LE MÉDECIN TANT PIS ET LE MÉDECIN TANT MIEUX
Fable XII
MADAME DE SEVIGNE MÉDECIN SANS DIPLOME
Dans la belle saison de l’an 1676, Mme de Sévigné, qui s’était rendue à Vichy pour y combattre ce qu’elle nomme si joliment « les chicanes de son rhumatisme » répondait à sa hile, qui lui conseillait de ne point écrire, pour ménager sa main fluxionnée par l’arthritisme : « Allez vous promener, madame la comtesse, de venir me proposer de ne vous point écrire... Si les médecins, dont je me moque extrêmement, me défendaient de vous écrire, je leur défendrais de manger et de respirer, pour voir comme ils se trouveraient de ce régime. » Il eût été dommage que nos confrères du grand siècle formulassent une aussi barbare prescription, car ils auraient privé la postérité d’un régal délicieux et nous ne saurions rien aujourd’hui de la « divine épistolière ».
C’est, en effet, dans ses Lettres , écrites sans souci de la publicité, et où elle se livre tout entière, dédaigneuse des considérations les plus élémentaires de prudence, et parfois de décence, que nous allons
trouver matière à incorporer Mme de Sévigné parmi les médecins amateurs.
On a déjà tiré de sa correspondance le portrait de la mère et de la grand’mère; du chroniqueur et de l’historien de mœurs : on y a relevé un amour de la nature et des goûts champêtres qui étaient une nouveauté au xvne siècle; pourquoi n’y chercherions-nous pas des recettes médicales, et l’opinion que professait, sur notre art, la grande dame qui fut, comme en se jouant, un grand écrivain?
Ce que la marquise pense des médecins, vous vous en doutez avant que nous vous l’exposions. Une contemporaine de Molière ne pouvait que partager son ironie à l’égard de notre docte corps; et son incrédulité à l’endroit de la science officielle n’est point pour vous surprendre. « J’aime à les consulter, pour me moquer d’eux », écrivait-elle à Mme de Grignan; et, un autre jour : « Ah! que j’en veux aux médecins ! quelle forfaiture que leur art ! » Ailleurs, elle s’écrie : « Il n’y a qu’à voir ces messieurs, pour ne jamais les mettre en possession de son corps. (1) »
On vient de lui raconter le Malade imaginaire : elle s’esclaffe, après avoir ouï parler de cet élixir, dont il faut mettre seize gouttes dans treize cuillerées d’eau; s’il y en eût eu quatorze, tout était
1. Toutes ces citations sont extraites de sa correspondance, avons-nous besoin de le préciser?
Photo Giraudon
MADAME DE SÉVIGNÉ
Ecole de Mignard
(' Collection de M. le comte de Niel)
MADAME DE SÉVIGNÉ
perdu! Et la promenade dans la chambre, une fois la pilule prise, vous vous en souvenez? Le malade devra-t-il marcher en long ou en large? Cela me fit fort rire, narre la marquise, et l’on applique cette folie à tout moment. »
Mme de Sévigné ne perd aucune occasion de médire de la médecine, ou plutôt des médecins (1). « C’est de l’arrière-main qu’ils ont tué Beaujeu, ditelle encore; j’ai pensé vingt fois à Molière, depuis que je vois tout ceci. J’espère cependant que Mme de Coulanges échappera, malgré tous leurs mauvais traitements. »
Mme de Grignan ayant prié sa mère d’introduire un jeune docteur auprès de sa cousine germaine, la marquise lui répond :
« Je parlerai à Duchesne (Duchesne était le médecin de la malade en question) de votre petit médecin, à qui nous donnerons dans notre quartier quelques malades à tuer, pour voir un peu comment il s’y prend; ce serait dommage qu’il n’usât pas du privilège qu’il a de tuer impunément. »
« Quel plaisir, lui écrit-elle un autre jour, de vous entendre discourir sur tous les chapitres que vous
1. Aussi n’est-ce pas sans une maligne satisfaction qu’elle rapporte comment Madame (la belle-sœur du Roi) accueillit son médecin. « Lorsqu’on lui présenta celui-ci, elle dit qu’elle n’en avait que faire; qu’elle n’avait jamais été saignée, ni purgée; et que, quand elle se trouvait mal, elle faisait deux lieues à pied et qu’elle était guérie. » Ce qui n’était déjà pas d’une si mauvaise hygiène, ajouterons-nous.
traitez! Celui de la médecine me ravit; je suis persuadée qu’avec cette intelligence et cette facilité d’apprendre que Dieu vous a données, vous en saurez plus que les médecins; il vous manquera bien
quelque expérience et vous ne tuerez pas impunément comme eux; mais je me fierais bien plus à vous qu’à eux pour bien juger d’une maladie. »
Quand V Anglais (le chevalier Talbot) eut fait connaître le quinquina, ce fut un engouement général et Mme de Sévigné ne perd pas cette belle occasion de nous lancer une de ses flèches : « Ce remède de l’Anglais, qui sera bientôt publié, rend, dit-elle, [les médecins] fort méprisables, avec leurs saignées et leurs médecines. »
Bien peu de membres de la Faculté trouvent grâce devant elle. C’est dans tous les temps, d’ailleurs, que l’esprit des malades s’est exercé aux dépens des médecins. Ces épigrammes nous sont d’autant mbins douloureuses que nous verrons, au premier danger, ceux-là même qui nous ont le plus raillés revenir à nous en toute humilité. Nous retrouverons bientôt la marquise toute disposée à subir la loi de qui, présentement, elle maltraite, et nous la verrons, lorsqu’elle souffrira, se plier avec une obéissance aveugle à tout ce qui lui sera prescrit. Mieux que cela, après s’être bien gaussée de la médecine et des médecins, notre moqueuse ne pensera qu’à les imiter.
MADAME DE SÉVIGNÉ
Il faut reconnaître que si Mme de Sévigné est souvent injuste à notre égard, elle n’a pas tout à fait tort lorsqu’elle s’élève contre certains abus de l’ancienne thérapeutique. On sait, par exemple, combien nos pères étaient prodigues du sang humain. « Ce que nos ancêtres ont répandu de sang est inimaginable; selon le mot plaisant d’Emile Faguet, ils ont versé autant de sang pour leur santé que pour leur patrie, et ce n’est pas peu dire! » Notez que la marquise s’est soumise à la mode du jour comme tout le monde; mais qu’elle l’ait fait de bon cœur, il serait téméraire de l’affirmer.
Dans une lettre du 26 juillet 1668, à propos d’une saignée qu’il avait fallu faire à son cousin Bussy, à la suite d’une chute, elle écrivait ceci : « Au reste, j’ai senti votre saignée; n’était-ce pas le 17 de ce mois? Justement. Elle me fit tous les biens du monde et je vous en remercie. Je suis si difficile à saigner, que c’est charité à vous de donner votre bras au lieu du mien. » Voilà de la charité bien entendue, celle qui commence par soimême.
Dans une autre circonstance, notre marquise dit nettement son fait aux saigneurs à outrance. Parlant d’un frère de M. de Grignan, le mari de sa chère fille : « Il a été rudement saigné, dit la marquise; il voulut résister à la dernière, qui fut la onzième, mais les médecins l’emportèrent; il leur
dit qu’il s’abandonnait donc, et qu’ils le voulaient tuer par les formes. »
Cette antipathie pour ce que nous appelons, dans notre jargon, la phlébotomie, était, au surplus, justifiée, si l’on songe que nos pères saignaient à tout propos et hors de propos, les enfants à la mamelle comme les vieillards, les anémiques comme les pléthoriques.
Même les chirurgiens d’une dextérité reconnue n’étaient pas à l’abri des accidents; ceux-ci étaient rares, à la vérité, mais n’est-ce pas déjà trop qu’entre des mains habiles, ils aient pu se produire? En l’espèce, nous faisons allusion à Félix, celui-là même qui avait opéré Louis XIV de la fistule, et dont la maladresse faillit causer la mort du patient. Voici en quels termes Mme de Sévigné conte l’incident :
« L’abbé Bigorre me manda que M. de Niel tomba l’autre joui dans la chambre du roi; il se fit une contusion. Félix le saigna et lui coupa l’artère. Il fallut lui faire à l’instant la grande opération. » Et la malicieuse épistolière de conclure : « Je ne sais lequel je plains le plus, ou de celui qui l’a soufferte, ou d’un premier chirurgien du roi qui pique une artère. »
A vrai dire, la marquise n’est pas coutumière de cette indulgence; et, cependant, nous devons reconnaître qu’elle porte, en général, un jugement assez