Lettres III, IV, IX
MIRABEAU
imprudence; songe que c’est la moitié de moi-même sur laquelle tu attentes, quand tu ne soignes pas ta santé. Ne hâte pas ton accoucheur; souffre sans impatience, c’est à la nature de te délivrer... Ah! je détourne les yeux de ce tableau; mon faible cœur palpite et ne saurait le supporter... (1) »
Fidèle aux doctrines de Jean-Jacques, qui s’est élevé contre l’industrie, si florissante en son temps, des « remplaçantes », Mirabeau fait valoir tous les arguments, basés à la fois sur le sentiment et le raisonnement, pour engager Sophie à se conformer aux préceptes du philosophe de Genève.
« Si, par un heureux hasard, cette lettre te parvient avant tes couches, demande à nourrir ton fruit. Certainement, ce serait un grand avantage pour ta santé et pour la sienne; ce serait pour toi une source intarissable de consolation et de jouissances. C’est un autre moi-même, un autre toi-même. Ah! le délicieux plaisir de l’allaiter, de le voir croître sous tes yeux, ne peut-il pas compenser bien des peines? »
Il ne doute pas que Sophie voudra servir de nourrice à son enfant, n’étant pas de ces mères dénaturées « qui prennent des prétextes faux et donnent des raisons absurdes, pour se dérober au devoir le plus sacré de la nature, et à leur intérêt le plus pressant ». Elle n’est pas de celles qui « immolent leur fruit à leur caprice, à leur passion, à leur
1, Lettre XXVIII,
MÉDECINS AMATEUKS
insensibilité, et qui, le plus souvent par une juste vengeance de la nature, sont les victimes de leur inhumanité ».
Après avoir porté neuf mois dans son sein cette précieuse partie d’elle-même et de son ami, oseraitelle abandonner le petit être, quand il verra le jour; qui, par ses cris et ses larmes, implorera son secours?
« Une véritable mère ne doit pas seulement produire; elle veut nourrir et entretenir encore, comme la terre, cette mère commune de tout ce qui a vie. »
Il est loin, d’ailleurs, d’être indifférent, pour l’avenir de l’enfant, qu’il emprunte sa nourriture au sein de sa mère, plutôt qu’à un sein étranger : n’est-ce pas ainsi qu’il s’imbibe de sa substance, qu’il « pompe ses vertus » ?
« L’agneau qui tête {sic) une chèvre prend les inclinations de sa nourrice; sa laine s’altère et se rapproche du poil. Une greffe, entée sur une tige de différente espèce, change les productions de cette tige... Il est certain que les humeurs et les qualités d’une femme doivent passer avec son lait dans le corps d’un enfant; et une expérience très générale confirme les raisonnemens de la théorie. Pourquoi les affections morales ne se communiqueraient-elles pas comme les infirmités physiques? Ne découlentelles pas de la même source? (1) »