‹ Médecine et moeurs de l'ancienne RomeChapitre 15 sur 29 · Ceise, 1. II, c · texte numérisé non relu

Ceise, 1. II, c

variétés alimentaires : la poirée, la carde poirée et la betterave.

— « Enfin tu as le frisson quand la crainte a hérissé le poil de ton corps transi et tu brûles quand ton sang s'allume et que tes yeux pétillent du feu de la colère. Tes paroles et tes aclions sont telles alors qu'elles paraîtraient insensées à Oreste lui-même. »

Le poète cherche à prouver ensuite que l'étude de la sagesse est nécessaire pour la carrière politique comme pour la vie privée. Il argumente ces jeunes écervelés qui briguent la direction des affaires publiques, et qui ne savent pas se conduire eux-mêmes; ils se persuadent qu'ils ont du talent, et ils ne sont que le jouet de leurs passions ; ils ignorent qu'un homme n'est réellement supérieur que par la culture de l'esprit, par ses vertus, par son caractère.

Perse fait développer cette thèse par Socrate s'adressant à Alcibiade, au moment où celui-ci va devenir le chef de la République.

« Sans doute, dit le grand philosophe, l'intelligence et l'expérience des affaires te sont venues avant la barbe; tu sais parler et te taire, tu sais rendre la justice et discerner le vrai et le faux ! ! ! Au lieu d'étaler ton plumage aux yeux du peuple, que ne te purges-tu plutôt à grandes doses d'ellébore ? »

Anticyros melior sorbere meracas?

Remarquons, en passant, cette tendance des anciens pour les évacuants, tendance que nous

avons conservée et qui est toujours la base de notre thérapeutique : pur gare et clysterium doiiare1.

Mais cet incapable qui flatte le peuple pour arriver au pouvoir a encore d'autres défauts: c'est un débauché. Le poète lui fait entendre, par « le maître vénérable qu'emporta la ciguë », des reproches sous ce chef d'accusation :

« Quand tu viens au soleil chauffer tes membres couverts d'huile et de parfums, écoute cet homme, qui t'a poussé du coude, révéler sans pitié tes turpitudes, cette manie d'épiler le pubis et l'antre voisin, pour montrer aux chalands tes dégoûtants appas ? pourquoi mettre à nu ce qu'avait voilé la nature ? »

Il faut savoir que la médecine et la gymnastique des anciens considéraient comme un moyen hygiénique excellent, pour développer les forces et prévenir les maladies, cette exposition au soleil du corps préalablement frictionné d'huile ou d'essence odoriférante, insolatio. Les débauchés de Rome avaient adopté cette habitude par genre et peut-être comme un excitant nécessaire à leur organisme anémié. Il est certain que cette action du soleil sur les êtres vivants est très favo-

1. Les anciens philosophes croyaient que l'ellébore était salutaire à l'esprit. Le meilleur croissait dans l'île d'Anticyre. De là vient le proverbe naviget Anticyram, pour dire d'un individu qu'il devenait fou. L'ellébore dont se servaient les anciens était l'ellébore blanc veratrum album; c'est un purgatif très violent. On en tire la vératrine, qui a une action émétique et sternutatoire très prononcée, même à très petite dose.

rable. On l'applique encore quelquefois avec avantage dans certains cas de paralysie, chez les enfants scrofuleux. dans les cas de tumeur blanche ou de mal de Pott, et en général chez tous les individus affaiblis par les maladies ou les excès.

Quant à l'épilation des organes génitaux, cela entrait dans les mœurs des pathici, comme l'a dit surabondamment Martial dans plusieurs de ses épigrammes.

Voici maintenant la conclusion :

« Non, tu ne vaux rien, puisque tu te permets sur ton corps toutes les extravagances qui te passent par la tête ; n'accepte que ce qui t'est dû, et que la vile populace reprenne les hommages qu'elle est disposée à t'accorder. »

Dans la satire suivante, Perse nous fait assister à une conversation entre lui et son maître Cornutus. Notre poète invite tous les Romains à venir apprendre à la même école la science de la vie. Puis, il leur dit ce qu'il faut entendre par la liberté morale, qui est la liberté véritable ; car c'est elle qui nous permet de maîtriser les passions qui nous tyrannisent, c'est-à dire l'avarice, la mollesse, l'amour, l'ambition, la superstition... *.

i. Pétrone n'en a pas écrit long sur les affections morales, mais il a dit juste : Le vautour qui dévore le foie jusqu'au fond des entrailles, ce n'est pas, comme le disent les poètes, le vautour de Tityus, mais l'envie et le chagrin, ces maladies de l'âme :

Qui vultur jecur intimum pereat Et pectus trahit intimasque fibras

Non est, quem Tityi vocant poetœ

Sed cordis mala, livor atque luctus.

Il nous montre l'homme dans les divers emplois de la vie, s'agitant, se reposant, se battant, oubliant de vivre. Mais un jour arrive où il gémit sur son erreur, et il n'est plus temps, « la goutte calculeuse vient ronger les articulations et briser les rameaux de l'arbre desséché. »

Sed quum lapidosa chiragra Fregerit articulos, veteris ramalia fagi.

« C'est une erreur de croire, ajoute Perse, que les hommes soient maîtres de vivre comme ils le veulent. Ils ont des devoirs à remplir que lés fous n'ont pas l'intelligence de comprendre. Toutes les lois positives et la loi naturelle sont d'accord sur ce point, que l'ignorance doit s'interdire les actes dont elle n'est point capable. Irez-vous administrer de l'ellébore si vous ne savez pas en mesurer la dose avec la balance ? Gela est contraire aux éléments de l'art.

Diluis helleborum, certo compescere puncto Nescius examen : vetat hoc natura medendi.

« C'est aussi une erreur de se dire libre, quand on dépend de tant de maîtres, de tant de tyrans intérieurs. Voyez l'affranchi : un ordre ne peut plus l'émouvoir et il n'y a plus rien au dehors qui puisse intérieurement agiter la machine : quod nervos agitât. »

M. A. Perreau fait observer qu'on ne peut entendre ce passage qu'en sachant que toute philosophie distingue soigneusement le dedans et le dehors, intus et extrinsecus ; kl sensa-

tions, mobiles internes; et les sens, mobiles externes. Il faut se rappeler que les anciens comparaient Thomme moral, agité par ses passions, à ces figures de bois ou de carton, semblables aux polichinelles modernes qu'on fait mouvoir avec des fils. De là, l'expression Nervos agitât.

Dans la même satire, Perse veut révéler à Cornutus les sentiments que lui inspire sa reconnaissance pour lui. Il lui dit :

« Frappe sur ce cœur, toi qui sais distinguer ce qui rend un son plein, et la couleur des enduits de la langue. »

Puisa, dignoscere cautus Quid solidum crepet, et pictae tectoria linguse.

Il est bien évident que ces expressions ne sont employées par le poète qu'au figuré, et qu'il faut les comprendre dans le sens d'une épreuve destinée à convaincre Cornutus que son élève a du cœur et que son langage n'est pas fardé. Mais elles sous-entendent clairement la valeur symptomatique qu'on reconnaissait déjà à la coloration de la langue et l'idée de la percussion du cœur. Ménière l'a compris ainsi : En ne. considérant, dit-il, ces expressions que comme une métaphore, il n'en résulte pas moins pour nous la pensée que le poète fait allusion à une pratique de l'art, à un procédé destiné à faire connaître les qualités normales du cœur, les conditions physiques de sonorité appréciées à l'aide de la percussion méthodique du thorax. On trouve d'ailleurs dans l'édition Variorum la note sui-

vante ' Allegoria ab istis qui tinhitu et pulsu fictilium iritëgrifatêm explorant.

ïl y a bien longtemps, en effet, que les potiers et les tonneliers savaient se rendre compte, par la percussion, de la valeur d'une amphore et de la quantité de liquide contenu dans un tonneau.

Dans la description des passions qui dirigent les actions humaines, Perse nous montre la Mollesse conseillant à un individu qui va chercher fortune de ne pas s'aventurer sur les flots de l'Adriatique. Elle lui dit tout bas :

« Tu pars, insensé, tu pars ! que vas-tu faire ? Déjà une fièvre ardente s'est emparée de ta poitrine, et des flots de ciguë ne sauraient l'éteindre. »

Quid tibi vis? calido sub pectore mascula bilis Intumnit, quam non extinxerit urna cicutae.

Bilis est employée ici comme synonyme de fièvre, ce qui n'a rien d'extraordinaire en raison du rôle considérable que jouait la bile dans la pathologie des anciens, d'abord dans l'humorisme d'Hippocrate, et plus tard dans les théories humorales de Galien.

Quant à l'action fébrifuge que Perse semble accorder à la ciguë, elle est contestable ; le seul emploi îationnel de cette plante découle de ses propriétés anesthésiques et antinévralgiques.

On ne peut énumérer tous les arguments que fournit la Mollesse à notre armateur pour l'empêcher de partir. Le dernier, qui sert de péroraison, est très éloquent :

« Bientôt, lui dit-elle, tu ne seras plus qu'une ombre, un vain nom, de la cendre. La mort approche, songes-y; le temps fuit, le moment où je parle n'est plus. »

Fugit hora; hoc quod loquor inde est.

Vers bien connu que Boileau a traduit : Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Dans sa dernière satire, Perse apprend aux Romains l'art d'user de la fortune ; il combat l'avarice sordide des uns, et la prodigalité des autres pour flatter les caprices de la tyrannie impériale et populaire. Il leur conseille d'être charitables, de ne pas thésauriser pour des successeurs ou des dissipateurs.

« Quoi, dit-il, je ne mangerai, moi, les jours de fête, que de l'ortie et un morceau de couenne fumée, pour qu'un jour mon vaurien d'héritier se gorge de foie gras ;

Mihi festa luce coquatur Urtica, et tissa fumosum sinciput aure Ut tum iste nepos olim satur anseris extis;

« Pour que, lorsqu'il sera fatigué des vagins publics, il aille courir après les appas de patriciennes. »

Quum morosa vago singultiet inguine vena Patriciae immèiat vulvœ !

L'expression latine est d'un naturalisme impossible à rendre en français. Nos lecteurs en feront le mot à mot en souriant.

Telle est l'œuvre de Perse dans ce qu'elle présente d'intéressant au point de vue médical.

Ajoutons que Perse était un admirateur d'Horace et de Virgile, et un ami des célèbres Musa et Cratérus, les médecins et les confidents des poètes.

On suppose que Décimus Junius Juvénal était originaire d'Aquinum, ancienne ville d'Italie. Quelques historiens pensent qu'il était né dans la Gaule celtique, en l'an 42 de notre ère, correspondant à l'an 795 de la fondation de Rome. La finesse de son style, l'indépendance de son caractère semblent donner raison à cette hypothèse.

La première partie de sa vie fut consacrée à observer les ignominies de la civilisation romaine, le servilisme et la corruption des hommes de son temps.

Il avait quarante ans quand il commença à écrire ses satires. Armé du fouet de Némésis, il flagella le luxe ridicule, l'orgueil insolent, les vices honteux de ce peuple aplati par le despotisme monarchique.

Quand on a le courage de se faire le haut justicier des turpitudes de ses contemporains, on s'expose nécessairement, comme Voltaire, à la disgrâce d'un prince; comme Paul- Louis Cou-

rier, aux procès devant la Cour d'assises ; comme Victor Hugo, à l'exil. Juvénal mourut donc loin de sa patrie, en Egypte.

Ses Satires ne respirent ni la haine ni l'envie, mais elles sont empreintes d'une juste indignation contre le mal et d'un profond amour pour le bien. Il n'a pu voir de sang-froid les lois de la nature publiquement outragées par les hommes. l\ a protesté contre la débauche monstrueuse des femmes, dont les mœurs étaient arrivées à un tel degré de dévergondage que la postérité, nous dit-il, n'aura rien à ajouter à leur dépravation, et que les filles ne pourront jamais, à cet égard, surpasser les mères :

Non erit ulterius, quod nostris moribus addat Posteritas; eadem cupient facientque minores.

Il a cloué au pilori les tyrans, les hypocrites, les faux nobles, les débauchés, les parasites, les gens de mauvaise foi. Nous pouvons nous résumer, en disant que Juvénal, poète, historien et philosophe, consacra, suivant l'expression de Tive-Live, toute sa vie à la vérité.

Dans cette lutte contre toutes les dépravations humaines, peut-être Juvénal serait-il sorti vainqueur et serait-il parvenu à corriger les mœurs romaines, si le génie suffisait pour prévenir la chute des empires et la décadence des peuples. Mais si ses immortelles Satires n'ont pas eu le pouvoir de suspendre la loi de la fatalité, elles nous resteront comme de précieux documents historiques, comme des modèles de style et de

clarté, comme des monuments littéraires remarquables par l'élévation des idées et l'énergie des convictions.

Malgré tout l'intérêt que présentent pour nous les renseignements que nous donne Juvénal sur quelques maladies et certaines affections chirurgicales, sur l'hygiène publique et privée, nous commencerons par l'étude plus philosophique que médicale de la corruption des mœurs du peuple romain.

Elle débute avec l'empire, et nous la trouvons formulée par ces deux mots : pana et circenses. Le peuple ne désirait avec anxiété que ces deux choses que, par pudeur, on a traduit par panem et circenses. Mais ce n'était pas du pain que voulaient ces gens, c'étaient les lupercales, les fêtes de Cybèle, les jeux floraux : Pana ! les cérémonies cyniques de la luxure, les bacchanales ! — Comme le fait observer M. Dusaulx, l'érudit membre de l'Institut, tous les anciens manuscrits de Juvénal portent :

Nam qui dabat olim Imperium, fasces, legiones, omnia, nunc se Continet, atque duas tantum res anxius optât, Pana et circences.

Nous traduisons ainsi :

« Ce peuple, qui donnait autrefois la dictature, les faisceaux, les légions et toutes les dignités, il vit maintenant dans une oisiveté honteuse et n'aspire qu'à ces deux plaisirs : les lupercales et les jeux du cirque. »

Que peut-on dire de ces fêtes et de ces jeux où, dit Lactance, les courtisanes se rendaient toutes nues, au son de la trompette, pour celé brer le culte de la lubricité, établi en l'honneur d'une prostituée célèbre, qui avait légué au peuple romain le produit de ses débauches ?

Il semble, quand on lit attentivement quelques-unes de ces satires, qu'une épidémie de troubles vénériens, de nymphomanie et de satyriasis, de pédérastie et de saphisme avait dû sévir sur les hommes et les femmes de ce temps, épidémie entretenue par les excès alcooliques, l'oisiveté et la température énervante du climat. Cette névrose semble les atteindre tous, car on voit le censeur aller alternativement du trône à la taverne, et des portes de Rome aux frontières de l'empire, pour rappeler les uns et les autres à un sentiment plus élevé de la dignité humaine1.

Dans ce temps-là, nous apprend Juvénal, l'adultère n'était plus qu'un péché mignon. Le mari était un souteneur légitime qui se retirait dans une chambre de la maison conjugale quand venaient les amants de sa femme. Il faisait semblant de compter les solives du plafond ou de cuver son vin pendant le duo d'amour qui se chantait près de lui. C'est encore lui qui héritait des clients, la loi romaine rendant les femmes

1. A partir du règne de Tibère, on voit les âmes se dégrader à un point qui étonne même aujourd'hui, ou plutôt on voit se manifester une dégradation déjà existante, et qui n'attendait pour se produire au jour qu'un premier exemple et un indigne salaire. (Lamennais.)

inhabiles aux successions. Et il ne renonçait ■amais à ce triste avantage :

Quum leno accipiat mœchi bona, si capiendi Jus nullum uxori, doctus spectare lacunar Doctus et ad calicem vigilanti stertere naso.

Cicéron1 nous confirme ce fait : il raconte que Mécène courtisait fréquemment la femme d'un certain Sulpicius Galba qui, pour faciliter ces relations galantes, feignait de s'endormir en sortant de table. Un jour, son esclave voulant profiter de la circonstance pour goûter le Falerne de la maison, ce mari complaisant lui cria Heu! puer, non omnibus dormio : Holà, drôle, je ne dors pas pour tout le monde. Ce mari ne dormait que pour les amoureux de sa femme...

Qu'était donc devenue la loi Julia, faite par Auguste, de adulteriis, loi qui édictait les peines les plus sévères contre ceux qui étaient convaincus d'adultère2? Juvénal le demande :

Ubi nunc, lex Julia, dormis?

Les temps de la fidélité à la foi jurée n'existent plus; le concubinage est toléré par la loi elle-même. Celle-ci a admis justce nuptiœ et légitimée, c'est-à-dire la liaison avec desconcu-

i. Cicéron, épitre xxiv, liv. III.

2. D'après la loi Julia, l'adultère était puni de mort. Aussi les femmes mariées payaient-elles leurs amants pour les engager au secret. Pétrone a mentionné cet infâme commerce des hommes qui faisaient payer leurs caresses :

Scribit amatori meretrix; dat adultéra nummos.

JUVËNA.L 25 î

bines de naissance, pourvu qu'elles ne soient ni sœurs, ni mères, ni filles de celui avec qui elles habitent et qu'elles ne soient pas de condition servile. Le concubinage avec des femmes incestueuses, étrangères ou esclaves, injustœ nuptiœ et illegit \mœ, est le seul que les femmes légitimes hésitent à tolérer et pour lequel elles peuvent réclamer les douces sévérités du tribunal. Simple question d'amour-propre. Le temps n'est pas éloigné, d'ailleurs, où elles prendront la mode des robes transparentes, faites de soie et de lin, dont les courtisanes seules avaient osé se vêtir et qui étaient la livrée d'infamie imposée aux femmes adultères. Sénèque s'est indigné de cette mode.

« Je vois, disait-il, des vêtements de soie, si Ton peut donner le nom de vêtements à des étoffes qui ne garantissent ni le corps ni la pudeur, et avec lesquels une femme ne pourrait, sans mentir, assurer qu'elle n'est pas nue. Nous faisons venir à grands frais ces étoffes de pays inconnus, même au commerce, afin que nos femmes n'aient rien de plus à montrer en secret à leurs amants. »

On peut croire, comme le dit Juvénai dans sa sixième satire, que sous le règne de Saturne, la pudeur habita la terre, mais elle ne tarda pas à suivre sa sœur Astrée, quittant notre monde pour les espaces célestes. Si l'âge d'argent vit !e premier adultère, l'âge de fer amena bien d'autres crimes. Avec lui, il ne se trouva plus, dit le poète, une femme digne de toucher les ban-

delettes de Cérès, et dont un père n'eût à redouter les embrassements.

Paucœ adeo Cereris vittas contingere dignas, Qi^arum non tiraeat pater oscula.

Mais l'impudicité n'était pas leur seul défaut. Juvénal nous les montre encore prodigues, impérieuses, superstitieuses, cruelles et empoisonneuses. L'une verse à son mari du vin de Galène empoisonné, une autre a recours aux champignons vénéneux, comme ceux qu'on donna à Britannicus et à Claude. Il y en a qui se ruinent pour satisfaire aux exigences des chanteurs et des baladins, en dépit de l'anneau qui les infîbule.

Sigaudet cantu, nullius fibula durât.

Il en est qui trouvent les baisers de l'eunuque efféminé d'autant plus délicieux, qu'elles n'appréhendent point une barbe importune et n'ont pas besoin de se faire avorter.

Sunt quas eunuchi imbelles, ac mollia semper Oscula délectent, et desperatio barba;, Et quod abortivo non est opus.

Cependant, pour que la volupté n'y perde rien, elles ne livrent leurs organes au fer des médecins qu'après leur entier développement et lorsqu'ils portent déjà les signes de la puberté.

Illa voluptas Summa tamen, quod jam calida matura juventa Inguina traduntur medicis, jam pectine negro.

Toutes ces manoeuvres expliquent la raison

pour laquelle Juvénal conseille à Ursidius qui veut se marier, pour avoir un héritier et une femme honnête qui ne cache pas ses amants dans un coffre, de se faire soigner. « Médecins, ajoute-t-il, ouvrez-lui donc la veine médiane ! »

O medicil mediam pertundite venam.

L'indication de la veine médiane prouve que les anciens connaissaient les différentes veines du pli du bras et qu'ils lui donnaient la préférence, pour la phlébotomie, sur lacéphaliquc et la basilique, quoique certains auteurs pensent qu'on pratiquait alors la saignée à la veine frontale.

La cause de ces désordres et de cette immoralité des femmes, il faut l'attribuer au pernicieux exemple que leur donnèrent les hommes, les courtisans et les affranchis qui composaient la classe dirigeante de la société, et qui, les premiers l, outragèrent la nature. L'ironie

1. Il faut se souvenir que le respect que le Romain professait dans l'origine pour le mariage et pour son épouse était moins le résultat de la moralité que celui de l'intérê que l'Etat trouvait dans la considération de celle qui avai soin de la nouvelle génération.

Il y avait des femmes publiques à Rome avant qu'il y eût une histoire. Aussi le commerce avec ces femmes, loin d'être blâmé, était-il consacré par une coutume très ancienne. Les Etrusques menaient une vie impudique, les Messapiens, les Samnites et les Locrins prostituaient leurs filles. Toutefois la débauche avec les femmes fut peu marquée chez les Ro mains pendant les cinq premiers siècles, car leur vie guerrière et agricole les empêchait de se perdre dans le gouffre du vice, et la loi des Douze Tables les forçait d'exercer le coït avec leur femme légitime (colites prohebito). Mais à

mordante de Juvénal va jusqu'au persiflage, quand il semble reprocher à Posthumius, sur le point de se marier, « d'abandonner cet enfant soumis, paisible et désintéressé qui partageait sa couche, et qui jamais ne lui a reproché d'avoir ménagé ses flancs et frustré son ardeur. »

Nonne putas melius, quod tecum pusio dormit? Pusio, qui noetu non litigat : exigit a te Kulla jacens illic munuscula, nec quEeritur quod Et lateri parcas, nec, quantum jussit anheles.

C'est donc avec raison que la plupart des commentateurs de Juvénal ont affirmé que ce conseil donné par le poète n'était qu'un sarcasme violent contre Posthumius.

M. de Paw, entre autres, a recherché les causes de ce vice honteux des Romains qui, avant eux, avait déjà infecté les Grecs. Il dit1 : « Chez les Athéniens, la beauté individuelle fut plutôt le partage des jeunes hommes que des jeunes femmes, d'où il résulta, dans le cours des passions humaines, un écart qui a beaucoup étonné la postérité, mais dont on a jusqu'à

mesure que leurs relations s'établirent avec les autres peuples, ils en prirent les mœurs et les vices.

D^ns leurs voyages, lesrils des riches patriciens apprirent dans les bras des courtisanes grecques et asiatiques à pratiquer la débauche eelon les règles de l'art. Ils lancèrent à Rome la libertine, arnica, qui ressemblait à l'hétaïre grecque par son amour des richesses, mais nullement par son éducation. L'ancienne matrone succomba bientôt dans la lutte avec Y arnica. La femme romaine, dans ses efforts pour vaincre Timpudicité de celle-ci, usa de tous les raffinements et n'en devint que plus méprisable.

i. De Paw, Recherches philosophiques.

présent ignoré la véritable cause.... Eschine assure que le plus beau des Grecs n'égalait pas le plus beau des Athéniens. » L'explication des habitudes pédérastiques par l'amour de l'esthétique ne me paraît pas très juste et me surprend de la part d'un pudique Allemand comme M. de Paw.

II est bien certain qu'il ne faut pas soupçonner Juvénal d'avoir approuvé cette infamie, car ses expressions ne permettent pas de douter de sa pensée, d'autant plus qu'il ajoute un peu plus loin : « la monstrueuse turpitude de nos mœurs révolta les habitants même de Canaple, ville d' Egypte très fameuse par son luxe et ses voluptés. »

Et son indignation augmente encore, quand il nous apprend que c'était dans un char, sur la voie Flaminie, que Néron caressait sa bizarre maîtresse, c'est-à-dire l'ignoble Sporus, qu'il épousa publiquement, et sur le corps duquel il exerça des cruautés non moins affreuses qu'extravagantes : dans un moment d'érotisme impérial, il le châtra.

Le moraliste n'a, d'ailleurs, aucune pitié pour les victimes de ces passions honteuses. C'est, en riant, dit-il, que le médecin coupait ces fruits secrets de la débauche, les fies et les condylômes de l'anus.

Cœduntur tumidaa, medico ridente, mariscat

Remarquons, en passant, que Juvénal dit le médecin et non le chirurgien. Car à Rome aussi

bien qu'à Athènes, les médecins pratiquaient, en même temps, la médecine, la chirurgie et la pharmacie. Ils étaient même aliénistes, au besoin \ et le plus renommé, pour les affections mentales, était Archigène, connu également comme médecin et chirurgien, comme le prouve ce passage de la treizième satire :

Et phthisis et vomitse putres, et dimidium crus Sunt tanti? Pauper locupletem optare podagram Nec dubitetLadas,si non eget Anticyra nec Archigène.

Qu'il faut comprendre ainsi :

« Qu'importe la phtisie, l'ulcération des poumons, une fracture de jambe? Que ce malheureux Ladas n'hésite pas à préférer un franc accès de goutte, s'il n'est tributaire de l'ellébore et d'Archigène. »

De là le proverbe : Archigenis indiget, pour dire d'un individu qu'il était fou. Aujourd'hui, on se contente d'envoyer les lunatiques à Charenton, et tout le monde sait ce que cela veut dire.

Juvénal constate qu'il y avait une loi contre les attentats à la morale publique, mais elle ne fut appliquée qu'une seule fois, et ce fut au législateur même qui lavait fait adopter et à laquelle on avait donné le nom. C'était la loi Scantmia. Ce fait en dit assez et à peine est-il nécessaire de citer la description des mœurs romaines écrites par Salvien, qui confirme les récits des autres historiens :

i. Salvien, De Gubernat. dei.

« Viri in semetipsis fœminas profitebantur, et hoc sine pudoris nmbraculo, sine nllo vere-

cundiœ amictu Videbat quippe hœc universa

nrbs,atpatiebatnr : videbantjudices,et acquiescebant ; populus videbat et applaudabat... »

Mais pendant que les femmes entretenaient fastueusement leurs amants, les protecteurs, cinœdi, ne donnaient souvent que peu de chose à leurs protégés, pathici. Juvénal s'adresse à un de ces derniers qui est dans la misère. Son visage est morne, ses cheveux secs et mal peignés, sa peau est terne.

Quelle maigreur! dit-il à Névolus. Un malade, en proie depuis longtemps à la fièvre quarte, ne serait pas plus défait.

Quid macies eegri veteris, quem tempore longo Torret quarta dies, olimque domestica febris.

Et Névolus avoue sans le moindre embarras que ce métier, qui a fait la fortune de bien d'autres, ne lui a rien produit, sinon quelques manteaux d'une étoffe grossière et quelques pièces d'argenterie de mauvais aloi. Les débauchés le séduisent par des promesses, mais quand ils ont assouvi leurs désirs ils comptent toutes les sommes qu'ils lui ont données.

« Oui, objecte le palhcus au cinœdus, mais comptons aussi mes pénibles services. Croistu qu'il soit facile de satisfaire tes brutales fureurs et de subir le dégoût qu'elles inspirent ? »

2j8 JUVÉNAL

Numerentur deinde labores.

An facile et pronum est agere intra viscère- penem Legitimum, atque illic hesternEe occurrere cœnœ?

Il est facile de comprendre d'après cela ce que devaient être les mœurs conjugales. Si Tinconduite des femmes était acceptée par les hommes, ceux-ci en revanche, à peine sensibles aux chants des actrices espagnoles et à leurs danses lascives, préféraient autre chose, que Juvénal exprime encore ainsi :

Alterius sexus major tamen ista voluptas.

Il ne faut donc pas s'étonner si Césonnie a des intrigues, elle qui a eu en dot un million de sesterces! A ce prix, son mari lui laisse une entière liberté; elle peut même en sa présence, accorder des rendez-vous, recevoir des billets galants et y répondre.

Gomment, d'ailleurs, pourrait-il en être autre ment, quand la femme a le droit de reproche à son mari ses amours infâmes, quand on voit une jeune femme instruite par une mère, qui se charge de corrompre les domestiques qui l'entourent, de faire appeler le médecin en renom, Archigène, pour visiter sa fille quelle retient sans maladie, dans un lit dont elle affecte de soulever les couvertures, tandis qu'un amant introduit en secret, caché dans un réduit, retient son haleine, et, plein d'impatience, s'excite lui-même au plaisir qui l'attend.

Advocat Archigenem, onerosa que pallia jactat Abditus interea latet et secretus adulter. Impatiensque morœ pavet. et prreruitin ducit.

Il n'est pas étonnant qu'avec un pareil coefficient dans la force de répulsion conjugale, certaine femme ait pu compter en moins de cinq automnes huit maris! Beau sujet d'épitaphe, dit Juvénal :

Sic crescit nuraerus, sic fiunt octo mariti, Quinque per automnos; titulo res digna sepulchri.

Le lit nuptial, que les premiers Romains avaient entouré du plus profond respect, qui avait été consacré au génie qui présidait à la naissance des hommes et qu'ils décoraient des images de leurs ancêtres, fut souvent souillé par plus d'une belle-mère. Cicéron nous a donné un exemple dans l'histoire de la mère deCluentius, qui, devenue éperdument amoureuse de son gendre, l'épousa, et se fit tendre le même lit nuptial qu'elle avait dressé, deux ans auparavant, pour sa propre fille ,. et d'où elle l'avait chassée.

Ces fureurs utérines des femmes romaines que notre civilisation moderne considère avec raison comme une névrose avaient été observées chez presque tous les peuples de l'antiquité, et on en trouve des exemples, même chez ceux qui furent les plus renommés par leur austérité. « L'amour, dit M. de Paw, qui est déjà une passion terrible par elle-même, dégénérait en manie dans le sein brûlant des Lacédémoniennes: elles tombaient dans des fureurs inexprimables. J'ose avouer à la face de l'univers, a dit Galien, que j'avais conçu une haine mortelle contre ma

propre mère; car elle était si violente, que dans ses accès de fureur, elle mordait ses propres esclaves comme une bête féroce, et alors le sang coulait de sa bouche. »

Dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, l'hystéricisme nymphomaniaque est nettement accusé, et il est regrettable qu'aucun médecin de cette époque ne nous ait donné une description scientifique de ce qui se passait dans les jeux floraux, dans les mystères de la bonne déesse et dans ceux de Cybèle.

Dans l'examen auquel il se livre, pour expliquer cette monomanie erotique inconnue des latines de la République, Juvénal, après les monstrueux exemples donnés par les hommes, dénonce cet éternel mobile de nos actions,

Divitiœ molles.

les richesses corruptrices, mais aussi et principalement les excès alcooliques.

Quidenim Venus ebria curât?

Quelle peut être, en effet, la retenue d'une femme passionnée, en état d'ivresse ?

Inguinis et capitis quce sunt discrimina, nescit;

Elle se prête à tout et confond tout, la région frontale avec la région inguinale ! Après l'ivresse du vin, l'ivresse de la sensualité. Csile* ci est fatalement le corollaire de celle là chez la femme.

Juvénal nous initie, avec la plus parfaite exac-

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titude, à ces soupers de nuit dans lesquels on mangeait des huîtres, en vidant à pleine coupe de nombreux flacons de Falerne mousseux. Voici la description de l'orgie, d'après la traduction de J. Dusaulx :

« A ses regards incertains déjà le plancher tourne, la table se soulève et la lumière se double. Eh bien, doute encore des obscénités de Tullia, des propos qu'elle tient à cette Maura trop fameuse et sa plus ancienne amie, quand Maura vient à passer auprès du vieil autel de la Pudeur ! C'est là qu'elles font, pendant la nuit, arrêter leurs litières, c'est là que se déclarent leurs fureurs concentrées, et qu'après avoir à l'envi bravé la statue de la déesse, par les insultes les plus bizarres, elles se livrent, à la clarté de la lune, des assauts réciproques dont frémit la nature.

« On sait à présent ce qui se passe aux mystères de la bonne déesse, quand la trompette agite ces sortes de Ménades, et lorsque également ivres de sons et de vin, faisant voler en tourbillons leurs cheveux épars, elles invoquent Priape. Quels désirs ! quels élans ! et quels torrents vineux ruissellent sur leurs jambes !

« Sauféia, la couronne en main, provoque de viles courtisanes, et remporte le prix offert à la lubricité. A son tour, elle rend hommage aux ardeurs de Médulline. Celle qui triomphe dans ce conflit est censée la plus noble. Là, rien n'est feint; les attitudes y sont d'une telle vérité qu'elles enflammeraient le vieux Priam et l'in-

firme Nestor. Déjà les désirs exaltés veulent être assouvis; déjà chaque femme reconnaît qu'elle ne tient dans ses bras qu'une femme impuissante 4, et l'antre retentit de ces cris unanimes : Introduisez les hommes, la déesse le permet. Mon amant dormirait-il ? Qu'on l'éveille. Point d'amant ?... Je me livre aux esclaves. Point d'esclaves ? Qu'on appelle un manœuvre... et à son défaut, et si les hommes manquent, l'approche d'un âne ne l'effraierait pas. »

Nobles et plébéiennes, toutes sont également dépravées :

Jamque eadem summis pariter minimis libido.

C'est une impératrice qui donne l'exemple : « Dès qu'elle croyait l'empereur endormi, préférant un grabat au lit impérial, cette auguste courtisane s'évadait du palais, suivie d'une seule confidente; elle se glissait à la faveur des ténèbres et d'un déguisement, dans une loge fétide, misérable, et qui vaquait à son heure. C'est là

i On considérait jadis la tribaderie comme une cause de stérilité et de répulsion pour les devoirs conjugaux. Dans sa colère, le mari d'une dame romaine, qui avait surpris celleci s'amusant avec une esclave, lui enleva le clitoris avec un instrument meurtrier, et rendit à la fécondité celle que huit ans de mariage avaient trouvée stérile. Les vices contre nature dont les tribades et les subigatrices avaient pris l'habitude, avaient extraordinai rement développé chez certaines d'entre elles les dimensions du clitoris. Tulpius raconte qu'une femme fut fouettée publiquement et bannie de Rome pour avoir abusé de sa conformation. Et Columbus cite l'exemple d'une autre femme dont le clitoris, aussi long que le petit dcigt avait fini par s'ossifier.

que, sous le nom de Lycisca, Messaline toute nue, la gorge retenue par un réseau d'or, dévouait à la brutalité publique les flancs qui te portèrent, généreux Britannicus ! Cependant, elle flatte quiconque se présente et demande le salaire accoutumé.

Et resupina jacens multorum absorbuit ictus.

« Puis, sur le dos renversée, se livrant au hasard, elle profite du temps au gré de ses lubriques fureurs. Le chef du lieu congédie ses courtisanes : elle en frémit; brûlant de jouir encore, elle ne veut partir que la dernière. Elle sort enfin plus fatiguée qu'assouvie : les yeux éteints, enfumée par la lampe, toute souillée, elle rapporte l'odeur de cet antre sur l'oreiller de l'empereur. »

Clausit, adhuc agidee ridigœ tentigine vulvœ, Et lassata viris, sed non satiata recessit.

Lorsque le proxénète ordonne de partir,

La dernière, à regret, par l'heure poursuivie.

Elle sort fatigué j et non pas assouvie.

Et du réduit impur, témoin de ses excès, De la lampe fétide au plafond suspendue, L'odeur, à son retour, sur ses pas répandue, Jusque sur l'oreiller du stupide empereur De son infâme nuit va révéler l'horreur 1.

Tacite corrobore ce fait : « Messaline, dégoûtée de l'adultère par la facilité, dit-il, s'adonnait à des débauches inconnues. »

; Jam Messalina facilitate adulterum , in. fastidium versa, ad incognitas libidines profluebat.

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