UNE PHARMACIE
Dans une des extrémités de l’étagère, une petite armoire est, le plus souvent, réservée pour les spécialités.
Sur un comptoir, on trouve une balance, un ou plusieurs mortiers, un concasseur spécial, du papier, une écritoire, le cachet du pharmacien.
La balance est une sorte de romaine perfectionnée : un petit plateau métallique est suspendu par quatre fils à l’une des extrémités d’une tige en os ou en ivoire. Sur cette tige peut se déplacer un autre fil supportant un poids dont la valeur reste invariable pour une même balance. Sur cette tige se trouvent encore, en des points différents, trois cordonnets de soie par l’un desquels on doit tenir la balance pendant la pesée; sur la tige se trouvent marquées trois graduations differentes dont chacune correspond à un des cordonnets de soie. On tient la balance par tel ou tel cordonnet suivant que l’objet pesé est plus ou moins lourd, et le poids se lit sur l’échelle qui appartient au cordonnet tenu. Grâce à ces ingénieuses combinaisons, la balance peut rester très sensible et peser des poids très différents sans que la tige acquière une longueur démesurée.
Les mortiers et les pilons sont en bronze ou en fonte; une large plaque de cuir perforée en son milieu, pour laisser passer le pilon, recouvre le mortier de façon à empêcher la projection à l’extérieur de parcelles du médicament pulvérisé.
A côté des mortiers se trouve un instrument inconnu dans les pharmacies européennes et que nous appelons concasseur, parce qu’il est destiné à broyer les racines et les écorces. Il est constitué par une petite auge métallique ayant la forme intérieure d’une nacelle, et par un lourd disque de métal aminci sur les bords et traversé au centre par une sorte d’essieu en bois. Le pharmacien prend le disque par les deux extrémités de la pièce de bois qui le traverse, puis il le fait rouler plusieurs fois dans la nacelle sur les médicaments à concasser.
L’écritoire sert à transcrire sur un registre la quantité et le prix des produits vendus ; elle sert aussi à inscrire sur certains paquets de médicaments des instructions spéciales sur leur mode d’emploi.
Le cachet sert à marquer en rouge sur l’enveloppe de toute drogue le nom et l’adresse du pharmacien.
Quelquefois les ordonnances présentées au pharmacien indiquent les quantités qui doivent être employées : pour les médicaments très actifs,
les doses sont indiquées en poids ; pour les médicaments non toxiques, le médecin se contente très souvent de prescrire : un petit morceau (une bouchée), une pincée, une poignée, une tasse. Souvent les ordonnances portent le nom d’une préparation complexe dont la formule est connue des pharmaciens; l’ordonnance indique seulement qu’il faut ajouter à cette préparation telle ou telle drogue ou, au contraire, en enlever telle ou telle autre r.
Dans certains cas enfin, le pharmacien n’a qu’à fournir une spécialité, car en Chine, comme en Europe, il existe des spécialités ; ce sont, le plus souvent, des préparations complexes contenues dans de petites bouteilles fermées à la cire et emballées, avec l’inévitable papier-réclame, chacune dans une petite boîte en carton; cette petite boîte est disposée de telle façon qu’on peut toujours l’ouvrir à une des extrémités pour vérifier l’état du contenu.
La spécialité la plus répandue est le pô hô iôu ( Bac Ha) ou huile de menthe; c’est un liquide huileux, noirâtre, ayant une forte odeur de menthol. C’est un excellent remède contre la migraine.
L’écorce de mandarine préparée, qui se vend en détail dans toutes les pharmacies, se trouve aussi sous forme de spécialité, dans de jolis petits pots en terre vernie, hermétiquement fermés et soigneusement enveloppés dans un grand prospectus qui énumère les avantages de la drogue et la façon de s’en servir.
Dans de petites ampoules de cire hermétiquement closes, revêtues du cachet du fabricant, on trouve des pilules dont la nature reste secrète. Ces ampoules se vendent sous le nom de pë là ouân (pilules de cire blanche).
i. Souvent les pharmaciens délivrent des médicaments sans exiger d’ordonnance. Ils donnent même des consultations et quelquefois sous une forme assez curieuse sur laquelle notre ami le Dr Laurent a appelé notre attention. Dans certaine pharmacie chinoise de Saigon, on voit près de la porte deux panneaux sur lesquels sont représentées, d’un côté les maladies vénériennes (blennorrhagie, orchite, chancres, etc.), de l’autre diverses affections faciles à figurer (hémorroïdes, plaies, ulcères). Un client arrive, il examine les tableaux, indique celui qui représente la maladie dont il se croit atteint; le pharmacien lui délivre aussitôt l’un des médicaments les plus réputés en pareil cas. Quand les Chinois auront adopté nos distributeurs automatiques, le travail de l’apothicaire sera presque nul dans de telles pharmacies.