‹ Médecins amateursChapitre 28 sur 96 · CHATEAU DES ROCHERS · texte numérisé non relu

CHATEAU DES ROCHERS

MADAME DE SÉVIGNÉ

vent en scène, et tient à instruire ses proches, sa fille en particulier, de ses moindres bobos. A la fin de mai 1661, elle entreprend un voyage à sa propriété des Rochers; en arrivant, elle ressent un malaise qui paraît l’avoir fort effrayée.

« J’allais à la messe, dit-elle, en calèche, avec ma tante; à moitié chemin, j’eus un grand mal au cœur; je craignais les suites, je reviens sur mes pas. Je vomis beaucoup. Voilà de grandes douleurs dans le côté droit, de grands vomissements encore, des douleurs redoublées, et une grande oppression qui me tenait dès la nuit. L’alarme se met au camp, on envoie chez Pecquet (un médecin de ses amis, qui l’avait accompagnée en Bretagne) ; il eut de moi des soins extrêmes; on envoie chez l’apothicaire; on envoie quérir un demi-bain, on envoie chercher certaines herbes... »

C’est surtout aux herbes plus qu’à son docteur, qu’elle avait confiance, cela se devine à travers les lignes.

Fidèle aux idées de son temps, elle veut bien consentir à une saignée, mais elle n’y met aucun empressement : nous avons fait connaître son peu de goût pour cette médication; tout au plus, se résignera-t-elle à se laisser saigner au pied; mais elle se récrie sur la même opération* qu’on a voulu pratiquer à son petit-fils. « Je ne comprends pas, écritelle, qu’elle puisse faire du bien à un enfant de trois

ans, avec l’agitation qu’elle lui donne. De mon temps, on ne savait ce que c’était que de saigner un enfant. » Voilà qui est justement raisonner, et nous sommes loin de la désapprouver.

Mais si la saignée lui causait des appréhensions, la purgation ne lui inspirait aucune répugnance. Mme de Grignan, sous la direction d’une mère amateur de purgatifs,, avait dû avaler bien des médecines, et comme tous les enfants, elle avait conçu une vive répulsion pour ces désagréables remèdes. Son fils, ayant besoin d’être purgé, la maman avait usé de toute son autorité pour lui faire accepter la médication; sur quoi, la marquise mandait à sa fille : « Que vous êtes heureuse que votre enfant ne vous ait jamais vue avaler une médecine; votre exemple détruirait vos raisonnements. »

Quant à elle, elle n’y met pas tant de façons; elle se purgera dès qu’elle en aura le loisir, et qu’il fera plus frais; ou elle attendra la pleine lune, et quand on aura des nouvelles d’ Allemagne. On reconnaît là les préjugés astronomiques (sont-ce bien des préjugés?) qui régnaient à cette époque. Pour se purger, comme pour se saigner, il y avait des dates marquées au calendrier, qu’on n’aurait osé enfreindre, de peur d’une catastrophe. Maintenant, quel rapport y a-t-il entre l’opportunité d’un purgatif et

la guerre des bords du Rhin, nous laissons à

d’autres le soin de l’expliquer.

( Collection de l’auteur )

MADAME DE SEVIGNE

Comme elle ne veut rien nous laisser ignorer, Mme de Sévigné nous dit de quel singulier remède elle use pour se purger. M. Bourdelot la purge... avec des melons et de la glace! Elle s’en trouva bien, au surplus, mais elle ne suivit pourtant l’ordonnance qu’en tremblant; comme nous la comprenons et l’approuvons!

Ce qui est certain, c’est qu’elle aimait à se droguer et, plus encore, à médicamenter autrui. Lorsqu’elle partait en voyage, elle ne manquait pas d’emporter une infinité de remèdes, propres à guérir toute espèce de maladies. « J’espère, dit-elle, que cette boutique me sera fort utile » ; c’était, d’ailleurs, une bonne précaution, dans un pays où on n’avait pas toujours un médecin à sa disposition.

A défaut d’un membre de la Faculté, Mme de Sévigné recourt à une voisine, à n’importe qui. En Bretagne, elle a fait la connaissance de la princesse de Tarente; cette princesse, entichée de médecine, distribue ses conseils et ses recettes à tout venant. La marquise n’est pas oubliée dans la distribution, et elle ne tarde pas à se prendre d’une admiration sans bornes pour son docteur en jupons. « C’est elle qui serait mon médecin, si j’étais malade, écritelle; elle est habile et m’a promis d’une essence entièrement miraculeuse, qui l’a guérie de ses horribles vapeurs; on en met trois gouttes dans ce que l’on veut, et on est guérie comme par miracle. »

Cette essence, oserons-nous l’écrire, c’était de l’essence... Mais nous préférons céder la plume à la marquise : « Pour mes vapeurs, je pris huit gouttes d’essence d’urine et, contre son ordinaire, elle m’empêcha de dormir; mais j’ai été bien aise de reprendre de l’estime pour elle; je n’en ai pas eu besoin depuis. En vérité, je serais ingrate si je me plaignais. » La marquise avait la foi tenace; car, dans un autre passage de sa Correspondance, elle parle, avec une sympathie marquée, de l’eau d’émeraude; or, l’eau d’émeraude, ou plutôt la teinture bleue d’émeraude, était, paraît-il, à base d’esprit d’urine.

Les meilleurs remèdes n’ont qu’un temps; la nécessité vient d’en changer. On a vanté à Mme de Sévigné, l’eau de la Reine de Hongrie : il suffit, elle va en essayer. Et, tout de suite, son enthousiasme déborde : « Je m’en enivre tous les jours; j’en ai dans ma poche; c’est une folie comme le tabac; je la trouve excellente contre la tristesse. »

L’eau de la Reine de Hongrie, nous le savons aujourd’hui, n’était autre que l’alcoolat de romarin, dont la recette se trouve tout au long dans un livre de Secrets de 1660, et qui proviendrait d’une reine Isabelle de Hongrie, qu’on a parfois confondue avec sainte Elisabeth. Quoi qu’il en soit, Mme de Sévigné raffolait de l’eau de la Reine de Hongrie, et en prônait l’emploi à toute occasion; on assure que l’illustre Duquesne, tout rude marin qu’il était, en

MADAME DE SÉVIGNÉ

parfumait son linge et sa perruque. Ce spécifique ne fut que plus tard supplanté par l’eau de Cologne et l’eau de mélisse; mais revenons à notre marquise.

En dépit de l’eau de la Reine de Hongrie, et à force de se promener sous les arbres « au serein », notre imprudente contracta une affection des plus douloureuses, et dont le leit motiv reviendra dans chacune de ses épîtres :

« Devinez ce que c’est, mon enfant, écrit-elle à sa fille, que la chose du monde qui vient le plus vite et qui s’en va le plus lentement, qui vous fait approcher le plus près de la convalescence, et qui vous en retire plus loin?... Ne sauriez-vous deviner, jetezvous votre langue aux chiens? C’est un rhumatisme. » Aussi, la voilà disposée à avaler tous les médicaments qu’on voudra lui faire prendre. Pour le moment, c’est la poudre de M. de Lorme qui a sa prédilection. Elle s’est purgée une fois avec cette poudre, qui a fait merveilles, elle va encore en prendre : « C’est le véritable remède pour toutes ces sortes de maux. » On lui promet, après cela, une santé éternelle.

Cette poudre, nous en avons donné naguère la composition; rappelons seulement qu’elle était à base d’antimoine (1); on y ajoutait, parfois, pour

1. L’antimoine avait pourtant ses détracteurs, et l’on sait la guerre sans merci que lui livra Gui Patin; mais il avait aussi ses fanatiques et Mme de Sévigné se rangeait parmi ceux-ci.

en renforcer l’effet, de la poudre de scammonée, ou du « mercure de vie », probablement du calomel (?). Excellente formule, d’ailleurs, qui n’est pas complètement perdue.

La « poudre du bonhomme », comme l’avait baptisée Mme de Sévigné, se conservait très bien; c’était un remède de canicule, mais qu’on pouvait garder pour l’hiver. La marquise souvent se plaint que sa fille ne veuille pas prendre régulièrement de cette poudre, qui « purge beaucoup plus doucement qu’un verre d’eau de fontaine, ne donne pas la moindre tranchée, pas la moindre douleur, et ne fait d’autre effet que rendre la tête nette et légère, et capable de faire des vers, si on voulait s’y appliquer ».

Ce serait mal connaître notre marquise, que de supposer qu’elle n’aura pas d’intermittence dans son admiration pour la médecine ou le médicament à la mode. Comment résisterait-elle au sourire de son « joli médecin », le bel Amonio, autrement séduisant que le vieux de Lorme, et qui l’encourage, du regard, à prendre le répugnant remède qu’il lui conseille? De nouveau, laissons parler la « divine »; vous ne vous en plaindrez pas, j’imagine :

« J’avais auprès de moi un joli médecin qui me consolait beaucoup; il ne me dit pas une parole qu’en italien; il me conta pendant toute l’opération mille choses divertissantes; c’est lui qui me conseilla de mettre mes mains dans la vendange, et puis une

MADAME DE SÉVIGNÉ

gorge de bœuf, et puis, s’il en est encore besoin, de la moelle de cerf et de l’eau de la Reine de Hongrie. »

Mais il était un membre de la famille Sévigné qui continuait à accorder ses préférences à la « poudre du bonhomme », à laquelle sa mère avait renoncé, pour les répugnantes médications qui avaient sa faveur momentanée : c’était son fils, le marquis de Sévigné. Le jeune marquis déplore que sa mère ait changé d’avis à l’égard du remède inventé par M. de Lorme; il peste contre sa sœur, qui a osé médire de cette drogue fameuse. « Si ma mère, mande-t-il à Mme de Grignan, s’était abandonnée au régime de ce bonhomme, et qu’elle eût pris tous les soirs de sa poudre, comme il le voulait, elle ne serait pas tombée dans cette maladie (le rhumatisme), qui ne vient que d’une réplétion épouvanvantable d’humeurs. » Et il rappelle les propres paroles de Mme de Grignan : « Vous moquez-vous, mon frère, de vouloir faire prendre de l’antimoine à ma mère. Il ne faut seulement que du régime et prendre un petit bouillon de séné tous les mois. » « Voilà ce que vous disiez, ironise le marquis; adieu ma petite sœur; je suis en colère, quand je songe que nous aurions pu éviter cette maladie avec le remède qui nous rend si vite la santé. »

Ces alarmes furent de courte durée; notre commère, je devrais dire notre consœur, eut tôt fait de

les dissiper, en s’entichant d’un nouveau remède : il s’agit de l’eau de lin qui devait la préserver de la « néphrétique ». Mais son engouement fut, cette fois, de courte durée. L’eau d’arquebusade, la toile Gauthier, l’emplâtre à la reine (ainsi nommé parce qu’il avait prétendument guéri la reine Marie-Thérèse de convulsions éclamptiques) se partagent tour à tour ses faveurs. On lui a vanté l’huile de scorpions, vite elle se dépêche d’en essayer. Sa fille lui a envoyé une sorte d’onguent noir; va pour l’onguent noir ! En échange, elle lui enverra une recette d’huile de noix et d’eau-de-vie, propre à se frotter l’épine dorsale, et dont on lui a dit le plus grand bien. L’or potable, le sel polychreste, dont le sel de Seignette rappelle la composition sont expérimentés par elle successivement. Un jour, elle apprend qu’un certain chevalier Digby assure la guérison des plaies par la poudre de sympathie ; elle envoie quérir le remède et l’applique sans retard; application des plus faciles : il suffisait de répandre de la poudre mystérieuse sur le sang qui avait coulé de la blessure, et au même instant, le blessé, fût-il loin de l’endroit où se pratiquait cet enchantement, se trouvait soulagé et parfois guéri. N’était-ce pas merveilleux?

Un médicament, pour efficace qu’il soit ne saurait guérir à tout coup. U faut donc avoir recours à de nouveaux, qui n’ont pas encore été expérimentés. Et tour à tour, la marquise prendra, après l’eau

Page 1