SOPHIE DE MONNIER
D ’après un portrait attribué à Heinsius
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MIRABEAU
avoir abrité quelque temps leurs amours dans un village de l’Etat de Neuchâtel, en Suisse.
Pour subvenir à leurs besoins communs, Mirabeau dut donner des leçons et se mettre aux gages des libraires. Le couple vivait heureux, quand un exempt troubla la fête : un agent de police, muni d’un mandat d’extradition, arrêtait les amoureux à Amsterdam et les ramenait en France.
Le jeune écervelé fut jeté au donjon de Vincennes; quant à Sophie, que ses parents voulaient enfermer à Sainte-Pélagie, avec les filles de mauvaise vie, elle fut conduite d’abord dans une maison de refuge, tenue par une demoiselle Douay, rue de Bellefonds (lj; puis, dans une autre, appartenant à la même propriétaire, et connue sous le nom de la Nouvelle-France (2), quartier Montmartre : c’est là qu’elle mit au monde une fille. Elle fut ensuite transférée au couvent des Dames de Sainte-Claire, à Gien, où elle resta cinq ans.
Bien qu’ils fussent tous les deux en prison, on ne les empêchait pas de correspondre. Bientôt leur correspondance fut double : l’une, en clair, passait
1. Cf. Une maison de discipline à Paris, en 1777 : Sophie de Monnier chez Mlle Douay, d’après des documents inédits, par Paul Cottin. Paris, 1901.
2. Ce nom lui venait d’une guinguette voisine, où se réunissaient les hommes partant pour le Canada ou la Nouvelle- France.
sous les yeux de l’autorité (1); l’autre, secrète, n’était connue que des employés gagnés à la cause des prisonniers (2). C’est aux deux sources que nous puiserons, en y joignant quelques documents tirés de nos archives personnelles.
Les lettres écrites du donjon de Vincennes sont remplies de considérations relatives à l’hygiène de la première enfance et aux bienfaits de l’inoculation. Mirabeau y entre dans les moindres détails sur l’éducation morale et physique qui doit être donnée à sa fille, sur la façon de l’alimenter, de la vêtir, etc., etc... Mais il ne se borne pas à faire de la puériculture pratique et à se montrer un disciple enthousiaste et convaincu de J.-J. Rousseau, pour lequel il professe une admiration sans bornes; il prétend non seulement diriger la santé des êtres qui lui sont chers, sa maîtresse, son enfant, mais encore discuter les ordonnances des hommes de l’art. Il les approuve ou il les critique, passe outre à leurs prescriptions, si elles ne sont pas conformes à ses vues; mieux encore, il prescrit lui-même des remèdes aux religieuses qui, par l’intêrmédiaire de Sophie, ont recours à ses lumières : il déclare que
1. Œuvres de Mirabeau, précédées d’une notice sur sa vie et ses ouvrages, par M. Mérilhou; Lettres à Sophie, 3 vol. (1834).
2. Sophie de Monnier et Mirabeau, d’après leur correspondance secrète inédite (1775-1789), par Paul Cottin. Paris, Plon, 1903.
MIRABEAU
le citron est « le premier des spécifiques, quand la poitrine le permet » ; il traite les accidents nerveux par les bains et l’abstention des liqueurs fermentées et, s’il entend rester libre de ne pas se soumettre, pour son compte, aux exigences de la Faculté, il ne souffre pas qu’on lui résiste, quand il a fait choix d’une médication.
Parfois celle-ci n’est pas appropriée au cas, qu’importe? Mirabeau est entêté dans ses opinions et ne se rend à aucune objection. Passe encore quand le remède est anodin, mais il n’en est pas toujours ainsi.
Par exemple, il n’est pas d’accord avec le docteur qui soigne la recluse de Gien, sur l’opportunité des bains : que celui-là lui cède, la malade ne s’en portera pas plus mal; mais moins innocentes étaient les préparations mercurielles, que Mirabeau préférait à la ciguë, dont le médecin traitant était partisan.
Une autre fois, c’est à une saignée ordonnée par ce dernier que notre confrère in partibus veut s’opposer. Sophie lui fait entendre doucement que, quelle que soit sa science, il ne saurait en remontrer à un homme entendu dans son métier, comme le docteur Ysabeau : il n’y contredit pas, mais ne démord pas, néanmoins, de son idée; ce qui ne l’empêche pas, le cas échéant, de prendre l’avis du praticien, de le consulter au sujet de ses maux
d’yeux, de ses coliques néphrétiques, de ses accidents de vessie.
Mirabeau était, comme on voit, d’un tempérament foncièrement arthritique. Aussi ne pouvait-il s’accommoder, et il s’en plaint à diverses reprises, du manque d’exercice, de la sédentarité qui lui était imposée par le régime réclusionnaire.
« La vie sédentaire m’épuise, écrit-il à Sophie (1), et le travail continuel n’y contribue pas peu... Ma poitrine est mieux que par le passé; l’usage du lait et des rafraîchissants me délivre à cet égard de douleurs vives. Le sang l’oppresse, mais des hémorragies me soulagent. »
Ces hémorragies étaient tantôt des épistaxis, tantôt des hémoptysies, le plus souvent des hématuries.
En homme qui a l’habitude de s’observer, il nous instruit lui-même de ses maux. « Les saignements de nez que m’apportent les approches du printemps, ne sont que l’excès d’une santé superflue (2). »
Il lui arriva, certain jour, d’inonder de sang la voiture dans laquelle il se trouvait avec sa maîtresse, tellement l’hémorragie avait été abondante (3).
1. Lettre XLI. Toutes les lettres qui seront ultérieurement citées, sont, comme celle-ci, empruntées au recueil dont nous avons donné plus haut l’indication bibliographique : Œuvres de Mirabeau, édition Mérilhou, 1834.