laxumque caput, compage sôluta, Oscitat hesternum, dissutis undique malis !
Le précepteur, qui paraît avoir reçu de Cratérus quelques notions de médecine, continue ainsi :
« Le malade, quand l'hydropisie a gonflé tout son corps, demande de l'ellébore.
Helleborum frustra, quum jam cutis regra tumebit, Poscentes videas;
Mais il est trop tard, son affection est devenue incurable et il promettrait en vain des monceaux d'or à Gratérus. »
Venienti occurrite morbo.
Et quid opus Cratero magnos promittere montes.
Puis, il ajoute ;
« Prévenez donc le mal, instruisez- vous, pauvres mortels -, étudiez les lois de la nature, sachez ce que nous sommes et pourquoi nous sommes appelés à la vie. »
Très bien parlé, monsieur le professeur, et je vous rends immédiatement la parole pour nous dire les sottes objections que fait à vos justes arguments ce vieil imbécile de Centurion, qui vous répond qu'il se trouve assez savant comme ça :
« Vois un peu ce que j'ai : je ne sais d'où viennent ces battements du cœur et pourquoi mon haleine sort infecte de ma gorge malade, regarde, je te prie.
Inspice; nescio quid trépidât mihi pectus, et aegris Faucibus exsuperat gravis halitus; inspice, sodés.
« Le médecin prescrit le repos, mais à peine au bout de trois jours, le sang a-t-il repris son cours régulier, que le malade veut aller au bain et veut boire une bouteille de vin de Surrente.»
Qui dicit medico, jussus requiescere, postquam Tertia compositas vidit nox currere venas.
N'y a-t-il pas lieu de supposer, d'après cela, que les médecins de l'antiquité avaient une idée de la circulation du sang, qu'ils savaient que son cours est régulier à l'état physiologique- et qu'il est irrégulier à son état pathologique ? Ils n'ont pas su, il est vrai, découvrir le mécanisme et la cause de la circulation , ce qui est le point important de la fonction physiologique.
Continuons à lire cet intéressant dialogue:
— Mais, mon ami, tu es bien pâle.
— Ce n'est rien.
— Fais attention à ce rien, car ta peau jaune enfle, sans que tu t'en aperçoives.
— Eh toi, tu as aussi une bien triste mine-, si tu veux faire le tuteur vis-à-vis de moi, je te préviens que j'en avais un que j'ai mis enterre. Prends-garde.
— Alors, c'est bien, je me tais.
Le malade, gorgé d'aliments, malgré la cou leur blafarde de sa peau, malgré les exhalaisons sulfhydriques qui s'échappent convulsivement de sa bouche, se met au bain.
Turgidus hic epulis, atque albo ventre, lavatur, Gutture sulfureas lente exhalante mephites.
Mais tandis qu'il boit, le frisson le surprend, la coupe de vin chaud s'échappe de sa main, ses dents se découvrent et claquent, les morceaux tombent tout entiers de ses lèvres défaillantes Et delà les flambeaux et la trompette funèbre1! Puis, le cadavre placé sur un lit de parade et tout enduit de parfums est étendu à sa porte, les pieds devant.
Voilà, certainement, une description curieuse des symptômes de l'alimentation excessive, de l'indigestion grave dont les conséquences peuvent être très dangereuses, surtout lorsque, dans cet
i. Les cérémonies funèbres se faisaient au son des instruments, au son de la flûte pour les jeunes gens, au son du cor et de la trompette pour les personnes âgées.
état, le malade se plonge dans un bain. — Mais ce n'est pas tout, le jeune homme, qui est peutêtre Néron, réplique au précepteur qui pourrait bien aussi, dans la pensée de Perse, n'être que Sénèque. Ennuyé de ce sermon, il dit :
« Mais tâte donc mon pouls, mets donc ta main sur ma poitrine, touche-moi les mains et les pieds. Ai-je froid ? »
Tange, miser, venas, et pone in pectore dextram; Nil calet hic : summosque pedes attinge manusque.
Et le précepteur répond à son élève :
« Ton cœur est-il en repos quand tu convoites l'or, quand la jeune fille du voisin te fait un sourire ? Que l'on te serve sur un plat des légumes crus et du pain d'orge, en mangeras-tu ? Tu as dans la bouche un ulcère que tu crains d'écorcher avec la bette vulgaire. »
Tentemus fauces; tenero latet ulcus in ore Putre, quod haud deceat plebeia radere beta.
L'ulcère que ce glouton a dans la bouche et qui l'empêche de manger ne devait être qu'une de ces ulcérations aphteuses qui se développent sous l'influence d'une altération des fonctions digescives ou sous celle d'une mauvaise disposition générale, Celse l le dit d'ailleurs très explicitement :
Ulcéra oris quae àepôa? Grseci nominant.
Quant à la beta plebeia ou vulgaris, c'est une espèce des Chénopodiacées qui renferme trois