MÉDECIN CONSULTANT ET PUÉRICULTEUR
Mirabeau est un de ces êtres privilégiés que la nature combla cle ses dons. Doué d’une sensibilité exquise, il connaissait et appréciait la musique, autant qu’un artiste de profession : « Après l’amour * et l’étude, lui arrivait-il de dire, la musique, c’est ma passion ! » D’une égale habileté en dessin, il se plaisait à exécuter lui-même les esquisses des gravures de ses livres. Que dire, enfin, qu’on ne sache, de son extraordinaire puissance d’assimilation, qui lui permettait d’improviser, sur un canevas qu’on venait à l’instant de lui fournir, une page digne de
soutenir la comparaison avec les morceaux ora-
toires les plus remarquables des maîtres de l’éloquence ancienne et moderne?
Un de ses biographes (1) a clairement synthétisé
1. Paul Cottin, Mirabeau à Vincennes et Sophie de Monnier, Paris, 1902.
ces talents, multiples et divers (1), dans une phrase où nous ne trouvons guère à reprendre : « En fait, son cerveau, merveilleusement organisé, pouvait passer pour une vivante encyclopédie. Il eût pu, comme un théologien célèbre, disputer de omni re scibili. Il savait tout à fond. » Nous ne chicanerons l’auteur de l’assertion que sur ces derniers mots : il eût été plus juste d’écrire que Mirabeau avait des prétentions à tout savoir.
A l’entendre, la médecine ne lui était pas plus étrangère que les autres connaissances humaines. Certes, il en disputait avec abondance, au point d’étonner les médecins qui lui prodiguaient leurs soins. On conte que son valet de chambre surprit un jour une conversation entre le docteur Petit et un de ses confrères, au cours de laquelle le maître respecté, dont nous venons de citer le nom se serait écrié : « Cet homme parle sur la médecine aussi bien que le premier médecin ! » Et son interlocuteur de répondre : « C’est sur toutes sortes de choses en général, qu’il parle ainsi. Dans sa maladie, il n’a pas décessé de parler pour les affaires {sic) et pré-
1. Il étudiait les langues anciennes et n’était pas moins versé dans les modernes : l’anglais, l’italien, l’allemand, l’espagnol lui furent familiers dès sa jeunesse. Il s’était adonné avec passion aux mathématiques, au dessin et à l’équitation; l’escrime, la danse, la natation, la paume étaient ses exercices favoris. (Cf. Mémoires de Mirabeau , t. I, livre II; La Haye, 1834.)
MIRABEAU
venir les choses qui, malheureusement sont arrivées (1) . »
Il convient ici de faire la part de la séduction, du charme irrésistible qu’exerçait Mirabeau, au dire de tous ceux qui l’ont approché, sur quiconque avait affaire à lui. Nous avons, au moins, sur les contemporains, cette supériorité que, soustraits à cette influence, qu’on a si bien nommée magnétique, notre jugement a des chances d’être plus équitable. Mais sur quelles bases allons-nous asseoir ce jugement, si l’homme qui doit en être l’objet, n’est plus là pour comparaître à notre barre? Son œuvre, heureusement, lui survit, qui va nous permettre d’apprécier ce qu’il vaut, au point de vue très spécial sous lequel nous nous disposons à l’envisager : c’est un Mirabeau tout à la fois hygiéniste, puériculteur et médecin consultant que nous allons vous présenter.
Pour l’intelligence de ce qui va suivre, nous devons rappeler à nos lecteurs, aussi brièvement qu’il nous sera possible, à la suite de quelles circonstances Mirabeau fut amené à jouer le rôle, assez inattendu, qui le rend aujourd’hui notre justiciable.
Après nombre de démêlés avec son père, le terrible marquis, peu enclin à subir les incartades d’un
1. Souvenirs de Legrain, valet de chambre de Mirabeau. (Nouvelle Revue Rétrospective , t. XV et XYI.
fils turbulent, dont le tempérament ardent ne s’embarrassait d’aucune entrave (1), et, plus particulièrement, à la suite d’une dispute avec un certain M. de Villeneuve, Mirabeau avait été enfermé dans le château d’If, et plus tard au château de Joux, près Pontarlier. C’est dans cette ville, où il avait la faculté de se rendre quand il lui plaisait, qu’il fit la connaissance de Mme de Monnier, fille d’un Président à la Chambre des Comptes de Dijon et qu’on avait mariée, à peine âgée de dix-sept ans, au marquis de Monnier, qui avait plus de quatre fois l’âge de sa femme.
Mirabeau n’eut pas grand’peine à conquérir celleci et à la décider à un enlèvement.
Les deux amants s’enfuirent en Hollande, après
1. Gabriel-H onoré, qui devint si célèbre sous le nom de Mirabeau, avait, en naissant, une tête de dimensions anormales, qui mit sa mère en grand péril. Destiné à être le plus turbulent et le plus ingambe des hommes, il naquit avec un pied tordu; autre particularité notable, celui qui devait être le plus grand orateur de son temps, avait à la naissance, sa langue enchaînée par le filet; mais il avait deux molaires déjà formées dans sa bouche. Le nouveau-né était si vigoureux, qu’il battait sa nourrice, laquelle le lui rendait, du reste, car c’était une solide gaillarde. A l’âge de trois ans, Gabriel eut une variole confluente, des plus malignes, qui faillit l’emporter; on mit sur sa figure tuméfiée des « fomentations hasardées et l’application d’un collyre, qui fut cause que le visage de l’enfant resta profondément sillonné de cicatrices ». L’accident qui défigura Gabriel servit de leçon au père qui, jusque-là rebelle à l’inoculation, consentit à ce qu’elle fût tentée sur ses autres enfants.