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Introduction à la médecine expérimentale

DIDEROT ET LES SCIENCES MEDICALES

de France était loin de tenir pour négligeables les idées du philosophe qui l’avait pressenti.

Un des collaborateurs du maître physiologiste, Georges Barrai, nous contait naguère qu’il lisait à Claude Bernard les notes physiologiques laissées par Diderot. Claude Bernard écoutait attentivement, tisonnant en hiver, au coin de son feu, respirant en été, devant la fenêtre ouverte, les Heurs que lui apportait son fervent disciple.

Fréquemment il l’interrompait pour dire : « Ceci est une erreur , et voici pourquoi. — Diderot a bien vu. — Diderot se trompe, mais il ne pouvait faire autrement, par suite de l’état arriéré de la physiologie de son temps. — Ceci est véritablement une vision. — Ceci est mieux encore, c’est une prévision, etc. ». L’ouvrage que les deux collaborateurs avaient projeté, devait être précédé d’une notice sur Denis Diderot jugé au point de vue scientifique, sans se préoccuper du médecin qu’il pouvait aussi y avoir en lui. Claude Bernard se récusait complètement pour juger Diderot du point de vue médical : « Je suis si peu médecin, disait-il ingénument à une brave femme de sa maison, lui apportant son baby couvert de rougeurs, qu’il me serait impossible de vous affirmer si votre enfant est atteint de rougeole ou de scarlatine. »

Claude Bernard pensait que Diderot eût pu faire un physiologiste remarquable, un chercheur inven-

tif et original; mais qu’il eût été un praticien médiocre, bien qu’il se piquât de médicamenter ses semblables. Diderot n’a-t-il pas lui-même raconté, qu’étant allé passer la soirée chez le peintre Vanloo, qu’on avait saigné du bras, puis du pied, pour un mal de tête violent, dont la cause était une « dartre rentrée », il se retint pour ne pas traiter de « grosse bête », Lamotte, le médecin qui donnait ses soins à fartiste et qui ne voyait pas que, tant que la maladie cutanée ne reparaîtrait pas, il aurait beau tirer du sang à son client f il n’arriverait pas à le guérir? Diderot professait que la santé se raccommode plus aisément encore qu’elle ne s’est dérangée, « pourvu que la Faculté ne s’en mêle pas ».

Il lui arrivait parfois, dans son scepticisme à l’égard de la médecine, de se montrer quelque peu partial et injuste. Quand il voit que l’ipéca, par exemple, ne réussit pas à Mme Diderot, après avoir déclaré qüe cette drogue ne convient pas à son cas, il accable de ses épigrammes et notre art et ses servants :

« Ce que je vois tous les jours de la médecine et des médecins, se laisse-t-il aller à écrire, ne me les fait pas estimer davantage. Naître dans l’imbécillité, au milieu de la douleur et des cris; être le jouet de l’ignorance, de l’erreur, du besoin, des maladies, de la méchanceté et des passions; retourner pas à pas à l’imbécillité; du moment où l’ep balbutie jusqu’au

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moment où l’on radote, vivre parmi des fripons et des charlatans de toute espèce; s’éteindre entre un homme qui vous tâte le pouls et un autre qui vous trouble la tête; ne savoir d’où l’on vient, pourquoi l’on est venu, où l’on va : voilà ce qu’on appelle le présent le plus important de nos parents et de la nature : la vie! »

Et pourtant, Diderot juge qu’il vaut la peine qu’on vive, ne fût-ce que pour chercher à sonder les problèmes du mystère de notre existence, à étudier le mécanisme de nos organes.

Nous avons dit sa curiosité scientifique, elle était inlassable.

Certain jour, il venait d’apprendre qu’on avait opéré de la cataracte un aveugle-né; il n’eut point de cesse qu’il n’eût assisté à la levée de l’appareil, que l’oculiste avait appliqué sur les yeux du patient. S’étant oublié à blesser d’un trait piquant une Mme Dupré de Saint Mars, qui assistait avec lui à l’opération, celle-ci, qui avait d’influents protecteurs, ne tarda pas à le faire repentir de son imprudence, Diderot fut enfermé à Vincennes, pour expier son intempérance de langue. Pour tromper l’ennui de Sa captivité, à quoi pensez-vous qu’il s’occupât? A faire une mixture de vin et d’ardoise pilée, et, à l’aide d’un cure-dent trempé dans le mélange, à annoter un petit volume des Œuvres de Milton

qu’on lui avait permis de lire. Quelles étaient ces notes? Des observations sur l’histoire naturelle!

On ne s’en étonnera pas, quand on saura qu’il était, mieux que quiconque, au fait des plus récentes découvertes; les noms des plus illustres naturalistes, de Linné, de Needham, de Haller, de Buffon, de Leuwenhœck, de Malpighi, reviennent à tout instant dans ses écrits. D’autre part, dans son œuvre : De l’interprétation de la nature , Diderot a fait preuve d’un véritable esprit scientifique : « Nous avons, dit-il, trois moyens principaux : l’observation de la nature, la réflexion et l’expérience. L’observation recueille les faits; la réflexion les combine; l’expérience vérifie les résultats de la combinaison. »

Et ailleurs :

« Il faut que l’observation de la nature soit assidue, que la réflexion soit profonde, que l’expérience soit exacte. »

Gomment observer? A l’aide des sens; là où ils ne suffisent pas, on recourra aux instruments; mais les uns comme les autres peuvent être imparfaits, ce qui ne doit pas être perdu de vue.

Quelles sont les règles de l’expérience? Il faut, avant tout, qu’elle puisse se répéter pour ainsi dire indéfiniment.

« Les expériences doivent être répétées pour le détail des circonstances et pour la connaissance des

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limites; il faut les transporter à des objets différents, les compliquer, les combiner de toutes les manières possibles. Tant que les expériences sont éparses, isolées, sans liaisons irréductibles, il est démontré, par l’irréduction même, qu’il en reste encore à faire. »

Mais on peut joindre à l’expérimentation réelle, l’expérimentation passive, la simple observation, par exemple, des monstruosités, des anomalies : Diderot aurait, avant Geoffroy Saint-Hilaire, pressenti la tératologie.

Une fois le fait constaté, il s’agit de l’interpréter,

d’aborder le champ de l’hypothèse, puis on arrive à établir des lois : c’est donc bien la méthode inductive que suivait Diderot, qu’on a, si souvent à tort, classé parmi les philosophes purement spéculatifs.

Sans doute, il n’a pas défini la biologie : le mot est incontestablement de Lamarck, qui le créa, en 1802, dans son discours d’ouverture, au Muséum; mais, comme l’a observé le docteur Paitre, dans l’étude des êtres vivants, Diderot avait un double objet : « l’étude de la matière, de sa structure et de sa forme, d’une part; l’étude de la vie, d’autre part; autrement dit, l’étude des corps au double point de vue statique et dynamique, telle que l’envisagent tous les biologistes ».

Comment Diderot explique-t-il la vie? Par la génération spontanée, favorisée elle-même par la

chaleur, « qui est une manifestation du mouvement ». Carnot, en émettant le principe de la transformation des forces, n’a pas dit autre chose. Mais la doctrine de Diderot n’est pas très fixe; car, à un autre endroit, il semblerait qu’il considère la vie comme d’essence chimique :

« La vie, une suite d’actions et de réactions. Vivant, j’agis et je réagis en masse; mort, j’agis et je réagis en molécules. Je ne meurs donc point? Non, sans doute, je ne meurs point en ce sens, ni moi ni quoi que ce soit. »

Ici, l’influence de Rouelle est manifeste. Nous avons dit que Diderot avait suivi les cours du célèbre chimiste; il avait même montré pour cette science une véritable inclination. Dans son Plan d’une Université pour le gouvernement de Russie, écrit, vers 1775, sur l’invitation de Catherine II, Diderot s’est longuement étendu sur les avantages et les utilités de la chimie.

« La chymie analyse, compose, décompose; c’est la rivale du grand ouvrier... C’est dans le laboratoire que sont contrefaits l’éclair, le tonnerre, la crystallisation des pierres précieuses et des pierres communes, la formation des métaux et tous les phénomènes qui se passent autour de nous, sous nos pieds, au-dessus de nos têtes. Quel est l’art méchanique où la science du chymiste n’entre pas? L’agriculteur, le métallurgiste, le médecin, l’orfèvre, le

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