BOCCACE
(Collection de l’auteur )
manifeste : nul écrivain ne s’entend mieux à peindre, à silhouetter d’un seul vers l’aspect d’un être.
Devons-nous citer des exemples? Ils se pressent déjà sur vos lèvres : « Le héron au long bec, emmanché d’un long cou » est resté légendaire, non moins que « dame belette au long corsage » et « la gent trotte-menu ». L’« animal aux longues oreilles » nous représente le lièvre mieux que ne le ferait une ample description.
A ce propos, des esprits, bien intentionnés, mais trop amoureux, semble-t-il, du paradoxe, ont cherché à mettre en opposition le fabuliste qu’est et qu’a voulu être avant tout La Fontaine, avec un naturaliste de profession, s’il nous est permis d’appliquer cette épithète au plus grand d’entre eux, nous voulons parler de Buffon. C’est à Bufïon que M. Damas Hinard refuse les qualités du naturaliste, c’est à La Fontaine qu’il les restitue. Il y aurait beaucoup à gloser là-dessus (1); mais tel n’est pas le sujet. Nous avons suffisamment montré combien étaient imparfaites les connaissances de La Fontaine en histoire naturelle, nous lui devons maintenant une réparation.
S’il n’a pas mis toute l’application désirable à se documenter, il a fait du moins preuve d’une curio-
1. Voir surtout, outre la plaquette précitée de Damas Hinard, l’article si judicieux et si mesuré de M. Paul de Rémusat, dont nous avons donné plus haut la référence.
sité scientifique qui, pour l’époque, était une rareté. On peut dire que toutes les sciences l’intéressaient : les grandes vérités mathématiques « qui honorent tant l’humanité » ; l’astronomie et sa sœur aînée, l’astrologie; et, ceci nous retiendra plus spécialement, la médecine et ses diverses branches.
C’est de son ami, le médecin de Monginot, qu’il tenait les notions qu’il a utilisées dans son poème, son mauvais poème, du Quinquina. De Monginot, le premier, avait fait connaître la manière de préparer et d’administrer la nouvelle drogue, que plusieurs de ses confrères cachaient comme un secret et c’est à son traité intitulé : De la guérison des fièvres par le quinquina (1), que notre poète fait allusion dans les vers suivants :
Ce détail est écrit ; il en court un traité.
Je louerais l’auteur et l’ouvrage,
L’amitié le défend et retient mon suffrage.
C’est assez à l’auteur de l’avoir mérité.
De Monginot n’était pas seulement un médecin habile, mais un homme de bon ton et de bonne compagnie, un « honnête homme », recherché dans le monde pour les agréments de son. esprit.
Grâce à Monginot, La Fontaine s’initia, oh! superficiellement, à notre art; de même que par la lec-
1. La première édition, de 1679, parut à Lyon; les autres virent le jour à Paris, successivement en 1680, 81, 83 et 88.
ture de Descartes et de Harvey, il avait acquis une vague teinture de physiologie.
On a voulu voir en lui un messager avant-coureur de nos conceptions modernes : c’est, à notre avis, pousser l’interprétation au delà de ses bornes.
A entendre quelques-uns (1), La Fontaine aurait devancé Diderot, Darwin, et jusqu’à nos psychologues contemporains ! Il serait un précurseur immédiat des encyclopédistes, car il a des tendances rationalistes.
« Comme les écrivains du xvm° siècle, il possède déjà cet esprit critique, cette vaste curiosité, qui constituent la base même de l’édifice scientifique; de même qu’eux, il rejette comme indémontrables, comme vains, les problèmes des éléments derniers des choses; comme eux, il délaisse et persifle la religion et les prêtres. »
On ne va pas jusqu’à l’enrôler parmi les athées,
mais on le classe — déjà! — comme positiviste (sic).
Nous n’irons pas aussi loin. La Fontaine fut, avant tout, et cela ressort, à l’évidence, de l’examen de sa vie et de son œuvre, un épicurien, un jouisseur qui, sentant les approches de la fin, vint, comme beaucoup d’autres, à résipiscence. En devenant vieux le diable se fit ermite.