In Revue des Deux-Mondes, t. LXXXIV, 1er décembre
MÉPECINS AMATEURS
la neuvième fable du onzième livre, mous raconte qu’un chat-huant, après avoir pris plusieurs souris, les entassa dans son nid, leur coupa les pattes avec son bec, pour les empêcher de s’enfuir et les nourrit avec du blé, pour pouvoir ensuite tes dévorer à loisir, sent-on quelle valeur prendrait une telle preuve de l’intelligence prévoyante d’un animal, si l’on pouvait être assuré que le fait fût vrai? Mais il est difficile de l’en croire sur parole, quand tant de fautes d’observation se peuvent relever dans ses productions.
i^insi, le fabuliste représente que perdrix faisant la blessée et traînant l’aile, pour éloigner le chasseur de ses petits et les sauver; or, ce stratagème, c’est, on l’a noté, le mâle et non la femelle qui l’emploie. Chez celle-ci, ce serait de l’instinct; chez celui-là, ü semble plutôt que ce soif du raisonnement et de la mémoire. La Fontaine ne démêle pas toujours très bien ce qui appartient à l’instinct et ce qui est du domaine de ^intelligence; l’exemple que nous venons de citer témoigne qu’il confond parfois l’un avec l’autre.
On a souvent rapporté une anecdote qu’il convient de puiser à sa source, avant qu’elle ait été plus ou moins dénaturée en cours de route. La voici telle que Mathieu Marais la rapporte (1), dans le
1. Cf. l’édition des Contes et Nouvelles de La Fontaine, de Paul Lacroix (le bibliophile Jacob); Paris, A. Delahays, 1858, in-12.
mémoire qu’il avait préparé sur la vie et les ouvrages de notre héros.
La Fontaine étoit à Antony avec ses amis, qui l’avoient mené pour passer quelques jours à la campagne. Il ne se trouva point à dîner un jour; on l’appela, on le sonna, il ne vint point; enfin, il parut après le dîner. On lui demanda d’où il venoit; il dit qu’il venoit de l’enterrement d’une fourmi; qu’il avoit suivi le convoi dans le jardin, qu’il avoit reconduit la famille jusqu’à la maison (qui étoit la fourmilière), et fit là-dessus une descriptions naïve du gouvernement de ces petits animaux, qu’il a depuis portée dans ses fables, dans la Psyché, dans la Captivité de Saint-Malc, avec le ton merveilleux qu’il a su y donner.
Ainsi, ajoute le narrateur, « quand il ne paraissait occupé de rien, il étudiait la nature; ses distractions étaient bien philosophiques et il nous préparait ces excellents ouvrages qui en sont le fruit ».
Comme La Fontaine était passablement gourmand, il fallait qu’il eût été prodigieusement intéressé par le spectacle auquel il avait assisté, pour en avoir oublié et le dîner et l’amphytrion et ses hôtes. Les convives durent lui pardonner son incivilité, parce que son récit était imagé et qu’il contait avec grâce; mais avait-il bien vu tout ce qu’il disait? Et d’abord les fourmis enterrent-elles leurs morts? On l’a contesté; nous n’avons pas le loisir de le vérifier...
C’est aussi sur la foi d’autrui, que nous allons discuter un autre trait de mœurs, attribué aux mêmes insectes.
Vous vous rappelez la délicieuse fable de la Cigale et la Fourmi :
La Cigale ayant chanté Tout l’été.
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Halte-là s’exclame un critique pointilleux, l’été dure trois mois entiers et la vie d’une cigale ne se prolonge pas au delà de quelques semaines. La cigale n’a pu attendre que la bise fût venue, car la bise ne vient guère qu’aux mois d’octobre et de novembre, et à ce moment, les cigales sont mortes depuis longtemps.
Mais poursuivons : la cigale, ayant son gardemanger vide, pense à la prévoyante fourmi et, sans préambule, elle lui présente sa requête :
La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu’à la saison nouvelle.
La pauvrette ! Gomme elle s’adressait* mal ! Aller demander du grain à une carnivore, « c’est demander du pain à un tigre ». Peut-être est-ce une inadvertance; mais La Fontaine, plus explicite, assure à un autre endroit que la fourmi
Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.
On voit bien, en effet, les fourmis traîner des
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(' Collection de l’auteur )
brins de paillé ou de bois, mais ce sont des matériaux de construction qu’elles transportent et non des provisions de bouche, si j’ose m’exprimer ainsi.
Sur le caractère même de ces bestioles, il serait aisé de chicaner notre fabuliste. Faire les prototypes de l’avarice et de l’égoïsme d’animaux aussi bienfaisants et secourables est, pour ne pas dire plus, une faute d’observation.
« On a vu, écrit M. de Rémüsat, des fourmis sauver leurs semblables qui se noyaient, et faire preuve d’une industrie, d’une prévoyance, d’une abnégation peu communes. Elles ont le tort d’avoir des esclaves; mais les hommes ont-ils le droit de le leur reprocher sérieusement? Ces esclaves sont plutôt des troupeaux. Avec le nom change le crime, et ce qui est défendu devient légitime.
« Ces troupeaux sont composés de pucerons qui, pour la plupart, étant ailés, pourraient échapper à leurs maîtres; mais les fourmis leur rendent un service véritable, en les débarrassant d’une liqueur brune dont ils sont souvent fort empêchés... Pierre Hubert qui, avec le grand entomologiste Fabre, a le mieux observé les fourmis, a vu ces dernières traire et recueillir le lait des pucerons, ceux-ci parfaitement heureux d’être délivrés, celles-là satisfaites de ce qu’elles avaient obtenu (1).»
J. Revue des Deux-Mondes , loti. cil. 1
Si, encore, on n’avait relevé que l’erreur relative aux lourmis, on passerait condamnation; mais il en est d’autres qu’il est de toute justice de signaler, avant de plaider les circonstances atténuantes.
Prenez la fable intitulée : L’Ours et V Amateur de jardins ; le second dit au premier :
Vous voyez mon logis, si vous me voulez faire Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas, J’ai des fruits, j’ai du lait : ce n’est peut-être pas De nos seigneurs les ours le manger ordinaire.
Mais j’offre ce que j’ai...
Or, l’ours aime précisément, par-dessus tout, le lait et les fruits et, contrairement à ce qu’on supposerait, en voyant sa tête peu débonnaire, il ne devient féroce que si on l’y contraint, il n’use que de représailles :
Cet animal n’est pas méchant,
Quand on l’attaque, il se défend.
Le loup, certes, est plus cruel et ne se fait aucun scrupule de manger les agneaux; mais il n’attend pas le moment où ils se désaltèrent
Dans le courant d’une onde pure.
car il aurait trop longtemps à attendre.
« Jamais un agneau, surtout s’il tette encore sa mère, ne s’est désaltéré dans, un ruisseau. Les béliers, les moutons, les brebis ont rarement soif.
Si peu qu’on ait habité la campagne, on le sait, les agneaux ne boivent point, trouvant dans le lait de leur mère et dans le suc des herbes tendres une humidité suffisante pour leur goût et leur tempérament ( 1 ) . »
C’était donc, peut-être, un mouton qu’a dévoré le loup, mais pas un agnelet.
On admire et à juste titre, la fable du Renard et du Corbeau; et pourtant, combien d’invraisemblances y relève-t-on ! Ces animaux, tous deux carnivores, se disputant un fromage! A ce maigre régal, soyez sûrs qu’ils eussent préféré un poulet ou un lapin. Le corbeau n’est pas moins vorace que le renard et, tout comme lui, passera devant un fromage sans même le renifler.
Pour expliquer et même pour justifier certaines inexactitudes de La Fontaine, on les a mises sur le compte de ceux auxquels il a fait des emprunts. Comme Racine, quand il tire son fonds des tragiques grecs, La Fontaine « ne discute pas, ne contrôle pas; il se conforme aveuglément à la tradition... Disciple soumis, il s’en rapporte, sans examen et sans réplique, à la parole du maître. Comme Racine avec les héros d’Euripide, il se borne à ôter aux créations d’Esope quelque chose de leur raideur sculpturale, et, pour les rapprocher de nous, il les