DENIS DIDEROT
DIDEROT ET LES SCIENCES MÉDICALES 161
n’avait aucune fonction officielle, qu’il n’appartenait à aucun corps, académique ou autre, il décida d’Alembert à laisser mettre son nom au frontispice de l’œuvre immense dont il allait, à peu près seul, assumer, lui, l’écrasant labeur. Les libraires associés s’étaient seulement engagés à servir une rente de 1.200 livres, pour tous droits d’auteurs, aux deux éditeurs littéraires de cette gigantesque publication.
Entre temps, Diderot avait traduit, de l’anglais en français, le Dictionnaire universel de médecine, de chimie, de botanique, etc., de Robert James, qui ne comprend pas moins de six volumes in-folio. Toujours généreux, Diderot abandonna une part de ses honoraires à ses collaborateurs, deux littérateurs faméliques, du nom de Toussaint et Eidous, et au médecin breton, Julien Busson, chargé de reviser l’ensemble de la besogne.
On a encore quelque profit à consulter ce lexique, notamment pour l’histoire de certains médicaments; bien que ce soit une compilation hâtive et médiocre, elle a, nous ne saurions l’oublier, donné à Diderot l’idée d’un inventaire, mieux conçu et mieux ordonné, des sciences de son époque : VEncyclopédie en est sortie.
Combien n’y a-t-il pas à relever, dans ce vaste répertoire d’idées et de faits, d’articles médicaux sortis de la plume de Diderot et des médecins qu’il avait réussi à grouper. C’est ainsi que Tarin a écrit
les articles Anatomie et Physiologie de Y Encyclopédie. Louis, secrétaire de l’Académie royale de
Chirurgie, se délassait de ses absorbantes fonctions, en y collaborant. Malouin, « homme assez habile, mais plus Purgon que Purgon lui-même », ainsi que le caractérise Marmontel, s’y est révélé chimiste autant que thérapeute; mais c’était plus particulièrement Venel qui était chargé des articles de chimie proprement dits.
Venel était docteur de Montpellier. Diderot s’était lié avec Venel à la « synagogue » : il désignait ainsi le logis du baron d’Holbach, où se rencontraient, le jeudi, les « esprits forts » du temps, parmi lesquels
le naturaliste Leroy, le médecin Bordeu et le chi-
miste Rouelle ne se montraient pas les moins assidus.
Georges Leroy, lieutenant des chasses royales, a mérité, par ses Lettres sur les Animaux, d’être classé parmi les penseurs du xvme siècle. Il a publié le résultat de ses observations, non seulement dans ces. Lettres, qui lui font grand honneur, mais encore dans Y Encyclopédie, sous les rubriques : Chasse, Fermier, Forêt, Garenne, etc. Diderot, qui était un de ses lecteurs passionnés, s’était engoué de ses doctrines, adoptant ses théories et les propageant avec chaleur. Grâce à Leroy, Diderot a eu une intuition très nette du transformisme et de l’évolution des espèces, dont on fait, à tort, honneur à Darwin,
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Photo Gtraudon
D ’ALEMBERT par Quentin-Latour
(Musée du Louvre )
Diderot Et les sciences médicales
auquel on ne reconnaît généralement d’autre précurseur que Lamarck. Le texte de Diderot est cependant des moins ambigus.
« Il semble, écrit-il, que la nature se soit plu à varier le même mécanisme d’une inimité de manières différentes. Elle n’abandonne un genre de production qu’après en avoir multiplié les individus sous toutes les faces possibles. Quand on considère le règne animal, et qu’on s’aperçoit que, parmi les quadrupèdes, il n’y en a pas un qui n’ait les fonctions et les parties, surtout intérieures, entièrement semblables à un autre quadrupède, ne croirait-on pas volontiers qu’il n’y a jamais eu qu’un premier animal, prototype de tous les animaux, dont la nature n’a fait qu’allonger, raccourcir, transformer , multiplier certains organes? »
Transformer, le mot y est en toutes lettres!
Quel est l’adepte de la doctrine de l’évolution, qui ne reconnaîtrait son ancêtre dans celui qui écrivait, il y a un siècle :
« Tous les êtres circulent les uns dans les autres, par conséquent toutes les espèces. Tout est en un flux perpétuel. Tout animal est plus ou moins homme; tout minéral est plus ou moins plante; toute plante est plus ou moins animal. Toute chose est plus ou moins une chose quelconque, plus ou moins terre, plus ou moins eau, plus ou moins feu, plus ou moins d’un règne ou d’un autre. »
Selon la remarque qu’en a faite M. E. Caro (1), celui qui tenait ce langage, avant de s’appeler Diderot, s’appelait dans l’antiquité Héraclite, Empédocle, Lucrèce, et nous ajouterons saint Augustin (2); au xviii6 siècle, il s’appela tour à tour Maillet, Robinet et Lamarck; il s’est appelé successivement, de notre temps, Darwin, Hœckel, Herbert Spencer; il s’appelle aujourd’hui légion. C’est le même homme au fond, le même penseur sous la diversité des formes et du langage, si l’on tient compte des temps et des progrès de la science. C’est aussi la même doctrine, la mobilité absolue des choses (si ces deux mots souffrent d’être rapprochés), la variabilité universelle des êtres et des espèces, l’évolution qui remplit de ses rythmes alternatifs l’infinité de l’espace et du temps sans autre principe que la force éternelle, inconsciente, sans autre but que l’éternelle succession de ses métamorphoses. »
C’est en 1754 que Diderot exprimait, timidement encore, des opinions à ce sujet :
« Si la foi ne nous apprenait, avance-t-il avec quelques précautions de langage, et non, peut-être, sans ironie, que les animaux sont sortis des mains
1. Diderot inédit d’après les manuscrits de l’Ermitage. {Revue des Deux-Mondes, 1879.)
2. Cf. la curieuse et pénétrante étude du docteur S. Icard, sur saint Augustin évolutionniste et transformiste, dans la Chron. Méd., 1er juin 1913.
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( Collection de l’auteur)
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du Créateur tels que nous les voyons, si elle ne nous eût point éclairé sur les origines du inonde et sur le système universel des êtres, combien d’hypothèses différentes que nous aurions été tentés de prendre pour le secret de la nature! Heureusement la religion nous épargne bien des écarts et bien des travaux... »
Il se hasarde, toutefois, aux conjectures : ne pourrait-il pas se faire que l’animalité a eu, de toute éternité, « ses éléments particuliers, épars et confondus dans la masse de la matière; qu’il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu’il était possible que cela se fît; que l’embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d’organisations et de développements; qu’il a eu, par succession du mouvement et de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des sens, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des arts; qu’il s’est écoulé des millions d’années entre ces développements; qu’il a peut-être encore d’autres développements à subir ou d’autres accroissements à prendre, qui nous sont inconnus; qu’il a eu ou qu’il aura un état stationnaire; qu’il s’éloigne ou qu’il s’éloignera de cet état par un dépérissement éternel, pendant lequel ses facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées; qu’il disparaîtra pour jamais de la nature, ou plutôt qu’il continuera d’y
exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles qu’on lui remarque dans cet instant de la durée (1). »
Diderot se serait-il inspiré de Lucrèce, qui dans son poème de Natura (5e livre principalement) a eu de si étonnantes prévisions? Ses idées lui auraientelles été suggérées par la lecture de l’ouvrage de son contemporain Robinet, sur La Nature, qui avait soulevé une curiosité si vive dans le monde des Encyclopédistes? Mais Y Interprétation de la Nature, de Diderot, est de 1754 et le livre de Robinet a paru de 1763 à 1768 : la question est donc jugée.
On a mis en avant le nom d’un personnage parfaitement obscur, Benoît de Maillet, dont l’abbé Raynal avait signalé, dès son apparition, une production singulière (2) où, au milieu de tout un fatras, se relèvent des passages que ni Lamarck ni Darwin n’auraient désavoués. Mais Diderot n’en fait nulle part mention, ce qui ne prouverait pas, au surplus, qu’il ne l’ait pas connu ni lu. Il est plus vraisemblable, toutefois, qu’il y a eu là une rencontre d’idées et le phénomène n’est pas rare de l’éclosion simultanée de la même théorie dans plusieurs de ces intelligences que tentent les hypo-