‹ Médecine et moeurs de l'ancienne RomeChapitre 20 sur 29 · Fils d'Esculape, élèves de Chiron · texte numérisé non relu

Fils d'Esculape, élèves de Chiron

Zoilus eegrotat : faciunt hanc stragula febrera. Quid tibi cum medicis? Dimitte Machaonas omncs. \'is fieri sanus? Stragula sume mea.

A propos de la mort subite d' Andragoras, il s'en prend encore à son médecin qui, cependant, n'a pas eu le temps de le soigner :

Andragoras s'est baigné avec nous, et nous avons ensuite soupe gaiement. Le lendemain matin, nous l'avons trouvé mort. Voudrais-tu connaître Faustinus, la cause d'un décès aussi foudroyant ? Il avait probablement vu en songe son médecin Hermocrate.

Lotus nobiscum est. hilaris caenavit; et idem Inventus raane est mortuus Andragoras.

Tarn subitœ mortis causam, Faustine, requiris ? In somnis medicum viderat Hermocratem.

Après avoir accusé les médecins d'ignorance, il les accuse d'indélicatesse et d'adultère :

Le praticien Hérodès dérobe le gobelet d'un de ses malades. Pris sur le fait par celui-ci : Malheureux, lui dit-il, que bois-tu donc là ?

Clinicus Herodes trullam subduxerat aagro; Deprensus dixit : stulte, quid ergobibis?

Si l'histoire est vraie, cela prouve que certains médecins de Rome ne valaient pas mieux que leurs clients, et qu'ils ne manquaient ni de sangfroid ni d'à-propos.

Dans une autre épigramme, il accuse Hermocrate de voler tout ce qu'il trouve, les serviettes et les nappes.

Qu'on tienne une de ses mains, dit Martial,

pendant qu'on observe l'autre, on n'y voit que du bleu, il escamote tout. Rien n'est sacré pour lui ; jusqu'au fanion avec lequel le prêteur

allait donner le signal des jeux subtilisépar

lui !... Les draps de lit, les rideaux, tout lui est bon.

D'après Martial, ce pauvre Hermocrate était le plus adroit filou de son temps, un Robert Macaire émérite.

Au médecin Garus, qui vient de mourir, il reproche, d'une façon détournée, d'exploiter les malades et de savoir allonger la durée des fièvres. Il y a encore des gens aujourd'hui qui pensent comme Martial et qui diraient comme lui de leur médecin que la fièvre quarte aurait dû le faire souffrir plus longtemps avant de mourir.

Nequiusa Caro nihil unquam, Maxime, factum est, Quam quod febre périt : fecit et illa nefas. Sceva nocens febris saltem quartana fuisset ! Servari medico debuit illa suo.

Un autre médecin, Hylas, vient d'être tué par son client, qui était à la fois atteint de colique néphrétique et de folie. Martial trouve la chose naturelle. L'oraison funèbre pour ce malheureux médecin assassiné par le fou auquel il prodigue ses soins peut se rendre ainsi : Il n'était pas si fou que cela, ce malade !

Invasit medica sica nephriticus, Aucte, Et prœcidit Hylas : hic, puio, sanus erat.

Constatons, en passant, ce cas de folie sympto-

matique de la maladie néphrétique. Est-ce du délire aigu ou du délire apyrétique ? peu importe ; les troubles fonctionnels dépendant de l'intelligence sont provoqués par une affection arthritique : c'est le point essentiel pour ceux qui ne voient dans la folie qu'un chapitre à ajouter à la pathologie générale.

Dans ces deux vers, remarquables de concision mais gorgés de fiel, observons déjà cette tendance des écrivains légers d'autrefois, que nous retrouvons chez nos chroniqueurs d'aujourd'hui: à ne jamais croire à l'aliénation mentale, et à amnistier d'avance les criminels que nous considérons comme malades et dont nous sommes souvent les victimes. On dirait que ces hommes ont une peur instinctive de devenir un jour les sujets de ces aliénistes qu'ils détestent?

Martial fait partie de cette catégorie d'individus, il ne laisse échapper aucune occasion d'être désagréable aux médecins.

Une vieille prostituée du nom de Vétustilla cherche à se marier. Après l'avoir décrite laide et immonde, il l'interpelle ainsi :

Qui pourra te nommer sa femme, son épouse, toi que dernièrement Philomelus appelait son aïeule ? Si tu exiges absolument qu'on frotte ton cadavre, que ce soit le médecin Coriclès qui dresse le lit -, lui seul peut chanter l'ode de l'hyménée. Celui qui met le feu aux bûchers portera devant toi la torche de la nouvelle mariée; il ne faut pas moins que ce flambeau pour entrer dans un vagin comme le tien.

Quis conjugem, quis te vocabit uxorem, Philomelus aviam quam vo'caverat nuper?

Quod si cadaver exigis tuum scalpi; Sternatur a Coricle clinico lectus, Thalassionem qui tuum decet solus, Ustorque teedas praeferat novae nuptse : Intrare in istum sola fax potest cunnum.

Quand il ne trouve rien à dire sur un médecin, il cherche un fait scandaleux dans sa famille et le lui jette au visage.

Une jeune femme quitte son mari pour suivre Clitus, son amant, auquel elle prodigue à la fois son or et son amour.

Tu te ruines, lui dit-il, Fabulla,/z//e du médecin Sot a.

Sotœ filia clinici, Fabulla, Deserto sequeris clitum marito, Et donas, et amas, é'^stç àawfwç.

Asotus et actoxwç signifient une personne débauchée. C'est un mauvais calembour.

Il ne faudrait pas croire pour cela que Martial soit un philosophe qui méprise la santé. Comme tous les détracteurs de la médecine, comme les hypocondriaques, comme Molière et Voltaire, il fait, au contraire, grand cas de la vie; il a peur de la maladie et de la mort.

On en voit la preuve dans Pépigramme à Martianus. Il lui écrit que Cotta a vu soixante printemps et qu'il ne se rappelle pas avoir, un seul jour, éprouvé dans un lit les étreintes d'une fièvre ardente.

Nec se tœdia lectuli calentis Expertum meminit die vel uno.

Ce Cotîa se moque des médecins Alconte, Dasius et Symmachus, en faisant un geste ordurier. Mais qu'on lasse, ajoute-t-il, le compte exact de nos années, qu'on retranche de nos jours les plus heureux, le temps consumé par les fièvres aiguës, les affections chroniques et les douleurs cuisantes; à peine sommes-nous au sortir de l'enfance que nous touchons à la vieillesse. Ce n'est rien que de vivre, c'est la santé qui est réellement la vie.

Alconti, Dasioque, Symmachoque Ostendit digiium, sed impudicum.

At nostri bene computentur anni, Et, quantum tetricte tulere febres, Aut languor gravis, aut mali dolores, A vita meliore separentur; Infantes sumus, et senes videmur.

Multum decipiturque falliturque, Non est vivere, sed valere, vita.

Or, cet homme qui estime que la santé est le plus grand bien sur terre, comment honore-t-il ses médecins? Il dit d'Hippocrate (un beau nom pour un simple praticien) :

Il m'a donné une potion d'absinthe {Santonica, herbe de Saintonge). Voyez l'impudence de cet homme : il me réclame des honoraires (en latin mnlsum, vin miellé, des douceurs). Peut-on demander du doux pour de l'amer ? il en recevra ; mais s'il consent à prendre de l'ellébore.

Santonica medicata dédit pocula virga ; Os hominis! mulsum me rogat Hippocrates. Duke aliquis munus pro munere poscit amaro? Accipiat, sed si potat in helleboro.

Il change de médecin; il appelle Symmachus, un des trois compris dans l'épigramme à Martianus. Celui-ci devait être un médecin célèbre, un professeur de clinique, ou plutôt de policlinique, car les leçons se faisaient au lit des malades qu'on allait voir en ville. Que lui donnet-il pour sa visite ? Voici :

J'étais souffrant, Symmachus, et tu es venu chez moi suivi d'une centaine d'élèves. Cent mains glacées m'ont touché. Je n'avais pas la fièvre, Symmachus, maintenant je l'ai (1).

Languebam : sed tu comitatus protinus ad me Venisti centum, Symmache, discipulis.

Centum me tegere manus Aquilone gelatœ :

Non habui febrem, Symmache, nunc habeo.

Je ne veux pas excuser Martial, qui est un type réussi d'ingratitude, mais il est certain que l'examen d'un malade par un nombre trop considérable d'élèves est très fatigant, principalement pour les femmes atteintes d'affections utérines.

Un mot maintenant pour MM. les oculistes : Martial ne les a pas oubliés. Il s'adresse ainsi à l'un d'eux qu'il appelle mauvais médecin :

Tu es gladiateur aujourd'hui, tu étais autrefois

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