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De symetria partium corporis humani

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LÉONARD DE VINCI

Gravé par Morghen d* après son portrait par lui-même ( Collection de l’auteur )

LEONARD DE VINCI

que les facultés de l’artiste et du savant ne s'opposent que dans la spécialisation, à laquelle nous réduit le plus souvent notre impuissance ou notre faiblesse. On a pu dire que, chez le Vinci, « le théoricien s’unit si profondément au poète, qu’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, de l’imagination qui. éclate dans ses découvertes, ou de l’exactitude d’analyse qui triomphe dans ses plus ineffables créations. »

La statuaire l’a conduit à l’anatomie, mais il passe d’une science à l’autre par une transition si naturelle, une pente si douce, qu’il semble à peine changer d’objet.

Dans une biographie psychologique de Léonard de Vinci, qui — après que se sont multipliées les monographies consacrées au maître — reste encore un modèle du genre, M. Gabriel Séa illes a traduit excellemment ce passage continuel de l’intuition de l’artiste à l’observation réfléchie de l’homme de science :

« Le Vinci regarde en artiste le monde qu’il analyse en savant; en lui, la sensation survit à l’idée; la pensée, loin de détruire le sentiment, l’avive. »

C’est cette dualité, qu’on rencontre si rarement, exceptionnellement pourrait-on dire, qui fait l’intérêt, pour le psychologue, d’un personnage, complexe dans son unité, comme Léonard nous en offre l’exemple.

Il concilie les facultés considérées généralement comme les plus opposées sans les affaiblir; bien mieux, elles se trouvent fortifiées les unes par les autres. « Son originalité, selon la très heureuse expression de M. Séailles, est le merveilleux équilibre d’une âme qui fait conspirer, en une harmonie puissante, les dons que les autres hommes ne se partagent qu’en les opposant. Curiosité universelle, affranchissement de l’autorité, conscience claire de la vraie méthode et de ses procédés, hypothèses fécondes, tout ce qui constitue le génie scientifique de Léonard paraît se relier sans effort à son libre génie d’artiste, n’en être, à dire vrai, qu’une métamorphose en une âme vraiment humaine. »

Toute la vie et l’œuvre de Vinci attestent que la réflexion et l’imagination ne s’excluent pas nécessairement, comme d’aucuns le pensent; qu’un grand artiste peut être un grand savant, même si, à les analyser de près, ils ne se maintiennent pas tous deux à la même hauteur.

Le peintre, chez Léonard, a survécu au savant. Il est puéril de lui reprocher d’avoir sacrifié l’Art à la Science, comme tels de nos contemporains l’en ont accusé.

Déjà le R. P. Pétrus de Nuvolaria, vice-général des Carmélites, écrivait à Isabelle d’Este :

« Ses études mathématiques l’ont à ce point

MICHEL ANGE ( Collection de l’auteur )

LÉONARD DE VINCI

dégoûté de ia peinture, qu’il supporte à peine de prendre une brosse. »

Et Sabba de Castiglione consigne, dans ses Mémoires : « Quand il devait se consacrer à la peinture, où sans aucun doute il eût été un nouvel Apelle, il se donna tout entier à la géométrie, à l’architecture, à l’anatomie. »

En réalité, l’art, si proche de la perfection, du maître, est fait de ce mélange d’émotion et de curiosité, de vérité et de tendresse. L’artiste a dirigé le savant, autant que le savant ait subi l’influence de l’artiste. Travaillant sans tradition comme sans guide, il imaginait pour voir, à la manière des savants créateurs, qui sont presque toujours des intuitifs, comme les grands artistes sont des observateurs. Intuition dirigée par la raison, n’est-ce pas tout le secret du génie?

La science, Leibnitz l’a depuis longtemps proclamé, veut un certain art de deviner, sans lequel on n’avance guère. Cette divination, Léonard l’a possédée au plus haut degré.

Songez qu’il lui a fallu tout créer. Il n’y avait pas alors d’atlas anatomiques : les premiers essais en ce genre ont été faits par un médecin allemand, Jean de Ketham, qui vivait en Italie à la fin du xvc siècle, et ses dessins, du reste très imparfaits, reproduisent les erreurs traditionnelles.

L’anatomie et la physiologie n’avaient fait aucun

progrès avec les Arabes, qui enseignaient toujours la médecine grecque, la seule pratiquée dans les Khalifats d’Orient et d’Occident (1).

L’étude du cadavre était loin d’être courante au temps où vivait le Vinci. Durant tout le moyen âge, la dissection avait été interdite; on la considérait comme une profanation, un sacrilège. Mondino dei Luzzi, de Bologne, dont l’ouvrage resta classique pendant plus de deux siècles, se vantait d’avoir opéré trois dissections. Professeur à Bologne, c’est seulement en 1316 que Mundini de Luzi ou Mondino dei Luzzi — les deux appellations se rapportent au même personnage - — rédigea le premier traité d’anatomie humaine, contenant des descriptions faites sur le cadavre. Cet ouvrage, resté d’abord à l’état de manuscrit, recopié par les élèves du maître, fut imprimé pour la première fois à Venise, en 1478. Suivant une opinion autorisée, ce livre n’est qu’une étude des différents viscères et organes contenus dans les trois grandes cavités du corps : abdomen, thorax, tête, et, en dépit de ce qu’il avait eu sous les yeux, on constate que l’auteur a tiré manifestement son inspiration de Galien et des Arabes.

On cherchait alors le mystère de notre organisation dans les livres et on ne voyait rien au delà. Léonard a eu le rare mérite de ne pas se contenter

1. Revue scientifique, novembre 1.883 (article de Laboulbèn e) ,

LÉONARD DE VINCI

de la théorie mais de s’initier, par l’observation directe, à la réalité pratique.

Il a rappelé les nuits qu’il avait passées auprès des cadavres; la fièvre de travail qui s’emparait de lui quand la décomposition menaçait. Il a énuméré les qualités nécessaires à un bon anatomiste : la légèreté de main, pour retrouver avec le scalpel les divisions que dissimule le tissu conjonctif; la difficulté d’isoler les vaisseaux et les nerfs ramifiés dans les muscles; le risque qu’on court de détruire ce qu’on veut étudier.

Il est évident, d’après la nature de ses manuscrits (1), que Léonard a étudié l’anatomie de l’homme et des animaux surtout, seul et réduit à ses propres investigations, sur le squelette et sur le sujet disséqué.

Vasari a conté que Léonard, dès ses premiers débuts dans la peinture, ayant à reproduire les formes des divers animaux « rassembla, dans un endroit où lui seul entrait, toutes sortes de bêtes affreuses et bizarres : des grillons, des sauterelles, des chauve-souris, des serpents, des lézards. Il souffrit beaucoup, pendant ce travail, de l’infection que répandaient tous ces animaux morts, mais sa verve

1. Il manoscritti di Leonardo da Vinci délia Reale Biblioteca di Windsor : Delf anatomia, fogli A, publicati da Teodoro Sabachnikoff, transcriti et annotati da Giovanni Primati, con traduzione in lingua francese, precedati da uno studio di Mathias Düval, Parigi, Edoardo Rouveyre, editore.

lui faisait tout braver. Il apparaît bien, en effet, que, pour son Traité du vol des Oiseaux, il a dû se livrer à de nombreuses dissections; s’il est vrai qu’il n’y représente et qu’il n’y cite pas les muscles, il en indique du moins l’action, et l’on se rend compte qu’il avait analysé la direction des faisceaux musculaires et noté la direction de la plupart d’entre eux.

Mais l’anatomie humaine l’avait particulièrement passionné, et longtemps il caressa le projet d’en publier un traité complet. Dom Antonio de Beatis, secrétaire du cardinal d’Aragon, qui lui rendit visite • au mois d’octobre 1516, a dit tenir, de la bouche même de Léonard, que celui-ci avait disséqué plus de trente corps d’hommes ou de femmes.

A l’âge de soixante et un ans, Léonard voulut reprendre ses études anatomiques, longtemps interrompues par les circonstances. Il se trouvait alors à Rome. Il avait commencé à disséquer, mais il dut y renoncer, une fois de plus, sur la plainte d’un de ses ennemis, qui le dénonça au pape Léon X, et réussit à lui faire interdire l’entrée de l’hôpital où il poursuivait ses recherches.

Revenir sans cesse au cadavre, telle était sa préoccupation constante. Il ne se dissinudait, d’ailleurs, ni les difficultés, qu’une pareille besogne apportait avec elle, ni la répugnance qu’elle pouvait faire naître. «Et si tu as l’amour d’une telle science, écri-

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