OUVERTURE DES CADAVRES
Nous perdimes quatorze malades pendant le cours de cette année scholaire; mais nous ne pûmes faire que onze autopsies.
Les exhalaisons pernicieuses qui émanent des corps qui commencent à se putréfier, les refus des parens, et bien d'autres obstacles encore s'opposent quelquefois aux ouvertures de cadavres. Voici comment nous y procédons.
Aucun corps n'est ouvert le premier jour de la mort. On attend souvent la fin du second jour, pour n'étre pas contraire aux lois qui défendent les sépultures trop promptes.
Alors il y a déjà souvent de grands changemens dans les cadavres provenant de la putréfaction. Plusieurs de ces changemens, qui sont l'effet de la mort, pourraient étre pris mal à propos pour sa cause. Souvent, pendant les temps chauds, il s'exhale une odeur méphitique pernicieuse.
Chaque ouverture se fait publiquement, et en présence de tous les élèves ; elle est faite, ou
par le chirurgien ordinaire de l'école pratique, ou par l'élève qui a traité le malade. Le professeur y Joint ses réflexions.
On a coutume, dans ces autopsies, d'examiner l'état de tous les viscéres ; mais principalement les altérations des organes qui sem: blent avoir le plus de rapport avec les phénoménes observés pendant la vie , et qui peuvent le plus concourir à nous faire découvrir les causes de la maladie et de la mort. Nous ne recherchons jamais uniquement les altérations qui pourraient confirmer les opinions que nous avons émises pendant la vie sur la nature du al. Nous portons nos recherches avec autant de soin sur les autres altérations des organes qui pourraient nous donner des notions nouvelles. | |
J'avoue que cette méthode ordinaire d'ouvrir les cadavres est trop rapide, et souvent insuffisante. De-là vient, je pense, le peu de fruit que l'on a retiré jusqu'ici des autopsies cadavériques. Dans la dissection et l'examen des divers organes, on ne peut jamais étre trop ininutieux, ni trop attentif.
Dans les maladies locales ou organiques, nous pouvons certainement découvrir beaucoup de choses sur la nature de la maladie qui a précédé. Cependant nous apprenons rarement
la cause première du mal, si nous ne meitons pas minutieusement dans nos recherches anatomiques l'attention la plus scrupuleuse : sans cela, nous distinguons rarement les altérations organiques qui sont l'effet de la maladie, de celles qui sont primitives. Le déchirement d'un petit vaisseau, l'adhérence ou l'oblitération d'un conduit, le changement dans la situation des parties , etc. nous découvriraient bien plus souvent la nature de la maladie ou la cause de la mort, si nous faisions des recherches anatomiques plus exactes. :
Mais les recherches anatomiquesles plus minutieuses, quand on ne les dirige pas bien, ne sufhisent pas toujours pour découvrir les altérations organiques. Ceux qui s'occupent trop de chaque parüe, négligent souvent le tout. En rapprochant plusieurs phénomènes, et en examinant bien leur rapport, on découvre souvent plus de choses qu'en faisant lesgecherches les plus exacles sur chaque partié de nos organes.
C'est ainsi que dans les ouvertures de cadavres des personnes mortes de phthisie ou de marasme cancéreux , nous devrions peut-étre porter notre attention non seulement sur les altérations des poumons et des glandes, mais en-core sur l'état variqueux particulier de tout le système veineux, et sur la disproportion
104 MÉDECINE singulière qui existe entre les veines et les ‘artères. |
Dans les maladies dynamiques, où les forces vitales sont éteintes sans altération manifeste dans les organes , on doit encore faire plus d'attention aux lésions de toutes les parties, méme de celles qui paraissent le moins importantes. En rassemblant ainsi tous. les phénoménes , on pourra peut-étre parvenir à un résultat satisfaisant. Ainsi, on devrait faire attention à l'habitude extérieure du cadavre ; à la couleur, à la consistance , au volume, à la surface des parties ; à la promptitude plus | ou moins grande de la putréfaction ; à la quantité et à la qualité du sang et des autres fluides ; à l'état du tissu cellulaire, des vaisseaux, des glandes, de la pulpe nerveuse ; à l'analyse chimique , et à beaucoup d'autres objets. La comparaison exacte de toutes ces choses avec les phénoménes d vie et de la santé, pourrait certainement rendre les ouvertures de cadavres beaucoup plus instructives, sur-tout dans les cas où l'on n'observe pas des altérations manifestes dans les organes importans ; car, quoique les forces de la vie soient seules éteintes , sans altératión apparente des organes essentiels, il doit cependant y avoir des changemens particuliers dans tout l'organisme,
PRATIQUE. 185 quoiquils ne puissent être distingués par nos sens, quand la putréfaction a déjà commencé. Nous"ên avons un exemple évident dans l'état d'affaissement et de chute qui remplace la turgescence vitale des organes après la mort.
Tout le monde conviendra que la recherche exacte de plusieurs de ces phénomènes, peut contribuer par la suite à éclaircir les lois qui régissent les forces vitales.
En outre, la connaissance des symptómes qui ont accompagné la mort, doit contribuer à en faire connaitre la cause, et à déterminer le siége du mal. Il faut donc remarquer ces symplómes avec soin dans l'histoire de la maladie , qui doit étre lue lors de louverture du cadavre. Car diverses causes peuvent produire la mort; et quand elles se réunissent , on ne peut les reconnaitre que par l'observation exacte des phénoménes qui ont précédé.
Nous ferons par la suite une grande attention à toutes ces considérations et à plusieurs autres ; et, par-là, les ouvertures cadavériques deviendront plus instructives et plus utiles.
Première uro
UNE femme, nourrice de deux enfans, d'une constitution phthisique , nous fut apporiée de l'hôpital des Orphelins, le 16 décembre 1806, présentant les symptómes d'une péripneumonie trés-grave. La maladie avait commencé le douzième jour de l'accouchement, après un refroidissement nocturne: elle avait d'abord été négligée pendant quatre jours, et ensuile exaspérée par les sudorifiques.
Outre les symptómes les plus éminens d'une inflammation de poitrine trés-grave,cettefemme présentait une chaleur fébrile trés-grande , une soif modérée, la persistance de l'appétit, les extrémités modérément chaudes, les lochies étaient entièrement arrétées , et le ventre libre.
Nous fimes de suite une saignée de dix onces; nous y joignimes des boissons anüphlogistiques tièdes , et des fomentations émollientes sur les parties affectées.
Le soir, la saignée n'avait procuré aucun soulagement. Les pulsations des carotides étaient fortes, la respiration très-accélérée et irès-laborieuse, l'oppression très-grande, le pouls trés-fréquent , très-dur et concentré.
On fit une nouvelle saignée de huit onces; le
PRATIQUE 197 sang était couvert d'une croûte lardacée trèsépaisse.
Le 17 décembre, cinquième jour d la maladie , l'appétit existant toujours d'une manière singulière, la respiration était encore plus difficile et tréslaborieuse , le pouls comme la veille. Une nouvelle saignée de huit onces fut pratiquée , et le régime antiphlogistique continué, La maladie semblait être encore dans son accroissement.
Le soir, tout était plus mal; l'orthopnée était suffocante. Des congestions si grandes dans la poitrine, la plénitude , la dureté , la concentration du pouls, nous engagérent à faire encore une saignée , et à appliquer ensuite un vésicatoire entre les épaules. Mais peu après la saignée , il survint une défaillance qui cessa cependant ; et, un peu plus tard, la malade mourut conservant toute sa présence d'esprit.
Le sang provenant de la dernière saignée forma encore une croûte plus épaisse et plus inflammatoire que précédemment ; il présentait un caillot jaune purement gélatineux, comme s’il eût été privé de toute sa partie fibreuse.
A l'ouverture du cadavre, nous trouvâmes quelques onces de sérosité sanguinolente épanchée dans la cavité thoracique. Les deux pou-
mons étaient gonflés par une congestion de sang ; ils avaient la consistance du foie, étaient très lourds, et unis dans plusieurs endroits à la plévre et au diaphragme par des adhérences intimes. Le péricarde contenait une grande quantité de sérosité trouble. Toute la face externe du cœur était couverte d'une substance comme membraneuse, semblable à de la purée, qu'on enlevait aisément. Dans les cavités droites du cœur , il y ayait beaucoup de sang caillé et polypeux. Les viscères abdominaux ne présentaient aucune altération. Nous n'ouvrimes pas la tête ; aucuns symptômes cérébraux ne s'étant manifestés, nous crûmes avoir trouvé une cause suffisante de la mort, dans l'inflammation de tous les viscères de la poitrine , et dans l'imperméabilité mortelle des poumons.
Réflexions. ll y a des inflammations vraies, sur-tout du poumon, qui deviennent pernicieuses d'une maniére particuliére; elles augmentent sans qu'il y ait dela faute du médecin, pendant l'emploi de l'appareil antiphlogistique, et leur marche est trop rapide, pour que les évacualions sanguines aient le temps de procurer du soulagement. Un traitement antiphlogistique modéré ne suffit point; et quand il est poussé plus loin, i! débilite promptement, Je
pense que les fluides étaient déjà épanchés dans la cavité de la poitrine, quand cette femme entra dans notre clinique. On voit clairement la cause de l'augmentation rapide du mal, et de l'insuffisance des saignées. Telle fut, je crois, la nature de cette inflammation ; et cela est prouvé parle défaut absolu de tout soulagement, après les premières évacuations sanguines.
Je ne conçois pas, et l'expérience ne m'a jamais prouvé qu'on puisse guérir ces inflammations, et des congestions de sang si grandes dans la pgitrine, par une méthode de traitement opposée à la nôtre. Par la méthode antiphlogistique, les malades peuvent succomber ; par toute autre, ils le doivent nécessairement.
Si quelques personnes blàment nos saignées comme trop nombreuses, je ne fais pas grand cas de leur opposition. Si l'on dit quelles ont été pratiquées trop tard, je réponds, que les congestions de sang inflammatoires suffocantes avec anxiété mortelle, ne peuvent étre combattues par aucun autre moyen que par la saignée; qu'on ne peut concevoir une action plus libre des vaisseaux, si l'on ne détruit pas la résistance des fluides. Ce n’est qu'après l'évacuation sanguine, que les vésicatoires et les autres irritans pourront dissiper les congestions locales.
Il est vrai que cette oppression prolongée des forces vitales peut amener une faiblesse promptement mortelle, quand on pratique des évacuations sanguines, sur-tout quand elles sont un peu trop copieuses ; mais il vaut mieux dans ce cas employer un remède douteux, que de n'en point employer. Malgré la saignée, le malade peut mourir; mais il mourra très-certainement, si on la néglige.
Il n'est pas facile de distinguer l'oppression des forces , de leur véritable affaiblissement.
Dans le cas dont il. s'agit, l'événement fut malheureux , probablement, parce que l'épanchement des fluides dans la poitrine existait déjà avant l'entrée de la malade dans notre clinique. Mais je pourrais citer, d'après une longue pratique, d'autres cas où, malgré une orthopnée semblable, qui paraissait mortelle dans des péripneumonies, des vomiques du poumon et méme des hydrothorax, les malades furent sauvés, et comme arrachés des portes dela mort, par une saignée modérée. Il suffit, par cette méthode, de guérir un vingtième des malades , quand , par tout autre traitement, ils doivent tous périr.
Il faut sur-tout , aprés les évacuations sanguines, redouter les défaillances. IL est quelquefois impossible de les prévenir. Le moindre
PRATIQUE. 191 retard dans la circulation des humeurs, pendant les défaillances, peut produire des concrélions polypeuses, et des stases mortelles : ce que prouvent de nombreuses ouvertures de cadavres.
Cette disposition morbide des humeurs à se coaguler , dans ce cas et dans d'autres semblables , est vraiment étonnante. Cette prédominance de la partie lymphatique du sang jus qu'à la mort, a de quoi nous surprendre.
La lymphe est-elle généralement trop abondante dans ces maladies? ou bien , ne devientelle nuisible que par sa trop grande disposition plastique ? Les vaisseaux artériels ne sécrétentils pas une assez grande abondance de cette humeur lymphatique pendant la diathése inflammatoire ? Certainement, cette diathése morbide, ainsi que toutes les autres, à l'exception des nevroses, parait appartenir aux maladies des sécrétions dont la nature est fort. obscure, ainsi que celle desfonctions sécrétoires. Si, au moins, dans l'état sain, nous connaissions mieux comment les fonctions de la peau et du poumon contribuent à la formation de ia lymphe, les causes qui engendrent cette diathése inflammatoire seraient plus claires.
Mais, ce qui me paraitle plus surprenant, c'est que cette femme, pauvre, mal nourrie, et
épuisée par l'allaitement de deux enfaus , ait pu avoir un degré de pléthore capable de produire et d'entretenir une inflammation aussi violente (1). Quoique la cause de ce phénoméne
(1)Il existe quelquefois une disposition à inflammation, telle que les saignées répétées et tous les moyens débilitans ne peuvent là détruire. En voici un exemple bien extraordinaire dont j'ai été témoin. Un homme ágé de 22 ans , d'un tempérament robuste, fut pris, aprés des excès de vin et de débauche , d’une fièvre violente accompagnée d'un délire furieux et de convulsions. On lai appliqua cent quatre-vingts sangsues en différentes fois, et on lui fit quatre saignées dans l'espace de six jours. Par ce traitement, il entra en convalescence ; il était calme , la fiévre n'existait plus; il commencait à prendre quelques alimens. ''out-a-coup , sans qu'on ait pu en : découvrir la cause, 1} fut saisi d'un frisson violent, avec douleur trés-vive. dans le cóté et dans l'abdomen, pouls trés-fréquent. On appliqua quinze sangsues. Le lendemain , tout était exaspéré. L'anxiéié était extrème, la toux contnuelle, la douleur abdominale trés-vive, augmentant parla plus légère pression. On appliqua quinze nouvelles sangsues; mais tout fut en vain. ll mourut le troisième jour de cette rechute , et le dix-septiéme de la première maladie. À louverture du cadavre, on ne trouva rien dans le cerveau. La plévre droite était tréstrouge et intimement adhérente au poumon, qui était. parfaitement sain. Le péritoine était trés-enflammé , et adhérait aux intestins dans plusieurs points. La membrane muqueuse intestinale était sans lésion. Ainsi, ce jeune homme, qui avait été délivré d'une inflammation cérébrale par
PRATIQUE, 193 mous soit inconnue, et semble appartenir à la lésion de fonction des poumons, dont nous avons parlé plus haut, nous ne manquons cependant pas d'exemples semblables, sur-tout chez certaines femmes qui, dans les premiers mois de leur grossesse, présentent une disposition inflammatoire trés-grande, quoiqu'elles prennent trés-peu d'alimens, et quoiqu'elles soient tourmentées par des vomissemens trèsfréquens.
L'appétit extraordinaire de cette malade, avec une telle suffocation, pourra bien diflicilement s'expliquer , à moins qu'on ne considére l'état intact du systéme nerveux dans cette maladie.
Deuxième ouverture.
Ux jeune homme maigre , d'une constitution délicate, fut apporté dans notre clinique le neuviéme Jour de sa maladie; elle avait commencé par la fièvre, la diarrhée et des tranchées. Il fut recu le 3 décembre 1806, n'ayant encore fait usage d'aucun médicament.
l'application de 180 sangsues , et par quatre saignées , est atteint , aprés huit Jours de convalescence , de pleurésie et de péritonite , et y succombe en trois jours. Quclle étonnante disposition à l'inflammation! (Note du Traducieur.}