DE QUALITÉ PRENANT DU CAFÉ
(Epoque Louis XIV)
MADAME DE SÉVIGNÉ
dans la mer subsiste encore, paraît-il, dans quelques départements limitrophes de l’Océan.
Mais reprenons cette correspondance, qu’on a toujours charme et profit à feuilleter.
Comment ! Mme de Grignan prend encore du chocolat! sa mère en est suffoquée d’indignation; cette chère enfant ignore-t-elle donc que le chocolat peut tourner le sang d’une femme enceinte? Et Mme de Sévigné cite à sa fille l’exemple de la marquise de Goëtlogon, qui prit tant de chocolat, étant grosse, « qu’elle accoucha d’un petit garçon noir comme un diable, qui en mourut ». La marquise était-elle si persuadée que cela de la nocivité du chocolat? Il n’y semble guère, d’après son propre aveu. « J’en pris avant-hier, dit-elle, pour me nourrir afin de jeûner jusqu’au soir, et une autre fois j’en pris pour digérer mon dîner, afin de bien souper; il m’a fait tous les effezs que je voulais; voilà de quoi je le trouve plaisant, c’est qu’il agit selon l’intention ». La Faculté avait donné son approbation au chocolat, la reine Marie-Thérèse en grignotait sans trêve; en fallait-il plus pour le mettre à la mode? Mme de Sévigné, comme toujours, suivait la mode.
Il en fut de même pour le café. On rappelle sans cesse le réquisitoire de Mme de Sévigné contre le café; on l’accuse d’avoir écrit cette phrase, dont ses ennemis se sont fait une arme contre son jugement : Racine passera comme le café , mais c’est en réalité
à Voltaire, ou plutôt à La Harpe, qu’elle est imputable (1). Le café n’a, évidemment, pas échappé à sa verve railleuse; elle le trouve échauffant, elle félicite sa fille d’être revenue du café, qui précipitait son sang et, à son avis, causait sa maigreur et lorsqu’elle voit que Mme de Grignan persiste à vouloir en prendre, elle lui conseille de l’additionner de miel de Narbonne, au lieu de sucre. Elle l’engagera plus tard à le mêler avec de la crème bien sucrée : cela s’appelle du lait cafeté ou du café laite, et il n’est rien de tel pour la poitrine et pour le rhume ». Voilà une propriété du café à la crème que nous ne soupçonnions pas.
Le thé passait, lui aussi, pour un médicament. Scarron en faisait presque journellement usage. Mme de la Sablière avait imaginé d’en prendre, mélangé à du lait. Racine s’en fit servir tous les matins dans les dernières années de sa vie. La princesse de Tarente en absorbait jusqu’à douze tasses par jour, et le landgrave de Hesse-Cassel, jusqu’à quarante tasses; en 1684, Mme de Sévigné écrivait à Mme de Grignan : « J’ai vu la princesse qui parle de vous, qui vous aime... et qui prend tous les jours douze tasses de thé; cela, dit-elle, la guérit de tous ses maux; elle m’assure que le landgrave en prenait quarante tasses tous les matins. — « Mais,
1. Cf. L’Esprit dans l’Histoire , par Edouard Fournier, 4e édition; Paris, 1882, pp. 325, et s.
DAME DE QUALITÉ PRENANT DU CAFÉ d’après Bonnart ( Collection de V auteur)
MADAME DE SÈVIGNÉ
madame, ce ne peut être que trente? — Non, c’est quarante; il était mourant, cela le ressuscite à vue d’œil. »
Disons-le en passant : l’habitude du thé de cinq heures — - /'we o’clock tea — si répandue aujourd’hui, ne date que de la fin de l’avant-dernier siècle : en février 1787, Mme d’Oberkich écrivait : « Une mode qui tend à se répandre à Paris est celle du thé dans l’après-midi. Quelques étrangères l’ont apportée et chacun les imite. La princesse Galitzin nous en donna un ce jour-là, où se trouvaient toutes les dames russes. »
Mais cette digression nous éloigne de notre sujet; hâtons-nous d’y revenir. Nous voudrions vous montrer Mme de Sévigné dans son rôle de matrone, puis dans celui de grand’maman. Gomme à son ordinaire, elle est prodigue de conseils; bien qu’elle se défende de toute inquiétude, elle engage sa fdle adorée à redoubler de précaution, afin d’éviter les accidents. « Au nom de Dieu, mon enfant, conservez-vous, évitez les occasions d’être effrayée. Je n’approuve guère d’avoir voyagé dans votre septième (septième mois).» Et elle ajoute, toujours anxieuse : « Quelle est cette douleur dans la
hanche? Votre garçon se serait-il changé en fille? Prenez garde, les garçons ne sont pas aussi faciles à conduire que les filles, ils veulent quelquefois s’échapper par le septième. »
L’événement se rapproche : « Avez-vous votre sage-femme auprès de vous, afin de vous accoutumer à son visage? Et votre garde? Et vos femmes se souviennent-elles de tout ce que faisait Mme Moreau (une sage-femme en renom)? Avez-vous au moins la prudence de ne pas parler quand vous avez la fièvre? Que vous dirai-je enfin? J’ai la tête pleine de ces choses; je vous en parle, c’est naturel; je vous ennuie, cela est naturel aussi...» Elle ne sera pleinement rassurée que quand la grande affaire sera passée.
Voulez-vous connaître le régime des accouchées, au temps de Mme de Sévigné? Une de ses lettres va nous renseigner : « Je ne suis pas contente de vous, il faut que je vous gronde; vous avez traité votre accouchement comme celui de la femme d’un colonel suisse. Vous ne prenez pas assez de bouillons, vous avez caqueté dès le troisième jour; vous vous êtes levée dès le dixième, et vous vous étonnez après cela si vous êtres maigre. » Cette maigreur préoccupe toujours la marquise; elle recommande à sa fille de prendre de l’eau de poulet; comme cette eau n’a pas produit les effets qu’elle en attendait, elle conseille à la jeune femme quelque chose de plus substantiel : « Préparez-vous, lui écrit-elle, à prendre du lait de vache; cela vous rafraîchirait et vous donnerait un sang raisonnable, qui n’irait pas plus vite qu’un autre, et vous remettrait dans l’état
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où je vous ai vue. Engraissez; tant que vous serez maigre, vous ne serez pas guérie; puisse-t-on avoir quelque peine à vous lacer; je hais de voir si visiblement la côte d’Adam en votre personne. Je n’aime pas que votre gorge soit comme celle d’une personne étique et, soit pour le sang échauffé, soit pour la poitrine, vous devez, toujours craindre le dessèchement. »
Malgré l’eau de poulet, malgré le lait de vache, Mme de Grignan a la poitrine prise; comme une de ses belles-sœurs est très sourde, Mme de Sévigné craint qu’elle ne se fatigue la poitrine à lui parler fort. Ah! si elle voulait consentir à prendre du lait d’ânesse! Une de ses amies a été remise sur pied miraculeusement par ce simple moyen : « Elle avait une toux qui lui ôtait la voix, elle revient à vue d’œil avec du lait d’ânesse le soir et le matin. » Pourquoi se priver d’un « si sûr et si salutaire remède? »
Mme de Grignan se plaint d’avoir mal aux jambes; elles sont froides et douloureuses; c’est la faute aux rhumatismes de sa mère; mais celle-ci, plus avisée, lui écrit : « Si vous ne tenez vos jambes chaudement, vous ne sere^ jamais soulagée; quand je pense à ces jambes nues deux ou trois heures le matin, pendant que vous écrivez, mon Dieu, ma chère, que cela est mauvais! »
La piarquise a parfaitement raison, et tous les
médecins seront de son avis, mais leurs objurgations ont-elles jamais servi à changer les décrets de la mode, même quand celle-ci est meurtrière?
Un peu plus tard c’est une consultation en règle de Mme de Sévigné pour son petit-fils : « Gardezvous bien mande-t-elle à sa fille, de faire raser le petit marquis; j’ai consulté les habiles; c’est le moyen d’ébranler son petit cerveau, de lui faire avoir des fluxions, des maux d’yeux, des petites dents noires; enfin, il n’est pas assez fort; faites couper ses cheveux fort courts aux ciseaux : voilà tout ce que vous pouvez faire présentement. »
Dans une autre lettre, il s’agit d’orthopédie :
« Pour sa taille, c’est une autre affaire; on vous conseille de lui donner des chausses, pour voir plus clair à ses jambes; il faut savoir si ce côté plus petit ne prend point de nourriture; il faut qu’il agisse et qu’il se démène; il faut mettre un petit corps (corset) un peu dur qui lui tienne la taille. » Et une autre fois :
« Ne soyez point en peine de la santé de votre enfant : ni saignée, ni médecine, ni rien du tout; un bon appétit, un doux sommeil, un sang reposé... voilà ce qu’un médecin pourrait lui ôter si nous le mettions entre ses mains. »
Mais c’est toujours la santé de Mme de Grignan qui est l’objet principal des soucis de sa tendre mère et celle-ci parfois, bien inconsidérément,
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comme tant de personnes de notre connaissance, d’ailleurs, lui vante quelque remède qui vient de réussir à une de ses amies, sans réfléchir un seul instant que les tempéraments sont différents et que ce qui modifie la constitution ou les humeurs, comme on disait jadis, de l’un, reste inefficace sur d’autres.
Mme de La Fayette, toujours valétudinaire, s’enquiert de tous côtés de ce qui pourrait lui rendre des forces. On lui a conseillé des bouillons de vipères, et elle en a retiré les meilleurs effets; pourquoi Mme de Grignan n’en essaierait-elle pas à son
tour? Le 20 octobre 1679, la marquise mande à sa fille comment elle devra s’y prendre, pour préparer ce bouillon sauveur : « On coupe la tête et la queue de cette vipère; on l’ouvre, on l’écorche et toujours elle remue; une heure, deux heures, on la voit toujours remuer»; nous comparâmes cette quantité d’esprits si difficiles à apaiser, à de vieilles passions et surtout à celles de ce quartier (le Luxembourg, ou habitait la grande Mademoiselle, alors follement éprise de Lauzun, ce cadet de Gascogne qui finira par se faire épouser!) De son côté, le marquis de Sévigné s’empresse de recommander la même drogue à sa sœur; mais en lui faisant observer qu’elle devra prendre de « véritables vipères en chair et en os », et non de la poudre desséchée, qui est le plus souvent sans action. La raillerie aurait
ici matière facile à s’exercer, si nous n’étions obligé d’avouer que la vipère figurait encore dans nos Pharmacopées il y a quarante ans à peine; qu’elle entre pour une part dans cette mixture complexe qui se nomme la thériaque, et qu’on en retrouverait, sans peut-être beaucoup chercher, des vestiges dans certaines officines de province, au fond de vieux pots où depuis des siècles elle demeure enfermée. C’est toute la thérapeutique d’autrefois que Mme de Sévigné nous remet en mémoire; et si elle en tient pour les plantes, ce que nous nommons les simples, de cela, nous ne saurions que l’approuver.
Mme de Grignan ayant été prise d’un violent mal
de gorge : « C’est un mal fort sensible d’avoir une amygdale enflée, écrit la marquise à sa fille; cela s’appellerait une esquinancie, si l’on voulait. » « Consolez-vous, dit l’excellente mère, et guérissezvous avez votre bonne pervenche, bien verte, bien amère, mais bien spécifique à vos maux, et dont vous avez senti les grands effets; rafraîchissez-en cette poitrine enflammée. » Elle se plaint ensuite que les médecins donnent à sa fille des médicaments trop violents. « Nos capucins, ajoute-t-elle, sont
ennemis du polychreste (1). Vous avez été bien mal
menée, ma pauvre bonne... »
Ces capucins, dont il est longuement question
1. Pour avoir la signification de ce mot, v. la thèse sur la Pharmacie à la Rochelle avant 1803 : les Seignette et le polychreste, par Maurice Sœnen, La Rochelle, 1910,
M KDKC1NS AMATEUKS
MADAME DE SÉVIGNÉ
dans la correspondance de Mme de Sévigné, méritent de vous être présentés. Ils ont joui d’une vogue considérable au xvne siècle, et qui était pour une bonne part justifiée. Il en est deux surtout dont le nom nous a été conservé; l’abbé Rousseau et son collègue Aignan. Louis XIV leur avait donné un appartement au Louvre, pour confectionner leurs remèdes : d’où le nom qui leur est resté de : Capucins du Louvre. A l'abbé Rousseau on doit la formule du laudanum de Rousseau, qui se trouve à peine modifié dans nos Codex actuels. Il serait aussi l’auteur, mais cette fois avec la collaboration du frère Aignan, du fameux Baume Tranquille, qu’on emploie communément, mais qui ne contient plus, comme à l’origine, « autant de gros crapauds vifs qu’il y a de livres d’huile ou à peu près », ce qui ne l’empêche pas d’agir sans cette addition.
Mme de Sévigné prétendait s’être guérie de ses douleurs, grâce au baume tranquille; aussi ne manque-t-elle pas d’en conseiller l’usage autour d’elle. C’était, sans doute, un baume bien précieux, car la marquise recommande d’en user avec la plus grande parcimonie. « Ce baume est souverain, explique-t-elle à sa fille, mais ce n’est pas pour un rhumatisme, il en faudrait des quantités infinies; c’est pour en mettre huit gouttes sur une assiette chaude, et le faire entrer dans l’endroit de votre côté où vous avez mal, et le frotter doucement, jus-
qu’à ce qu’il ait pénétré à loisir, et puis un linge chaud dessus. » Et si l’on veut en augmenter l’effet, on devra ajouter... quelques gouttes d’essence d’urine! « Vous manderez au plus tôt, dit la marquise en terminant, si vous voulez que j’envoie ma petite bouteille, ou si vous voulez en emprunter; c’est un baume précieux, qui me le serait infiniment s’il vous avait guérie, et que je n’ai pris que pour vous. »
Ce baume était, en effet, proprement miraculeux : il guérissait la néphrétique, ainsi que le mal de gorge le plus violent. Mais ne croyez pas que les bons Pères tenaient leur baume pour une panacée; selon le cas, tantôt ils recommandaient de la poudre d’yeux d’écrevisses dans du lait; tantôt de la manne, s’il y avait lieu de désobstruer les viscères; mais ils n’étaient pas pour le sang de lièvre, ce sang fûtil de « lièvre couru » ! Les capucins se moquaient ouvertement de ce dernier remède, dont la marquise se servait, si l’on peut dire, à leur nez et à leur barbe, encore qu’ils ne l’approuvassent pas, chose qui n’altéra en rien, du reste, les bons rapports que les religieux et la marquise entretenaient.
Le baume des capucins ayant cessé de lui plaire, la marquise y renonce pour la fameuse poudre de sympathie. « Le baume tranquille ne faisait plus rien, écrit-elle, c’est ce qui me fait courir avec transport à votre poudre de sympathie, qui est un remède tout divin. » Combien se montrait-elle plus avisée,
LES BAINS DE BOURBON L 'ARCHAMBAULT d’après un dessin de J. Silvestre
(< Collection de l’auteur )
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lorsqu’elle vantait le remède de l’Anglais, c’est-àdire le quinquina! Dans son enthousiasme, elle déclarait ce médicament aussi bon « pour la colique que pour la fièvre » ; la mise au point se fera plus tard; mais n’est-ce pas déjà beaucoup d’avoir vu, à travers les brumes de l’avenir, la destinée de ce remède, qui fut, à ses débuts, violemment combattu?
Là encore où la marquise fait preuve de prescience, c’est en se montrant partisan déclaré de la médication thermale. Vichy, Bourbon-l’Archambault ont reçu sa visite, et l’on se rappelle les pages pittoresques que son séjour dans ces stations nous ont values.
Sur la manière dont on prend les eaux à Vichy, elle écrit : « On va à six heures à la fontaine; tout le monde s’y trouve (on est moins matinal aujourd’hui) ; on boit et l’on fait une fort vilaine mine. On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend ses eaux; on parle confidemment de la manière dont on les rend : il n’est question que de cela jusqu’à midi. »
Après la boisson, la douche, « une assez bonne répétition du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu souterrain, où l’on trouve un tuyau de cette eau chaude qu’une femme vous fait aller où vous voulez. Cet état, où l’on conserve à peine une
feuille de figuier pour tout vêtement, est une chose assez humiliante. Derrière un rideau, se met quelqu’un qui vous soutient le courage pendant une demi-heure ». Ce quelqu’un, c’était un médecin de Gannat, « fort honnête garçon, point charlatan », dont Mme de Sévigné se déclare satisfaite. Sans doute était-il aux petits soins pour elle, et lisait-il bien; car, après avoir enveloppé la patiente de couvertures, l’avoir fait transpirer abondamment, on la laissait deux heures dans son lit, tandis que le médecin lui faisait la lecture, ce qui prouve qu’il avait des loisirs.
Cette première cure de Vichy ne semble pas avoir produit l’effet qu’en attendait la marquise; on l’engage à se rendre au Mont-Dore, mais elle s’y refuse : « A moins que d’être paralytique, on ne hasarde pas un bain de cette horrible chaleur; et pour guérir des maux qui ne sont de nulle conséquence, on ne veut point gâter toute une santé, et une machine qui est dans son meilleur état. » Mme de Sévigné n’ira donc pas au Mont-Dore et reviendra à Paris à petites journées. A son retour le bonhomme de Lorme la blâme de n’être pas allée à Bourbon, plutôt qu’à Vichy. Cela ne l’empêchera nullement de faire une seconde saison dans cette dernière station.
Cette fois, elle y resta seize jours; but beaucoup d’eau, mais ne put supporter la douche. Plus tard,
MARIE-LOUISE D ^ORLÉANS Portrait gravé par de Larmessin
(i Collection de l’auteur)
MADAME DE SÉVIGNÉ
elle essaiera de Bourbon; elle y fera « trois semaines de séjour, avec seize jours de boisson, neuf bains, trois médecines, deux jours de repos ».
Grâce à Mme de Sévigné, nous sommes instruits des stations en vogue à son époque; les eaux de Balarue, les sources de Vais, les eaux de Forges, en Normandie, sont parmi les plus réputées.
Mais que n’apprend-on pas encore, en parcourant cette Correspondance, où l’on peut cueillir des renseignements historiques, pourvu qu’on ait la précaution de les contrôler par des mémoires ou autres écrits contemporains. Tout l’a*rmorial de France défile sous nos yeux, nous étalant ses misères et ses infirmités. Les migraines de Pascal alternent avec la goutte de La Bochefoucauld et les incommodités de Mme de La Fayette. Par Mme de Sévigné nous savons que la jeune Mademoiselle (celle qui devint reine d’Espagne en 1679), Marie- Louis d’Orléans, atteinte de fièvre quarte, ce qui la contrariait beaucoup en dérangeant certaines fêtes de la Cour, s’en fut aux Carmélites de la rue du Bouloi, pour demander aux religieuses un remède pour son mal. On lui donna un breuvage qui la fit beaucoup vomir. La malade ne voulut jamais dire qui le lui avait donné; mais Louis XIV l’ayant appris, dit au père de la jeune fille, Monsieur, le propre frère du souverain : « Ce sont les Carmélites! Je savais bien qu’elles étaient des friponnes,
des intrigantes, des ravaudeuses, des brodeuses, des bouquetières; mais je ne croyais pas qu’elles fussent des empoisonneuses ! »
Louis XIV était dans son rôle en défendant la science officielle, contre les remèdes secrets et les charlatans de toute espèce. Ces pratiques, que Mme de Sévigné et autres grandes dames de son temps encourageaient à l’envi, ont-elles complètement disparu? Il serait vain de le prétendre. Le malade ira toujours à qui affirme pouvoir le guérir. C’est surtout à propos de la médecine que les plus belles intelligences ont le privilège de déraisonner, croyant pouvoir s’affranchir des connaissances techniques, comme si l’instinct seul pouvait suppléer à une science des plus complexes.
C’est pourquoi nous nous sentons porté à l’indulgence pour les écarts de jugement auxquels s’est parfois laissé entraîner Mme de Sévigné. Ses lettres sont de purs chefs-d’œuvre : combien ne nous ont pas davantage épargnés qui n’ont pas l’excuse d’une telle compensation!
DIDEROT ET LES SCIENCES MÉDICALES
« Si l’espèce humaine doit être perfectionnée, soyez certain que c’est dans la médecine qu’on en découvrira les moyens. » Cette opinion de Descartes, Diderot aurait pu se l’approprier, car elle fut l’idée directrice d’une partie de ses travaux.
N’est-elle pas, d’ailleurs, de Diderot lui-même, cette phrase que nous ne saurions trop citer, pour l’hommage qu’elle rend à notre profession :
« Pas de livres que je lise plus volontiers que les livres de médecine; pas d’hommes dont la conversation soit plus intéressante pour moi que celle des médecins (1 ) . »
On a souvent rapporté cette anecdote, qui fut mise pour la première fois en circulation par la fdle de Diderot. Comme on pressait ce dernier de se déterminer pour un état, lui laissant le choix entre celui de médecin, de procureur ou d’avocat, Diderot répondit que « l’état de médecin ne lui plaisait